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06. Thriller - Page 4

  • Joe R. Lansdale : Sur La Ligne Noire. Le Sang Du Bayou.

     

    Capture d’écran 2020-08-02 à 14.53.15.pngDernier roman composant le recueil Le Sang Du Bayou consacré aux ouvrages de Joe R. Lansdale, Sur La Ligne Noire supporte difficilement la comparaison après avoir lu Les Marécages qui constitue sans nul doute le point d’orgue de l’oeuvre prolifique de l’auteur. Pourtant on aurait tord de s’arrêter à cette comparaison futile, ceci d’autant plus que l’intrigue restitue à la perfection l’époque dorée des années cinquantes et son côté clinquant d’un pays dont on devine le revers de la médaille, notamment au travers d’une ségrégation institutionnalisée qui devient, tout comme Les Marécages, le thème central d’un récit se révélant finalement beaucoup plus abouti que son illustre prédécesseur. Avec en point commun l’East Texas traversé par la rivière Sabine bordée de marécages infestés de mocassins, ce recueil rassemble donc trois récits prenant pour cadre cette région pauvre de l’état du Texas dont l’auteur est originaire et qui constitue le décor d’un bon nombre de ses ouvrages dont Un Froid D’Enfer qui s’apparente à un roman noir avec la fuite en avant d’un individu à la fois paumé et sans scrupule, tandis que Les Marécages et Sur La Ligne Noire prennent la forme de thrillers solides s’articulant autour de la famille idéale américaine aux conditions modestes, constituée d’un mari et d’une épouse aimants ainsi que de deux enfants (toujours une fille et un garçon) qui deviennent les personnages centraux de ces intrigues s’achevant toutes deux sur une note optimiste imprégnée de nostalgie.

     

    Eté 1956, Stanley a treize ans et se balade derrière le drive-in que son père vient d’acquérir dans un petit bled de l’Est Texas. A proximité des lieux, il découvre une ruine calcinée partiellement disloquée par la végétation qui a repoussé et trébuche sur le rebord d’une boite métallique qu’il déterre pour mettre à jour son contenu constitué de lettres d’amour évoquant également un drame survenu 10 ans plus tôt avec la mort, durant la même nuit, de deux jeunes filles dont l’une d’entre elle a été décapitée sans que l’on retrouve sa tête. Dans cette région où circulent les légendes le plus terribles, il n’en faut pas plus à Stanley pour enflammer son imaginaire, tout en se mettant en tête de faire la lumière sur les circonstances de drame. Accompagné de sa grande soeur Callie ainsi que de son meilleur ami Richard, le jeune garçon va arpenter la région en quête d’indices pouvant le mener sur la bonne piste. Rapidement, il va comprendre que Buster, le vieux projectionniste noir du drive-in, en connaît un rayon sur les affaires qui ont secoué cette petite communauté. Intrigué par son comportement étrange, Stanley aura bien du mal à se faire un allié de ce vieillard lunatique qui en sait davantage qu’il ne veut bien le dire.

     

