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06. Thriller - Page 6

  • MARIE-CHRISTINE HORN : 24 HEURES. COMME UNE MECANIQUE BIEN HUILEE.

    bsn press,collection uppercut,24 heures,marie-christine hornDans le domaine de la littérature noire helvétique, on appréciera la cohérence de la maison d’édition BSN Press qui est parvenue à mettre en avant des auteurs d’horizons très variés intégrant de manière plus ou moins marquée quelques notions du roman noir, voire même du roman policier en y incorporant une dimension sociale. Dès lors, dans le cadre de sa collection Uppercut, abordant la thématique du sport sous la forme d’opuscules percutants, il n’est guère étonnant de retrouver Marie-Christine Horn qui signe son retour avec 24 Heures, un bref roman à suspense évoquant le milieu de la compétition automobile en rendant ainsi un hommage détourné à son père qui fut pilote de course.

     

    Dans la vie de Hugo Walter tout est question de compétition, de trajectoire et de timing pour cet ancien coureur de F3 qui a remporté tous les championnats. Mais les défaites ont également marqué cet homme qui a dû surmonter la terrible épreuve de la perte de sa femme Line au terme d’un long combat contre la maladie. Il ne lui reste plus que sa fille Marion qui ne donne plus signe de vie après une soirée passée avec sa meilleure amie. Une disparition inquiétante qui résonne comme une course contre la montre, contre la mort. Le chronomètre est enclenché et Hugo se lance dans la compétition la plus importante de son existence. Celle qu’il ne peut pas perdre.

     

    Avec Marie-Christine Horn, la notion du bien et du mal ne saurait se répartir sur un simple mode binaire et c’est bien cette ambivalence des personnages qui confère à l’ensemble du récit une espèce d’imprévisibilité où tout peut basculer au détour d’une quête haletante. Cette ambivalence on la perçoit également au niveau de la temporalité de l’intrigue qui s’étend sur 24 Heures tout en permettant de découvrir au gré d’analepses subtiles et savamment maîtrisées les parcours de vie de Hugo Walter et de son entourage en mettant ainsi en place tous les éléments du puzzle qui nous permettra de comprendre les tenants et aboutissants de la disparition de sa fille Marion. Mais au-delà d’un récit bien réglé, aux allures de thriller qui se déroule dans la torpeur d’un paysage hivernal, il faut s’attarder à la périphérie du roman pour en apprécier l’atmosphère et les tensions qui en émergent.

     

    C’est bien évidemment l’ambiance de ces courses de côte que Marie-Christine Horn restitue parfaitement avec 24 Heures tout en implémentant quelques réflexions au travers du personnage de Line, cette femme au caractère fort qui doit se positionner dans un univers sportif plutôt viril. Mais bien au-delà de ces apparences de femme forte et d’homme déterminé, on décèle également par le prisme de l’intimité du couple que forme Line et Hugo une certaine forme d’émotion et de vulnérabilité qui transparaît notamment dans leur volonté d’avoir un enfant à n’importe quel prix.

     

    La thématique du sport, et notamment l’esprit de compétition qui en découle, devient ainsi l’enjeu de ce récit trépident où Marie-Christine Horn s’emploie à décortiquer les pressions sociales pouvant s’exercer sur un couple qui ne saurait se résigner à accepter une quelconque défaite, ceci bien au-delà des joutes sportives. En partant de ce principe, 24 Heures distille, avec cette tonalité mordante propre à la romancière, toute l’ambiguïté de la victoire à tout prix dont on découvrira la mise en abîme au terme d’un épilogue singulier à l’impact cinglant. 

     

     Marie-Christine Horn : 24 Heures. BSN Press/Collection Uppercut 2018.

    A lire en écoutant : Blue Rondo a la Turk de Dave Brubeck. Album : Time Out.  Colombia Records 1959.

  • Joël Dicker : La Disparition De Stéphanie Mailer. J’suis snob.

