Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

04. Roman noir - Page 38

  • JOE MENO : LA CRETE DES DAMNES. BOULE A ZERO.

    joe meno, le crête des damnés, agullo éditionsOk, on ne va pas trop se mentir, le roman dont il est question n’a pas grand chose à voir avec la littérature noire. Pas le moindre crime, même pas le frémissement d’un fait divers ou l’évocation d’une dérive sociale dans cet ouvrage abordant la délicate période d’un adolescent en quête de liberté et d’émancipation au cœur d’une banlieue de South Chicago à la fin de l’année 1990. Tout juste pourra-t-on dire que son auteur, Jo Meno a écrit deux superbes romans noirs aux entournures à la fois poignantes et poétiques, Le Blues De La Harpie (Agullo/Noir 2016) et Prodiges Et Miracles (Agullo/Noir 2018) avant de nous livrer son dernier opus, La Crête Des Damnés, évoquant le thème universel du passage de l’enfance au monde adulte, sur fond d’une bande sonore endiablée où l’on trouvera quelques classiques de groupes punks comme The Clash, The Ramones ou The Misfit, ou de hard rock comme Guns N’Roses, AC/DC ou plus surprenant, un morceau de Chet Backer interprétant Time After Time, un standard de jazz. Une compilation loin d’être exhaustive ne nécessitant pas forcément d’approfondir vos connaissances dans le domaine de la musique punk ou rock, puisqu’il y est surtout question de ces rapports complexes entre adolescents en quête d’amour et d’identité tout en rejetant le conformisme de modèles sociaux dans lesquels ils ne se reconnaissent plus.

     

    Tout ce qui compte pour Brian Oswald, lycéen d’un établissement catholique de South Chicago, c’est d’inviter sa meilleure amie Gretchen, dont il est secrètement amoureux, au bal de promo. Mais comment un adolescent boutonneux et binoclard peut-il s’y prendre afin séduire cette fille un peu enrobée, au look punk destroy, qui n’hésite pas à mettre son poing dans la gueule de toutes personnes qui la contrarie ? C’est d’autant plus difficile que Gretchen en pince pour Tony Degan, un abruti de suprémaciste blanc âgé de 26 ans qui rôde autour du bahut afin de séduire les filles. Sans bagnole, plutôt insignifiant pour ne pas dire looser, Brian va tenter tant bien mal de surmonter toutes ces difficultés et se lancer dans la création de la plus belle compilation cassette-audio de tous les temps afin d’éblouir celle qu’il aime. Parce qu’en 1990, lorsque l’on a à peine 17 ans et des rêves de star du rock plein la tête, tout ce qui compte c’est la musique qui peut vous conduire sur le champs encore inexploré de l’amour. Mais rien n’est gagné d'avance et Brian ne le sait que trop bien.

     

    Roman ultra référencé, rendant hommage à cette période des années ’90 et plus particulièrement à la culture punk, sans que cela soit trop ostentatoire, on appréciera l’énorme travail de traduction d’Estelle Flory pour restituer cette ambiance ainsi que la multitude de références d’une époque imprégnée de culture underground dont on peut prendre la pleine mesure à la lecture de la biographie de Joe Meno, natif de Chicago, tout comme Brian Oswald, personnage central de La Crête des Damnés, affichant sans aucun doute les mêmes passions que son auteur. Rédigé à la première personne, dans un style parlé plein de spontanéité avec ce langage familier qui le caractérise, on découvre ainsi le quotidien presque banal d’un jeune homme évoluant dans une morne banlieue de Chicago. Mais c’est au travers de ces petits riens ou de ces micros événements qui ponctuent la vie de Brian que Joe Meno parvient à transcender ce quotidien insignifiant pour en restituer les enjeux essentiels avec un texte lumineux, bourré d’énergie au détours des scènes truculentes pleines d’humour et d’autodérision. Il y est donc surtout question de rapports humains finement restitués que ce soit lors de ces moments passés avec l’inénarrable Gretchen, cette fille complètement déjantée dont on découvre, au fil du récit, toute la vulnérabilité qu’elle dissimule derrière un look destroy faisant office de bouclier ou lors de ces instants poignants où le naufrage d’un mariage s’achève avec les adieux d’un père laissant à son fils ses rangers auxquelles il tenait tant. Roman d'apprentissage pour un jeune homme en quête de repères et d'émancipation, La Crête Des Damnés n'a pas pour vocation de nous révéler les grands secrets de la vie ou de nous entraîner sur une vague de révolte insensée, bien au contraire, puisque Brian ne désire finalement rien d'autre, parfois en dépit de grandes contradictions, que de s'intégrer dans l'environnement dans lequel il évolue tout en relevant tout de même quelques dysfonctionnements qui le heurte à l'instar de cette discrimination raciale qui règne dans son quartier et dans son lycée. 