    On est avant tout surpris et séduit par le nombre de références culturelles qui émaillent un texte se révélant au final bien plus surprenant qu’il n’y paraît en passant par les films projetés dans le drive-in et le cinéma de la localité dont La Soif Du Mal d’Orson Welles, par les ouvrages que recommandent Buster à l’instar des romans de Conan Doyle et bien évidemment par toute une gamme de comics que Stanley va acheter au drugstore en nous rappelant que Joe R. Lansdale, amateur de comics, est, entre autre, scénariste pour le fameux comic book The Tale From The Crypt. Tout cela nous permet de nous immerger dans cette période des années cinquantes dans cette localité perdue de l’Est Texas et de percevoir cette atmosphère à la fois clinquante mais parfois inquiétante qui émane du texte. Une atmosphère d’autant plus inquiétante que Rosy Mae, la femme de ménage noire, et Buster Abbot Lighthorse Smith, le vieux projectionniste du drive-in aux origines similaires, ne cessent d’intervenir dans le récit en contant quelques légendes ou histoires terrifiantes qui ont marqué la communauté. Baigné dans un tel contexte, on comprend dès lors la fascination du jeune Stanley pour ce type d’histoire et sa volonté de découvrir les entournures d’un drame dont il devine les contours à la lecture de lettres qu’il a trouvées dans une boite enterrée à proximité d’une maison en ruine. On n’apprécie donc la dynamique de cette intrigue avec cette relation qui se noue entre le jeune garçon et le vieux projectionniste qui va faire office de mentor en transmettant tout son savoir. Avec un tel relation, Joe R. Lansdale met une fois encore en exergue toute la thématique violente de cette ségrégation qui semble bien implémentée dans cette communauté à l’instar du quartier noir que l’on découvre en accompagnant Stanley se rendant au domicile de son vieil ami. Que ce soit au niveau du cimetière ou des rapports avec la police, on se rend très rapidement compte que l’ensemble de la société est régie sur ces principes de discrimination qui touche même le père de Stanley utilisant quelques termes racistes pour désigner les membres de la communauté noire, ceci presque à son corps défendant. C’est tout le talent de Lansdale que de diluer tous ces aspects d’un thème auquel il est extrêmement sensible sans pour autant devenir pontifiant tout en nous permettant de nous immerger dans l’ensemble des quartiers composant la petite localité de Dewmont.

     

    Clic, clic, clic (titre de la troisième partie du roman) à l'instar du bruit des engrenages d’un rouage bien huilé, l’intrigue se met en place au gré des suppositions et des interprétations de Stanley et de Buster qui s’alimentent l’un l’autre alors que se dessinent les contours des événements qu’ils déterrent d’un passé dont personne ne souhaite plus se remémorer les aléas. Mais de fausses pistes en fourvoiements, on voit bien que ces deux enquêteurs en herbe ne sont pas prêt de trouver les réponses au drame qui ont couté la vie à deux jeunes filles. Et c’est peut-être bien là que réside tout la talent de Joe R. Lansdale qui fait que les suppositions les plus sophistiquées se heurtent à une logique hasardeuse qui fonctionne assez bien pour un épilogue qui ne manquera pas de surprendre le lecteur et qui font de Sur La Ligne Noire un roman plaisant que l’on apprécie jusqu’à la toute dernière ligne en concluant d’une belle manière ce recueil qu'il faut absolument découvrir pour appréhender une partie de l’oeuvre d’un auteur emblématique de la littérature noire.

     


    Joe R. Lansdale : Sur La Ligne Noire (A Fine Dark Line). Le Sang Du Bayou (recueil) Folio Policier 2015. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Bernard Blanc.


    A lire en écoutant : Blue Suede Shoes d’Elvis Presley. Album : Elvis Presley. 1956 Sony Music Entertainment.

  • Joe R. Lansdale : Les Marécages. Le Sang Du Bayou.

    Capture d’écran 2020-07-25 à 16.47.54.pngDécouvert dans une librairie au rayon des occasions, il y a de cela environ une année, j’avais évoqué Le Sang Du Bayou, un recueil composé de trois romans emblématiques de Joe R. Lansdale que l’on connaît davantage pour sa série de polars déjantés mettant en scène Hap Collins et Léonard Pine, deux enquêteurs atypiques qui se retrouvent embringués dans des affaires pour le moins détonantes et parfois hilarantes avec cet humour grinçant qui caractérise la série. Auteur prolifique, Joe R. Lansdale a également marqué son lectorat avec des récits beaucoup plus sombres à l’instar de ceux qui composent ce recueil débutant avec Un Froid d’Enfer, se poursuivant avec Les Marécages pour s’achever avec Sur La Ligne Noire. Se déroulant dans les années 30 en empruntant les codes du thrillers avec cette série de prostituées noires sauvagement assassinées, un bon nombre d’aficionados de Lansdale considère Les Marécages comme l’un des chefs-d’oeuvre de l’auteur qui a d’ailleurs obtenu le prix Edgar Allan Poe avec cet ouvrage se déroulant comme les deux autres du côté de la Sabine, une rivière située dans la région de l'East Texas et qui fait office de frontière naturelle avec l'état de la Louisiane.