    joël dicker,la disparition de stéphanie mailer, éditions de falloisDepuis l’immense succès de son second livre, La Vérité Sur L’Affaire Harry Québert que j’avais bien apprécié, Joël Dicker a toujours eu un rapport conflictuel avec le polar pour lequel il réfute toute appartenance, ce qui se révèle, avec un roman comme Le Livre Des Baltimore, plutôt salutaire pour la réputation d’un genre déjà bien malmené par une cohorte d’ouvrages ineptes. Et aujourd’hui encore, à l’occasion de la parution de son nouvel opus, intitulé La Disparition De Stéphanie Mailer, l’auteur affirme, dans une longue interview de trois pages dans le Matin Dimanche, qu’il ne s’agit pas d’un polar qui en aurait les apparences et les habits, mais qui ne répondrait pas particulièrement à ses codes. Et de rajouter, certainement avec le sourire charmeur qui fait vaciller tous ses interlocuteurs, qu’il n’aime pas particulièrement le genre qu’il ne lit d’ailleurs pas. Il faut dire que Joël Dicker peut débiter, sans ciller, n’importe quelles fadaises face à une journaliste conquise par l’œuvre de ce jeune écrivain absolument adorable qui a eu l’élégance de lui préfacer son recueil des cent meilleures chroniques. Alors bien évidemment, dans de telles circonstances, il ne viendrait à l’esprit de personne de demander comment l’on peut aimer ou ne pas aimer un genre qu’on ne lit pas et plus encore, d’affirmer que son texte ne respecterait pas les codes dont on ignore, semblerait-il, absolument tout ? Mais tout cela importe peu puisque l’auteur n’en est pas à une contradiction ou à une élucubration près, lui permettant de décréter, dans la même interview, avoir construit avec La Disparition De Stéphanie Mailer « une sorte de roman russe » tout en se gardant bien de citer une quelconque référence en lien avec ce vaste pan de la littérature. Tolstoï, Dotoïevski, Soljenitsyne ou même l’œuvre fantastique de Sergueï Loukianenko, à la lecture du roman il sera bien plus facile d’identifier le responsable de La Disparition De Stéphanie Mailer que de percevoir cette fameuse influence russe imprégnant le texte. Parce qu’il est comme ça Joël Dicker à balancer tout azimut ses effets d’annonce évoquant les prestigieux romanciers qui planeraient sur l’ensemble de ses romans. Philip Roth pour Le Livre Des Baltimore et bien évidemment Norman Mailer pour son dernier opus, la manœuvre se révèle pourtant à double tranchant puisqu’au souvenir de romans tels que Pastorale Américaine ou La Nuit Des Bourreaux, on peut mesurer toute la faiblesse de l’œuvre insipide que produit laborieusement un Joël Dicker peinant à se positionner dans le milieu littéraire. Mais quitte à citer des auteurs américains, autant mentionner ceux qui ont obtenu le prix Pulitzer, afin d’éblouir journalistes, chroniqueurs et lecteurs conquis d’avance par le charisme d’un jeune écrivain au sourire ravageur qui devrait sérieusement songer à tourner une publicité pour une marque de dentifrice après avoir vanté les mérites d’une compagnie aérienne et d’un modèle de voiture.

     

    En 1994, Orphéa, charmante petite ville côtière des Hamptons, a défrayé la chronique avec les meurtres du maire, de son épouse, de leur fils et d’une passante probablement témoin encombrant de cette terrifiante tragédie.

    Jesse Rosenberg et Derek Scott, deux jeunes flics ambitieux de la police d’Etat, sont chargés de l’enquête qu’il vont mener jusqu'à son terme en constituant un dossier solide permettant l’appréhension du meurtrier. Auréolés de gloire, encensés par leur hiérarchie, les deux enquêteurs sont désormais respectés par leurs pairs.

    Mais l’affaire comporte quelques zones d’ombre et vingt ans plus tard, Stéphanie Mailer, une brillante journaliste locale, prétend que la police s’est trompée de coupable et qu’il faut reprendre toute l’enquête. Des propos d’autant plus troublants que la jeune femme disparaît peu après avoir contacté Jesse Rosenberg qui n’a plus d’autre choix que de se replonger dans des investigations se révélant bien plus complexes qu’il n’y paraît.

    Parviendra-t-il à retrouver Stéphanie Mailer ?

    Et surtout pourra-t-il faire toute la lumière sur cette tragédie vieille de 20 ans qui n’a pas fini de secouer toute la petite communauté d’Orphéa ?

     

    Ceci n’est pas un livre mais un produit destiné à conquérir le marché avec une maquette familière permettant aux consommateurs d’avoir la certitude de s’y retrouver en restant dans le même registre que l’ouvrage qui avait assuré la notoriété de l’auteur. Après Edward Hooper, Joël Dicker himself nous propose, en guise de couverture, une photo d’un amateur où l’on découvre une rue typique des USA investie par les forces de l’ordre. Pâle resucée de l’œuvre du photographe Gregory Crewdson, grand admirateur du peintre américain, l’image, reprend, avec beaucoup de lourdeur, tout le climat, parfois anxiogène, de ce décor de rêve américain qui émerge, presque insidieusement, de l’œuvre des deux artistes. Une illustration à l’image du contenu où l’absence de subtilité des personnages se conjugue avec la lourdeur d’une intrigue se déclinant sur le modèle fastidieux d’un calendrier que l’auteur égrène jusqu'à la nausée. « 33 jours avant la première du 21ème festival de théâtre d’Orphéa » ; « Mi-septembre 1994. Un mois et demi après le quadruple meurtre et un mois avant le drame qui allait nous frapper Jesse et moi. » Joël Dicker abuse de cette mécanique éculée du décompte, propre aux « page-turner », pour inciter le lecteur à poursuivre sa lecture jusqu’à la survenue des drames ou des coups d’éclat à venir, ce qui n’apparaît pas comme une évidence tant cette intrigue poussive, truffée d’invraisemblances, d’incohérences et ponctuée de dialogues mièvres, confine à la niaiserie voire même à la bêtise.

    "- Merci mon amour, d’être un mari et un père aussi génial.

    - Merci à toi d’être une femme extraordinaire.

    - Je n’aurai jamais pu imaginer être aussi heureuse, lui dit Cynthia les yeux brillants d’amour.

    - Moi non plus. Nous avons tellement de chance, repartit Jerry."

    Avec une syntaxe approximative et cette pauvreté de la langue où des qualificatifs tels que extraordinaire, merveilleux et magnifique reviennent à tout bout de champ, on comprend, dès lors, le fait que Joël Dicker renonce à s’attarder sur la description des lieux et des personnages, préférant ainsi tabler sur l’imagination du lecteur, ce qui explique peut-être cette absence d’atmosphère qui émane d’un texte aseptisé où l’ensemble des personnages, caricaturaux à l’extrême, apparaissent complètement dénués de caractère. Les flics détenteurs de lourds secrets, l’amant benêt martyrisé par son odieuse maîtresse, l’adolescente dépressive haïssant ses parents, le metteur en scène déjanté et le critique odieux détestant tous les auteurs à succès, l’auteur prend soin de décliner tous les poncifs du genre. Mais au fait de quel genre s’agit-il ? Assurément pas un polar comme nous l’affirme l’auteur lui-même en tablant sur l’absence de scènes sanguinolentes ou sur le fait que son tueur exécute les gens par nécessité et non pas par plaisir comme un vulgaire serial killer. Il serait vain d’énumérer les romans policiers ou les romans noirs qui contrediraient les assertions de Joël Dicker pour s’attarder sur l’avis de quelques chroniqueurs avisés, reprenant ses propos afin de l’exonérer des invraisemblances et des situations absurdes qui jalonnent ce texte bancal car justement il ne s’agit pas d’un polar et que l’auteur tend vers autre chose. Satyre, vaudeville, conte absurde, allégorie d’une farce sociale tragique, célébration de la culture et plus particulièrement du théâtre, ou même hommage à ce fameux roman russe, La Disparition De Stéphanie Mailer ne s’orientera vers aucune de ces éventualités parce qu’il ne suffit pas de citer le titre d’une pièce de théâtre ou d’employer quelques didascalies pour rendre hommage à Tchekhov. Parce qu’il ne suffit pas d’une enseigne d’un bar portant le nom de Beluga, d’un restaurant baptisé La Petite Russie, d’une petite amie prénommée Natasha, de grands-parents grotesques natifs du pays ou de l’imbrication d’une pléthore de personnages pour en faire un roman russe. Parce qu’il ne suffit pas d’inscrire l’intrigue au cœur d’un festival de théâtre pour prétendre avoir abordé les thèmes de la dramaturgie et de la mise en scène. Et l’on pourra bien citer une multitude d’auteurs et de dramaturges comme Don Delillo, Philip Roth, John Irving, Patricia Highsmith (quand je repense au Journal d’Edith), Anton Tchekhov et bien d’autres qui entrent dans une vaine litanie suffisante. Mais rien n’y fera, car derrière l’emballage rutilant nous ne trouverons qu’une coquille vide dans laquelle résonnent les prétentions de l’auteur.

     

    Prisonnier des enjeux de ventes phénoménales, de ses schémas éculés, de son écriture simpliste et de ses propos mièvres et convenus, Joël Dicker nous livre avec La Disparition De Stéphanie Mailer une triste et longue sentence du succès qui se fera au détriment des lecteurs de moins en moins crédules quant à la qualité du produit prétentieux qu’on leur propose.

     

    Joël Dicker : La Disparition De Stéphanie Mailer. Editions De Fallois 2018.

    A lire en écoutant : J’suis snob de Boris Vian. Album : Le Déserteur. 1997 Mecury Music Group.

  • OLIVIER NOREK : ENTRE DEUX MONDES. REFUS D’ORDRE.

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    "J'ai toujours eu l’impression que les polars et les romans noirs étaient un peu des livres d’Histoire en avance."