     

    Durant la Grande Dépression des années 30, à Marvel Creek, un petit comté de l’East Texas, le jeune Harry et sa soeur Tom découvrent, au bord de la rivière Sabine, le corps affreusement mutilé d’une femme noire. Les deux enfants pensent qu’il s’agit de la victime de l’Homme-Chèvre, une entité maléfique qui rôde dans les marécages de la région. Pour le père de Harry, constable du comté, ce serait plutôt l’oeuvre d’un rôdeur que la pauvreté a jeté sur les routes. Mais lorsque l’on découvre un second cadavre dénudé, accroché à un arbre et portant les mêmes stigmates, les esprits des habitants s’échauffent ce qui les poussent à s’en prendre à un homme noire qu’ils lynchent sans autre forme de procès. Harry tout comme son père sont persuadés qu’il ne s’agit pas du meurtrier et chacun va enquêter de son côté pour découvrir l’identité de cet étrange assassin qui fait sans nul doute partie de la communauté.

     

    D’entrée de jeu, on salue les qualités d’un narrateur talentueux qui joue avec nos nerfs au gré des trois premiers chapitres avec cette poursuite de nuit dans les travées d’un églantier géant, jouxtant les marécages de la Sabine où deux enfants, après avoir découvert un cadavre mutilé, tentent d’échapper à une présence inquiétante qui entreprend de les traquer. Entité maléfique, rôdeur ou tueur en série, Joe R. Lansdale instaure le doute avec les codes du thriller pour nous livrer un récit à la fois solide et original puisqu’il adopte le point de vue du jeune Harry qui s’est mis en tête de faire la lumière sur cette succession de meurtres qui secoue cette petite communauté de l’East Texas. Avec l’atrocité des exactions qui sont commises et ce point de vue enfantin, le texte oscille entre le fantastique incarné par cet Homme-Chèvre, sorte de légende rurale qui fait frissonner les enfants, et l’enquête policière initiée par le père de Harry qui tente laborieusement, avec le peu de moyen dont il dispose, d’identifier l’auteur de ce qui apparait au fil de l’intrigue comme une série de meurtres sauvages dont les victimes sont principalement des prostituées noires. D’ailleurs la typologie des victimes n’a rien d’anodin puisqu’elle permet à Joe R. Lansdale d’aborder le thème de la discrimination raciale avec toute l’horreur et la violence qui en découle à l’instar de cette scène de lynchage atroce qui n’a rien à envier aux exactions commises par un meurtrier qui a au moins le mérite d’avoir perdu la raison. Mais dans cette logique de ségrégation, ce sont ces vexations quotidiennes que l’on perçoit tout au long d’un récit où l’on distingue la terreur qui anime la communauté noire de Pearl Creek vis à vis de la communauté blanche de Marvel Creek. Se distançant de ces pratiques ségrégationnistes, la famille Crane apparaît comme une exception ce qui permet à Harry tout comme Jacob d’évoluer dans ces deux diasporas afin de mener à bien leurs investigations respectives. C’est l’occasion de rencontrer des personnages comme la vieille Miss Maggie qui en connaît un rayon sur les légendes de la région ou le docteur Tinn possédant quelques notions de médecine légale au grand dam de son homologue blanc qui n’a cesse de le fustiger et de l’humilier. Toute cette colère, cette haine et cette rancoeur apparaissent donc au rythme d’une intrigue riche en tensions et en rebondissements avec cette atmosphère lourde, presque vénéneuse qui enrobe un texte passionnant, restituant à la perfection ce climat poisseux des années 30 qui prévalait dans le sud des Etats-Unis.