    Olivier Norek

     

    Ayant entamé une carrière d’écrivain dans le domaine du polar, Olivier Norek est un lieutenant de police en disponibilité depuis quelques années et l’on peut parier qu’au vu du succès qu’il rencontre, il le restera probablement encore très longtemps. Nul doute d’ailleurs qu’il figurera parmi les célèbres auteurs populaires du roman policier ou du thriller, comme Thilliez, Chattam ou Minier auxquels il emprunte la même écriture convenue que j’ai pu parcourir avec Code 93, premier roman de la série du capitaine Victor Coste, dont j’ai abandonné la lecture après deux chapitres évoquant pour le premier, la sempiternelle scène gore d’examen médico-légal et pour le second, l’habituel réveil du flic buvant son café avant de se rendre sur les lieux d’un crime. Je suis donc passé à côté des aventures du capitaine Coste et de son équipe officiant dans le département de Seine-Saint-Denis et dont les enquêtes ont fait l’objet de trois romans assurant une notoriété grandissante pour un auteur faisant valoir des récits réalistes basés sur son expérience de policier. Néanmoins avec la parution de son dernier ouvrage intitulé Entre Deux Mondes, Olivier Norek a laissé de côté les protagonistes de la série Coste pour dépeindre la bouleversante destinée de migrants échouant dans la tristement célèbre Jungle de Calais.

     

    Ex flic, fuyant le régime syrien, Adam doit retrouver sa femme Nora et leur petite fille Maya qui ont emprunté la longue et périlleuse trajectoire méditerranéenne des migrants leur permettant d’atteindre Calais. Ainsi tous réunis, ils effectueront ensemble une ultime traversée pour rejoindre l’Angleterre. Mais une fois arrivé dans la Jungle, Adam découvre, sur cette terre dite civilisée, un univers sans foi ni loi. Et surtout nulle trace de Nora et de Maya. En quête des siens, Adam pourra-t-il compter sur l’aide de Bastien, ce jeune lieutenant de police nouvellement affecté au commissariat de Calais qui découvre cet endroit ahurissant où l’on peut tuer sans que des investigations sérieuses ne soient entreprises ? Pourra-t-il compter sur Kilani, ce jeune garçon muet qui a échoué, comme lui, dans cet enfer en faisant l’objet de la concupiscence abjecte de certains occupants du camp ?

     

    En abordant un sujet aussi sensible que la jungle de Calais, on décèle dès les premières pages de l’ouvrage, un manque d’ampleur avec cette écriture standard très visuelle se dispensant de toute forme d’analyse pour surfer sur une vague émotionnelle qui ne manquera pas de saisir les lecteurs, ceci d’autant plus qu’Olivier Norek a une certaine tendance à vouloir forcer le trait en dupliquant, par exemple, quelques scènes clés de l’intrigue comme c’est le cas pour l’introduction que l’on retrouve quelques chapitres plus loin à l’identique mais désormais chargée de son contexte tragique. Une démarche narrative d’autant plus maladroite que la scène, qui se suffisait à elle-même, prend soudainement une forme racoleuse quelque peu dérangeante. Mais au-delà de ces quelques travers, le lecteur sera bien évidemment bouleversé par le sort de ces migrants sortant de cet anonymat glaçant où ces silhouettes errantes, que l’on entrevoit au gré des images de l’actualité, prennent les traits d’Adam, l’ex-flic syrien, de Kilani, le gamin muet et d’Ousmane, pilier du camp, bénéficiant d’un portrait plus nuancé suscitant un intérêt qui ne sera pourtant guère satisfait. Il en va d’ailleurs de même pour Thomas Lizion, ce journaliste calaisien par l’entremise duquel on appréhende tout le contexte du camp sans pour autant aborder les questions sensibles. Malheureusement, une fois son rôle de « présentateur » achevé, cet échotier local disparaîtra du champ de l’intrigue tout comme les thèmes délicats qui feront l’objet de quelques petites allusions sibyllines extrêmement vagues tout en se gardant bien d’offusquer qui que ce soit. Documenté et emprunt des observations qu’il a faites en se rendant sur les lieux, comme il se plait à le souligner dans ses interviews, Olivier Norek s’est attaché à dépeindre une situation dramatique sur le registre d’une intrigue policière presque ordinaire se déroulant dans un environnement extraordinaire sans vouloir se lancer dans un examen poussé du processus ou des responsabilités ayant conduit à une telle tragédie humaine, ce qui est plutôt regrettable.

     

    En parcourant les nombreux retours enthousiastes des chroniqueurs, Entre Deux Mondes devient un document pour les uns, un thriller pétri d’humanité pour les autres tout en abordant les thèmes de l’intrigue policière agrémentée de quelques péripéties propres aux romans d’espionnage. A n’en pas douter, le roman emprunte chacun de ses éléments sans pour autant aller au fond des choses en conférant à l’ensemble un sentiment d’inachevé, voire même de superficialité avec un récit partant dans tous les sens. Ainsi les investigations criminelles vont se révéler très succinctes tout en faisant l’objet de quelques manipulations narratives, parfois extrêmement artificielles, particulièrement lorsque l’auteur dissimule des éléments du parcours d’un des protagonistes, ceci dans le but de ne pas dévoiler trop tôt les indices et les mobiles des deux meurtres perpétrés dans la Jungle qui se fondent sur un somme de hasards douteux frisant l’invraisemblance. Il en va de même pour tout ce qui concerne l’infiltration du noyau islamiste, flirtant avec l’amateurisme et dont on se demande encore sa raison d’être dans le cours de ce roman à moins que l’auteur ait souhaité mettre en évidence un panel représentatif des individus fréquentant la Jungle de Calais. On aurait voulu percevoir cette même représentativité au sein des forces de l’ordre qui apparaissent sous un jour extrêmement favorable, bien éloigné des visions plus nuancées et plus critiques que nous ont proposé certains auteurs policiers comme Hugues Pagan, Joseph Wambaugh ou Kent Anderson lorsqu’ils évoquaient les aspects peu reluisants de leur profession. A l’instar du lieutenant Bastien Miller, personnage central du récit, ou du chef de groupe de la BAC Ludovic Passaro, Olivier Norek décline toute une série de flics attachants, pétris d’humanité, capables de remettre en cause les missions qu’on leur a confiées. Nous avons ainsi une bonne perception de ces flics en souffrance, ne supportant que très difficilement une situation dont il ne peuvent s'échapper puisque toutes les demandes de mutation sont systématiquement refusées. Mais qu’en est-il de ceux qui estiment leurs actions légitimes ou de ceux pour qui leur travail ne pose aucun problème de conscience ? Nous n’en saurons pas grand-chose tout comme du positionnement d’une hiérarchie policière qui demeure très en retrait. Paradoxalement, Max, ce maître-chien complètement cinglé, l’un des rares flics extrémistes, pour ne pas dire le seul, apparaît, dans ce climat de bienveillance et d’humanisme, comme une espèce de caricature dénaturant ainsi une vision de l’institution policière qui se voulait réaliste et exhaustive.

     

    Témoignage poignant d’un univers improbable, Entre Deux Mondes dépeint avec beaucoup d’émotions cette jungle de Calais aujourd’hui disparue sans que l’on ait la moindre idée des disfonctionnements qui ont conduit à de telles dérives institutionnelles. Ce n’était sans doute pas l’intention d’Olivier Norek qui parviendra à bouleverser le lecteur sans qu’il ne se pose trop de questions. Triste et émouvant. C’est déjà ça.

     

    Oliver Norek : Entre Deux Mondes. Editions Michel Lafon 2017.

    A lire en écoutant : C’est Déjà Ca d’Alain Souchon. Album : C’est Déjà Ca. Virgin 1993.

  • LUCA D’ANDREA : L’ESSENCE DU MAL. L’ANTRE DE LA BETE.

    Luca d'Andrea, l'essence du mal, éditions denoël, sueurs froides, tyrol, bletterbachService de presse 

    Le thriller se propose de divertir le lecteur en donnant souvent l’impression, sous l’égide de ce corollaire, de se dispenser d’une certaine qualité d’écriture tout en se distançant d’une mise en scène homogène avec cette sensation que, d’un haussement d’épaule, l’auteur, tout comme l’éditeur d’ailleurs, se moqueraient du lectorat auquel il s’adresse en l’estimant peu exigeant, toujours en quête du même livre dont on ne changerait que la forme et le contexte. Une démarche plutôt cynique, expliquant, qu’au gré de déceptions successives, j’en ai dit beaucoup de mal. Entertainment versus littérature. C’est sur ce credo ahurissant que l’on voudrait désormais porter le débat en estimant que l’on aurait à faire à deux éléments antinomiques. Pourtant, à n’en pas douter, le genre thriller peut concilier les deux principes et receler de belles trouvailles à l’instar de L’Essence Du Mal, premier roman de Luca D’Andrea, se démarquant des sempiternelles traques de serial killer avec un récit se déroulant au sud du Tyrol, dans le massif des Dolomites, plus précisément du côté de la gorge du Bletterbach, une faille insolite révélant un concentré important d’ammonites et autres fossiles et dont le cadre géologique particulier va servir de toile de fond à une intrigue palpitante et atypique.