     

    Outre la ségrégation, Joe R. Lansdale évoque cette triste période de la Grande Dépression ainsi que ces vétérans de la première guerre mondiale pour tisser avec Les Marécages, un grand récit d'aventure qui va flirter avec le thriller dans tout ce qu'il a de plus brillant. Un roman saisissant.

     

    Joe R. Lansdale : Les Marécages (The Bottoms). Le Sang Du Bayou (recueil) Folio Policier 2015. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Bernard Blanc.

    A lire en écoutant : Red Right Hand de Nick Cave. Album : Let Love In. 1994 Mute Records Ltd, a BMG Compagny.

  • Adrian McKinty : La Chaîne. Ces liens qui nous unissent.

    Capture.PNGEncensé par ses pairs, récipiendaire de prix prestigieux, il s'en est pourtant fallut de peu pour qu'Adrian McKinty ne renonce à sa carrière de romancier afin de trouver un autre moyen que de travailler en tant que chauffeur Uber pour subvenir aux besoins de sa famille. Dans nos contrées francophones, on découvrait cet auteur avec la série consacrée au sergent Sean Duffy, éditée par la regrettée collection Cosmopolite noire chez Stock qui n'a traduit que deux des cinq ouvrages composant cette série prometteuse aux connotations historiques puisqu'elle se déroule en Irlande, dans les années 80, en pleine période des Troubles sévissant notamment dans le nord du pays. C'est avec Une Terre Si Froide (Cosmopolite noire 2013), que l'on fait la connaissance de cet enquêteur atypique, de confession catholique, travaillant à Belfast au sein de la très protestante police royale de l'Ulster alors que le récit débute peu après la mort du prisonnier politique Bobby Sands, suite à une longue grève de la fin, qui va enflammer les hostilités entre les deux communautés religieuses tandis que l'on perçoit avec Dans La Rue, J'Entends Les Sirènes (Cosmopolite noire 2013), toute la fermeté du gouvernement Tatcher qui ne fait qu'attiser l'intensité d'une guerre civile qui semble inextricable. Outre l'originalité des intrigues imprégnées du climat social de l'époque avec un personnage central composant avec l'hostilité de l'IRA et celle de ses propres partenaires, on apprécie le style mordant et cet humour acide qui ponctuent le récit ainsi que cette bande-son détonante dont on a un aperçu avec les titres de chaque roman faisant références aux chansons de Tom Waits. Malgré ces belles qualités, agrémentées d'un certain succès critique, on perdait de vue cet auteur prometteur qui n'a jamais rencontré son public, jusqu'à ce que l'agent littéraire de Don Winslow ne se penche sur sa carrière en lui demandant s'il n'aurait pas un thriller qui trainerait dans ses tiroirs. Un pitch, quelques pages envoyées suscitant l'enthousiasme ainsi qu'une avance confortable permettront de relancer la carrière d'Adrian McKinty qui obtient enfin la consécration avec La Chaîne, un best-seller dont la Paramount a acquis les droits en délivrant un chèque conséquent. Une success-story comme on les aime, le mettant à l'abri du besoin afin de poursuivre son travail d'écrivain, ceci pour notre plus grand plaisir.

     

    Rachel semble voir le bout du tunnel alors qu'elle se remet d'un cancer et trouve un emploi dans l'enseignement lui permettant d'abandonner son travail précaire comme chauffeur Uber afin de subvenir décemment aux besoins de sa fille Kylie dont elle a la garde. Mais soudainement le téléphone sonne et bouleverse ce fragile équilibre. Un mystérieux interlocuteur lui annonce qu'elle fait désormais partie de La Chaîne et que sa fille vient d'être enlevée. Pour la récupérer, il lui faut verser une rançon, enlever un enfant et contraindre ses parents à commettre à leur tour un kidnapping pour perpétuer cet implacable système. Tout manquement aux règles de La Chaîne aura de funestes conséquences. Rachel n'a donc pas le choix et doit rassembler les fonds pour la rançon, chercher une victime et mettre en place tout le dispositif nécessaire pour séquestrer sa proie. Il n'y pas d'échappatoire, car La Chaîne à l'œil sur tous les faits et gestes de ses membres. Rachel pourra-t-elle surmonter une telle épreuve ?

     

    A la fois original et audacieux, il faut bien admettre qu’Adrian McKinty nous propose, avec ce qui apparaît comme un pur thriller, un excellent point de départ pour une intrigue tournant autour d’une organisation mystérieuse ayant mis en place depuis des années, une chaîne d’enlèvements d’enfants en contrôlant des parents victimes, qui deviennent, à leur corps défendant, bourreaux. Enlever un enfant pour sauver sa fille, on apprécie dès lors toute la dichotomie intérieure de Rachel, cette mère courage, bien sous tout rapport, qui doit basculer dans la criminalité pour avoir une chance de revoir Kylie tentant de son côté d’échapper à ses ravisseurs. Le récit débute donc avec toute la mise en place d’un kidnapping que Rachel organise à contrecoeur en étant secondée par son beau-frère Pete, vétéran de la guerre en Afghanistan qui a sombré dans la toxicomanie. Au fil des chapitres, on mesure toute la détresse de ces deux personnages, un peu paumés, tentant de faire face aux multiples difficultés qui se présentent à eux comme le fait de ne pas informer le père de Kylie de la situation alors que celui-ci vient sa fille pour le week-end. En faisant preuve d’un sens de la narration efficace, Adrian McKinty répond à tous les critères du genre sans pour autant sombrer dans l’excès de rebondissements outranciers ce qui fait que l’on s’achemine sur une intrigue solide ponctuée de tensions et d’actions qui tiennent la route mais qui sont parfois bien trop prévisibles. C’est particulièrement le cas pour la dernière partie du roman qui comportent un certain nombre de scènes dont on devine aisément où elles vont nous conduire comme cette confrontation finale évidente, suivie d’un épilogue extrêmement convenu qui ne bouleversera pas le genre. Mais malgré ces travers, il faut bien admettre qu’Adrian McKinty, en narrateur hors-pair, parvient à nous entraîner sans effort d’un bout à l’autre d’un récit tumultueux au rythme soutenu en suivant le parcours d’une femme bien déterminée à protéger sa fille à tout prix, mais également résolue à découvrir quelles sont les personnes qui se cachent derrière La Chaîne afin de mettre une terme à leurs terribles activités.

     

    Best-seller pleinement assumé, on prendra donc plaisir à découvrir avec La Chaîne, un redoutable thriller tout en tension qui se base sur la simplicité d’une intrigue au suspense bien maitrisé qui répondra aisément aux attentes les plus exigentes des aficionados du genre.

     

    Adrian McKinty : La Chaîne (The Chain). Editions Mazarine 2020. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Pierre Reignier.

    A lire en écoutant : The Rhythm Of The Heat de Peter Gabriel. Album : Peter Gabriel 4/Security. 2015 Peter Gabriel Ltd.

  • Frédéric Paulin : La Fabrique De La Terreur. Déflagration sociale.

    frédéric paulin, la fabrique de la terreur, éditions agulloLe dernier roman de Frédéric Paulin fait figure d’événement tant les deux précédents ouvrages ont marqué les esprits en nous dressant un portrait à la fois éclairé et pertinent de la constellation des mouvances terroristes djihadistes dont l’impact marque désormais durablement le monde. Annoncé comme un triptyque, cet examen débutait avec La Guerre Est Une Ruse nous permettant de découvrir un épisode méconnu de la guerre civile en Algérie dans les années 90 et l’exportation du conflit sur le territoire français tout en faisant la connaissance de Tedj Benlazar, agent de la DGSE. Point de bascule de l’univers du terrorisme, Prémices De La Chute dépeignait les origines d’Al-Qaïda, au gré de l’émergence de mouvances du côté de Roubaix puis des brigades islamistes combattant en ex Yougoslavie et en Afghanistan avec comme focus les événements du 11 septembre 2001. Avec La Fabrique De La Terreur, on connaît déjà la fin de l’histoire puisque c’est à partir des attentats du 13 novembre 2015 à Paris que Frédéric Paulin avait pris le parti de répondre à cette fameuse question de savoir comment on en était arrivé à de telles extrémités en rédigeant cette trilogie dantesque où les faits d’actualité s’imbriquent parfaitement dans le cours d’une intrigue où l’on prend plaisir à retrouver Tedj Benlazar et sa compagne Laureline Fell qui a pris du galon au sein des services du renseignement français. Du Printemps Arabe aux tueries de Toulouse et de Montauban, puis de la guerre civile en Libye aux attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Casher, c’est également l’occasion de prendre  conscience de ce phénomène de radicalisation poussant de jeunes gens à s’engager dans l’armée de Daech pour combattre en Syrie. 