     

    Jeremiah Salinger, scénariste de documentaires à succès, s’est installé à Siebenhoch, petit village niché dans une vallée reculée du Tyrol d’où sa femme est originaire. Mais suite à un accident d’hélicoptère, lors du tournage d’un reportage sur les secouristes opérant dans le massif des Dolomites, Jeremiah a distingué le cri de la Bête dans le fracas de l’avalanche qui a tout emporté. Un hurlement glaçant, résonnant sur les parois de la faille dans laquelle il s’est retrouvé bloqué avant que les secours ne parviennent à le dégager. Unique survivant de la tragédie, ce cri l’obsède. Catharsis du traumatisme qui l’étouffe, Jeremiah se plonge alors dans l’investigation d’un drame qui a secoué le village il y a de cela plus de trente ans où trois jeunes gens ont été découverts morts, littéralement massacrés, dans la forêt du Bletterbach. La police n’a jamais appréhendé le coupable et n’a même pas pu déterminer s’il s’agissait de l’œuvre d’un être humain ou d’un animal. De traditions en légendes terrifiantes, quelques chose d’inquiétant semble niché au cœur de la région. Et en dépit de l’hostilité des habitants, Jeremiah Salinger est bien décidé à mettre jour cette force abominable dissimulée dans les entrailles de la terre.

     

    On décèle immédiatement dans l’écriture de Luca D’Andrea une précision et une subtilité dont la conjugaison met en exergue un texte efficace au service d’une intrigue solide qui ne manquera pas de séduire le lecteur. Car avec un style dépouillé de tout excès lyrique trop ostentatoire l’auteur capte la magnificence et la force de cette impressionnante région montagneuse reculée du Tyrol afin de diffuser une atmosphère anxiogène voire même oppressante dans laquelle évolue des personnages aux caractères forts et dont les interactions ne cesseront de relancer un récit d’une richesse et d’une intensité peu commune. Communauté soudée, presque repliée sur elle-même avec quelques aspects claniques écrasants qu’il s’emploie à mettre en évidence, Luca D’Andrea dresse le portrait aiguisé et sans concession de cette province bilingue du sud du Tyrol dont il est natif. Légendes et contes ancestraux transmis de générations en générations, fêtes folkloriques intimidantes et autres particularismes locaux sont au service de ce thriller aux entournures sociales, prenant parfois une dimension quasiment ethnographique qui va nourrir le cœur de l’intrigue et donner du sens aux aspects les plus fantastiques d’un roman parfaitement équilibré. Loin d’être superflus, chacun des éléments évoqués s’inscrit dans une logique implacable et imparable qui n’aura cesse de surprendre les lecteurs les plus avertis.

     

    L’Essence Du Mal, c’est l’histoire d’une obsession, celle de Jeremiah Salinger, personnage central du roman, dont on suit le point de vue tout au long d’un récit habilement construit. Dans sa quête folle consistant à découvrir les origines du drame qui s’est produit trente ans plus tôt sur le plateau du Bletterbach on prend la pleine mesure de cette obstination mûrissant lentement, comme un cancer insidieux, dont il ne peut se débarrasser. Un fardeau qu’il devra partager avec sa femme et sa fille qui se révéleront être bien plus que des faire-valoir. Cette quête d’un personnage tourmenté permet également de découvrir toute une communauté villageoise repliée sur elle-même dont les us et coutumes recèlent quelques sombres secrets que les édiles s’emploient à dissimuler. Car l’autre point fort du récit réside dans la puissance de protagonistes attachants aux caractères parfois acrimonieux et quelques fois inquiétants, pimentant ainsi une intrigue où les fausses pistes et les rebondissements se succèdent à un rythme trépident, mais sans excès.

     

    Extrêmement visuel, L’Essence Du Mal adopte donc tous les canons du thriller avec un suspense et une tension narrative à vous couper le souffle tout en distillant, sous formes d’introspections et d’allusions historiques, un portrait social brillant permettant de restituer l’atmosphère pesante d’un petit village montagnard niché au pied d’un fabuleux parc géologique. Pour un premier roman, il s’agit ni plus ni moins d’un coup de maître qu'il m'aura été donné de découvrir grâce à l'enthousiasme de Stéphanie Berg, une libraire passionnée de littérature noire.

     

    Luca D’Andrea : L’Essence Du Mal (La Sostanza Del Male). Editions Denoël/Sueurs froides 2017. Traduit de l’italien par Anaïs Bouteille-Bokobza.

    A lire en écoutant : Day I Die de The Blackchords. Album : A Thin Line. ABC Music 2016.

     

     

  • NICOLAS FEUZ : EUNOTO, LES NOCES DE SANG. L’INCOHERENCE AU SERVICE DE L’INDIGENCE.