     

    En janvier 2011, Vanessa Benlazar, grand reporter indépendante, se rend en Tunisie pour rapporter les événements de cette révolte du peuple tunisien qui marque le début du printemps arabe. Autour de cette révolution, la jeune journaliste distingue des groupes islamistes tentant de prendre le contrôle du pouvoir que ce soit en Libye avec la chute de Kadhafi puis en Syrie qui sombre dans le chaos tandis qu'une nouvelle organisation prônant la haine de l'occident voit le jour tout en mettant en place des méthodes de recrutement insidieuses pour inciter les jeunes à s'engager dans le djihad. Mutée à Toulouse en tant que responsable de l'antenne régionale de la DCRI, la commissaire Laureline Fell s'interroge de son côté sur les liens de certains individus inquiétants avec des mouvances terroristes à l'instar d'un certain Merah qui a séjourné dans plusieurs pays du Proche-Orient comme l'Irak et l'Afghanistan ainsi qu'au Pakistan. Mais au gré des réformes des services de renseignement français, il n'est guère aisé d'affronter un ennemi qui s'est adapté aux nouvelles technologies afin de retourner la fange d'une jeunesse désemparée qui trouve désormais ses idéaux dans une radicalisation extrême. Reif, le compagnon de Vanessa, désormais professeur au lycée de Lunel en sait quelque chose lui qui observe le comportement hostile de plusieurs de ses élèves ne trouvant plus de sens dans l'enseignement qui leur est dispensé. Une bombe à retardement sociale qu'il va falloir désamorcer coûte que coûte. Mais n'est-il pas déjà trop tard ?

     

    On poursuit donc cette exploration de la terreur en s'intéressant plus particulièrement au climat social qui conduit de nombreux jeunes à se radicaliser pour se rendre en Syrie afin d'intégrer l'armée de Daech. Avec La Fabrique De La Terreur, Frédéric Paulin décortique ce processus de radicalisation en suivant plus particulièrement les parcours de Simon, habitant de Lunel et celui de Wassin qui a vécu l'effervescence de cette révolte du peuple tunisien. On perçoit ainsi le dénominateur commun de l'exclusion sociale qui conduit ces deux jeunes hommes à s'engager dans des causes extrêmes dans lesquelles ils trouveraient enfin une certaine reconnaissance sans vraiment prendre pleinement conscience de s'engouffrer vers un point de non-retour qui n'a rien à voir avec la propagande islamiste présentant cette guerre comme une espèce de jeu vidéo. Le choix de la ville de Lunel, dans laquelle évolue plusieurs protagonistes comme Reif, le professeur décontenancé par l'attitude hostile de certains de ses élèves, n'a rien anodin puisque la cité, classée en zone de sécurité prioritaire, a abrité une filière djihadiste permettant à une vingtaine de jeune de rejoindre les rangs des combattants de Daech. C'est autour de ce phénomène que Frédéric Paulin bâti son intrigue en restituant ce climat délétère qui règne au sein d'une communauté désemparée par le manque de perspectives en étant plus particulièrement plombée par un chômage endémique.

     

    Comme on l'a déjà souligné à la lecture des ouvrages précédents, il faut saluer cette capacité saisissante de Frédéric Paulin à synthétiser une documentation foisonnante sur ce sujet sensible du terrorisme islamiste afin de l'intégrer au fil d'un récit qui se cale parfaitement sur les événements qui ont marqué cette thématique, même s'il faut parfois souligner un concours de circonstances assez exceptionnelle afin que les protagonistes se retrouvent impliqués dans le théâtre des attentats qui ponctuent le roman. Que ce soit les tueries de Montauban et de Toulouse, les attentats de Charlie Hebdo, de l'Hyper Casher ainsi que ceux du 13 novembre 2015 à Paris, Frédéric Paulin a eu le bon goût de ne pas s'attarder sur le déroulement des événements pour mieux se focaliser sur leurs conséquences ainsi que sur les enchaînements qu'observent des journalistes comme l'impétueuse Vanessa Benlazar ou des membres du renseignement français comme Lauréline Fell dont on peut mesurer tout le désarroi à l'aune d'une réorganisation chaotique des différents services qui peinent encore à collaborer. On retrouve donc avec plaisir l'ensemble des personnages qui ont traversé ce triptyque afin d'observer leurs évolutions respectives en nous offrant ainsi une nouvelle dynamique extrêmement bien construite notamment pour tout ce qui a trait aux rapports entre Tedj Benlazar et sa fille Vanessa dont les retrouvailles donnent lieu à un épilogue d'une belle charge émotionnelle qui s'accorde parfaitement avec la trame du récit.

     

    Ainsi La Fabrique De La Terreur conclut avec maestria ce vertigineux et ambitieux portrait de l’univers du terrorisme qui a marqué le monde, et plus particulièrement la France, durant ces trois dernières décennies au gré d’une intrigue au souffle romanesque puissant. Précis et brillant.

     

    Frédéric Paulin : La Fabrique De La Terreur. Editions Agullo 2020.

    A lire en écoutant : Et Si En Plus Y'a Personne d'Alain Souchon. Album : La Vie De Théodore. 2005 – Parlophone Music.

  • Morgan Audic : De Bonnes Raisons De Mourir. Tchernobyl mon amour.

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    Tourisme macabre, on pose désormais fièrement à côté de la grande roue ou des auto-tamponeuses de la place centrale de Prypiat, ville fantôme d’Ukraine située à moins de trois kilomètres de la centrale nucléaire de Tchernobyl. C’est dans cette sinistre zone d’exclusion que Morgan Audic a choisi de mettre en scène De Bonnes Raisons De Mourir, un thriller singulier qui n’est pas sans rappeler l’étrange atmosphère émanant de Stalker, un roman d’Arcardi et Boris Strougatski (Denoël 1981) et plus particulièrement de son adaptation cinématographique réalisée en 1979 par Andreï Tarkovski. Stalker c’est d’ailleurs le nom dont s’affuble ces individus en quête d’aventures et de sensations qui s’introduisent illégalement dans le territoire contaminé de Tchernobyl et que l’on va croiser tout au long d’un périple qui emprunte tous les codes du thriller, sans trop en abuser, tout en nous livrant un bel éclairage géopolitique de l’Ukraine et des conflits auxquels elle doit faire face notamment après la révolution de Maïden en 2014, de la guerre civile qui s’ensuivit dans le Donbass et qui perdure de nos jours. Reflétant le chaos qui prévaut dans un tel environnement, Morgan Audic nous invite donc à suivre les investigations divergentes d’un inspecteur de la milice de Moscou et d’un officier de police ukrainien affecté dans le secteur de Tchernobyl et qui vont peu à peu mettre en commun leurs ressources pour contrecarrer les plans d’un tueur en quête de vengeance.