    Capture d’écran 2017-10-26 à 18.22.42.pngLes ouvrages de Nicolas Feuz me font penser à ces fameux concepts de télé réalité que l’on désigne sous le terme péjoratif de « télé poubelle » qui nous fascine et nous rebute à la fois au vu de l’indigence du contenu. Et il faut donc avouer que c’est avec une curiosité presque coupable que j’ai lu Eunoto, dernier roman en date du procureur neuchâtelois bien décidé à publier un livre par année. Nous voilà prévenus. Difficile d’ailleurs de passer à côté de cet ouvrage ornant les étalages des grandes librairies romandes et faisant l’objet d’une importante couverture médiatique. Alors bien sûr, j’ai débuté cette lecture avec quelques réticences, tout en me disant, avec l'optimisme qui me caractérise, qu’il était difficile pour l’auteur de faire pire que Horrora Borealis, son précédent ouvrage. Mais force est de constater que je me suis trompé et qu’il ne faut jamais sous-estimer les capacités du "Maxime CHATTAM suisse". Pourtant il y avait des indices quant à la qualité du roman et il faut admettre que l’on partait déjà un peu perdant avec cet article du Journal du Jura où la journaliste nous livre ses considérations à propos d’Eunoto : « Même s’il ne s’agit pas là de grande littérature ou d’une intrigue nimbée de critique sociale … Eunoto se classe indubitablement dans le genre de récit qui accroche »[1]. Propos qui font écho à ceux que tient Nicolas Feuz en affirmant que « les polars c’est pas forcément de la grande littérature »[2]. Il faudra donc bien que l’on m’explique un jour ce qu’est cette fameuse littérature que l’on dit grande. Mais si la définition inclut, entre autre, des notions faisant état de récits cohérents et de textes convenablement rédigés, l’œuvre de Nicolas Feuz n’entre effectivement pas dans cette catégorie.

     

    Brent Wenger est-il bien le terrible psychopathe que l’on surnomme le Monstre de Saint-Ursanne ou s’agit-il d’un homme innocent, victime d’un coup monté ? C’est ce que devrait établir la révision de son procès qui s’apprête à débuter. Au même moment les polices cantonales neuchâteloises et fribourgeoises sont sur les dents avec la découverte de jeunes filles décapitées sur leurs territoires respectifs. A Genève, les forces de l’ordre ne sont pas en reste puisque l’un des leurs est sauvagement assassiné devant l’hôpital cantonal. Qui sont ces jeunes filles et quel est le lien entre ces trois affaires ? Jeune inspecteur de police Michaël Donner est rapidement impliqué dans une spectaculaire enquête intercantonale qui le conduira notamment du côté de Lausanne et du domaine skiable des Quatre Vallées. Un périple romand qui va se révéler sanglant.

     

    Difficile de venir à bout de ce thriller qui ne manque pas d’actions et de rebondissements racoleurs mais dont l’écriture insipide et approximative, au service d’un texte bancal, suscite l’ennui, parfois l’agacement et de temps à autre quelques éclats de rire. Mais Nicolas Feuz s’affranchit de ces problèmes d’écriture en expliquant sur les réseaux sociaux : « pondre de belles phrases pour pondre de belles phrases ne m’intéresse pas ». Absence d’intérêt ou manque de capacité, peu importe. Il convient toutefois de signaler que les belles phrases ne servent pas seulement à faire joli mais permettent de mettre en place un décor ou une atmosphère sans que l’on ait l’impression de lire l’extrait d’un dépliant touristique ou de doter les personnages d’une stature et d’un caractère sans que l’on ait la sensation d’avoir à faire à des protagonistes stéréotypés jusqu’à la caricature, comme on le constate tout au long de ce récit laborieux. Il faut également préciser que les belles phrases ne sont pas forcément incompréhensibles et que l’auteur doit faire confiance à son lectorat qui n’aura donc pas nécessairement besoin de les relire à quatre reprises pour en saisir le sens. Par contre il n’est pas exclu que le lecteur soit contraint de se creuser la tête pour déchiffrer la syntaxe lacunaire de Nicolas Feuz. En voici un petit florilège amusant, loin d’être exhaustif :

    Michaël Donner possède la capacité de s’extraire de son corps (page 30) :« L’espace dégagé entre deux autre filins était désormais suffisant pour y passer mon corps.»

    L’arme sans maître (page 41) : « Son conducteur craignit de l’arme sans maître un second coup de feu accidentel, qui ne vint pas. »

    On découvre les pavés gigantesques de La Gruyère  (page 154): « Même en hiver, les pavés de la cité grouillaient de monde.»

    Dialogue confus (page 270) :« - Etes-vous innocent ? Le provoqua Lara. - Ca dépend, ne se laissa-t-il pas décontenancer. Qu’en pensez-vous sergent Pittet ? »

    Mais comme le recommande l’auteur, lorsqu’il est égratigné sur la forme, il importe de se concentrer sur le « fond du livre » (sic) qui recèle « tant de choses intéressantes à dire », notamment sur les déficiences de la justice, sur le sort de victimes devenant bourreaux et sur les problèmes immobiliers en lien avec une loi controversée. Mais en guise de fond, le lecteur devra se contenter de considérations et de réflexions dignes des conversations du café du commerce, dont certaines pourraient figurer dans un recueil de Brèves De Comptoir. Rapidement, on comprendra que le roman se concentre principalement sur une succession d’événements et de rebondissements tous plus spectaculaires les uns que les autres mais manquants singulièrement de cohérence. En voici quelques exemples qui restent le plus vague possible mais qui dévoilent tout de même des éléments de l’intrigue.

     

    Tout d’abord on s’interrogera sur le rôle de Michaël Donner dans la prise d’otages de l’hôtel de police à Neuchâtel et l’on se demandera pourquoi il manque d’énuquer un de ses collègues alors qu'il s'agit d'un exercice ! Toujours en lien avec ce même contexte, on peinera à comprendre le sens de la conversation entre le responsable de l’intervention policière et le conseiller d’état qui ne semble pas avoir compris qu'il s'agit d'un entraînement. On prend peur quant au type de munition qu’emploie la police dans le cadre de cet exercice.

     

    Pour l’épisode genevois il paraît étrange que le meurtrier enduise la plaque d’un verni afin de dissimuler l’immatriculation de la voiture qu’il doit avoir volé (à moins qu'il ait pris le risque insensé de prendre son automobile). Et une fois son forfait accompli (le meurtre d’un policier tout de même) il est étonnant que l’auteur du crime ne se débarrasse pas du véhicule qu'il réutilisera dans la région du Jura où il sera repéré (un hasard absolument extraordinaire).

     

    A Lausanne, en plein centre-ville, aux alentours de 21h00, on se demande comment le meurtrier parvient à forcer discrètement la porte de la cathédrale tout en maîtrisant une jeune fille qu'il a enlevée et en transportant un appareil de dialyse afin de commettre son forfait tranquillement sur l’autel de l’édifice religieux. Et au niveau de l’intervention policière on s’étonnera que les deux policiers neuchâtelois (ils sont présents au bon moment et au bon endroit grâce à une histoire fumeuse de chocolat chaud) ou que les collègues vaudois ne fassent pas appel à la police municipale lausannoise pour boucler le périmètre.

     

    Dès le chapitre 12, on détecte un sérieux problème de temporalité puisque le meurtrier et son complice se retrouvent simultanément impliqués dans une course poursuite entre Porrentruy et Bienne puis subitement occupés à torturer leur victime à Nendaz en faisant ainsi l’impasse sur un trajet de plus de deux heures[3].

     

    Prélèvements de moyens de preuve totalement farfelus, histoire d'ADN complètement abracadabrante, évasion rocambolesque, écoute illégale, interventions et coordinations policières complètement foireuses, il y aurait encore beaucoup à dire sur cette enquête bancale qui se dispense de toute vraisemblance contrairement à ce qu’affirme Nicolas Feuz dans une interview de l’Express[4]. Outre un nombre impressionnant d’invraisemblances, l’intrigue ne doit son salut qu’à une somme de hasards circonstanciés absolument extraordinaires achevant de décrédibiliser un auteur qui, en définitive, nous livre un travail bâclé mettant en exergue les limites de l’auto-édition.

     

    Nicolas Feuz sera présent au festival Lausan’noir et dédicacera ses superbes romans le vendredi 27 octobre de 14h00 à 17h30, le samedi 28 octobre de 11h00 à 14h00 et de 16h00 à 18h30 et le dimanche 29 octobre de 13h00 à 16h30. 


    Nicolas Feuz : Eunoto, Les Noces De Sang. The BookEdition 2017.

    A lire en écoutant : Mad About You de Hooverphonic. Album : Hooverphonic With Orchestra. Sony Music Entertainment 2012.

     

    [1] Journal du Jura, 28.09.2017

    [2] RSR La Première, Les Beaux Parleurs, 04.12.2016

    [3] Reconstitution de la journée du meurtrier et de son complice : 10h00 : procès à Porrentruy – 13h00 : fin du tour de parole de 3 heures (page 283) – 14h00 environ : fin des délibérations (au minimum 1 heure) – 14h30 environ : fin des formalités et des interviews – exécution d’une avocate et enlèvement d’un individu. 14h35 – 14h45 environ : course-poursuite. 14h55 – 15h15 : abandon du véhicule sur les hauts de Bienne – vol d’un autre véhicule – transfert de la victime. Vingt minutes plus tard soit à 15h35 le complice sort de son travail à Nendaz pour se rendre à son appartement où il retrouve le meurtrier et leur victime.

    [4] L’Express du 16.10.2017