     

     

    Affecté bien malgré lui dans le secteur de Tchernobyl, Le capitaine Joseph Melnyk est amené à se rendre dans la ville de Prypiat où l’on a trouvé un cadavre pendu, les bras en croix, à l’une des tours de la cité. La découverte est d’autant plus macabre que le policier repère à proximité des lieux, toute une faune d’animaux naturalisés dont une hirondelle qui semble être la signature du meurtrier. A Moscou, le meurtre suscite bien des émois puisque la victime n’est autre que le fils de Vektor Sokolov, ancien ministre de l’Énergie de l’ex URSS, qui a fait fortune dans le pétrole. Craignant que l’affaire ne soit enterrée par les autorités ukrainiennes, l’oligarque russe mandate Alexandre Rybalko, enquêteur au sein de la milice de Moscou, afin d’investiguer sur les circonstances de ce crime. Ancien soldat engagé en Tchétchénie, quelque peu borderline suite à son récent divorce, Alexandre Rybalko va donc retourner à Prypiat, la ville de son enfance qu’il a du quitter précipitamment un certain 26 avril 1986, quant le coeur du réacteur numéro 4 de la centrale entrait en fusion. Malgré les circonstances d’une guerre qui n’a pas vraiment de nom et qui secoue un pays qui sombre dans le chaos, l’inspecteur russe et l’officier de police ukrainien vont devoir unir leurs forces pour comprendre les étranges aspirations d’un tueur en série déterminé.  

     

    Obéissant à une trame narrative éprouvée, De Bonnes Raisons De Mourir n’en demeure pas moins un thriller étonnant qui répond aux attentes d’un lectorat en quête de sensation sans pour autant surjouer avec les codes du genre. La traque d’un tueur en série, des enquêteurs aux motivations dissonantes, un enchaînement de crimes spectaculaires, au-delà de ces ressorts maintes fois évoqués dans le domaine du thriller, on s’achemine pourtant sur une intrigue solide qui ne va pas forcément nous surprendre puisque l’auteur prend soin de rester sur le registre d’une enquête rationnelle tout en nous présentant une galerie de personnages aux profils à la fois fascinants et réalistes. On s’attache ainsi au capitaine Joseph Malnyk dont l’affectation à Tchernobyl, alors qu'il réside à Kiev, pose quelques problèmes relationnels tant avec son épouse terrorisée à l’idée d’être contaminée, qu’avec son fils parti se battre contre les séparatistes pro-russes dans le bassin houiller du Donbass. Une manière à la fois détournées et plutôt subtile d’appréhender tout l’aspect géopolitique complexe de cette guerre civile qui lamine le pays et qui ne fait qu’accentuer cette atmosphère déliquescente que l’on perçoit tout au long du récit. Dans un contexte aussi instable on prend également conscience de toutes les difficultés d’Alexandre Rybalko, ancien résident de Prypiat, qui doit évoluer dans un environnement hostile à plus d’un titre pour un policier russe se heurtant à l’hostilité des résidents ukrainiens tout en menant ses investigations sur une scène du crime saturée d’éléments radioactifs. A l’exemple de l’examen médico-légal de la première victime, on prend la pleine mesure des difficultés inhérentes aux dangers sournois de la contamination que l’auteur aborde au détour d’un récit à l’atmosphère à la fois captivante et singulière dès lors que l’on s’aventure dans les confins de cette zone d’exclusion fantomatique où l’on croise toute une kyrielle de curieux personnages secondaires hantant ces territoires dévastés.

     

    Exploitant avec une belle justesse tous les aspects d’une guerre civile opposant l’Ukraine à la Russie, tout en nous entraînant dans cet univers à la fois morbide et fascinant qui entoure la zone d’exclusion de Tchernobyl, Morgan Audic nous livre avec De Bonnes Raisons De Mourir, un thriller de très bonne facture qui ne manquera pas de nous réconcilier avec le genre. Une réussite.

     

    Morgan Audic : De Bonnes Raisons De Mourir. Albin Michel 2019.

    A lire en écoutant : Inshe Misto de Dakh Daughters. Album : Air. 2019 Dakh Daughters.