     

    Fragment à la fois drôle et émouvant de l'existence d’un adolescent en proie aux doutes sur une douloureuse quête d'amour et dont l'épilogue reste ouvert sur l’incertitude d’une vie qu’il reste à construire, La Crête Des Damnés nous permet ainsi de nous remémorer avec une belle nostalgie ces instants décisifs lors de l’élaboration d’une compilation enregistrée sur une cassette-audio destinée à l’être aimé tout en se réappropriant les souvenirs d’une scène musicale à la fois riche et variée qui ne cessera jamais de nous bousculer. Un roman essentiel.

     

    Joe Meno : La Crête Des Damnés (Hairstyles Of The Damned). Editions Agullo 2019. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Estelle Flory.

    A lire en écoutant : The Magnificent Seven de The Clash. Album : Sandinista ! 2013 Sony Music Entertainment UK Limited.

  • Pierre-François Moreau : White Spirit. Démon blanc.


    Capture d’écran 2019-08-23 à 00.06.59.pngSi l'engouement du polar en Suisse romande a suscité quelques vocations locales dont finalement nous nous serions bien passés pour certaines des plus remarquées d'entre elles, il importe de signaler les rares auteurs de la littérature noire, toutes contrées confondues, dont l'intrigue se déroule au cœur de la Romandie, tant l'événement est rarissime. Avec un cadre pourtant prometteur, sur les contreforts des Alpes vaudoises, on passera sous silence Avalanche Hôtel (Calmann-Lévy noir 2019) de Nicolas Takian, pâle ersatz de Shining (Le livre de poche 2007), qui alimentera la masse de thrillers insignifiants en contribuant ainsi à la cause perdue d'un genre dévoyé, pour s'intéresser à White Spirit, un étrange et surprenant roman noir de Pierre-François Moreau dont l'action nous entraîne sur les bords du lac Léman, entre Montreux et Lausanne.

     

    White Spirit, c'est le combustible avec lequel Gifty, une jeune prostituée nigériane, s'asperge afin de s'immoler sur les bords du lac Léman pour en finir avec cette vie de galère et échapper définitivement à l’emprise de ses proxénètes. Victime d’un réseau de traite d’êtres humains entre Bénin City et Lausanne, la jeune femme est contrainte de se livrer au commerce de son corps afin de s’acquitter d’une dette exorbitante et d’une malédiction qui peut s’abattre à tout moment sur les membres de sa famille. Mais White Spirit c’est peut-être aussi ce qu’incarne Bruce, ce jeune homme déjanté qui vient de sauver Gifty de la douleur des flammes s’apprêtant à la consumer. Scénariste de jeux vidéos fun-gore, figure montante de la Toile, Bruce trimbale son désenchantement d’hôtels de luxe en festivals du numérique, imbibé d’alcool et de drogue. La rencontre détonante de deux univers qui se fracassent pour former un mélange de délires occultes et virtuels donnant ainsi l'occasion à Gifty et Bruce d'affronter leurs chimères respectives dans un déferlement de confrontations chaotiques.

     

    Déroutant, c’est le moins que l’on puisse dire pour qualifier ce roman dont l’intrigue tourne autour d'une rencontre improbable entre deux personnages qui se situent à la marge de cette quiétude envoûtante de la Riviera vaudoise où ils évoluent chacun de leur côté avant que cette confrontation fatidique ne les entraîne dans une spirale d’événements aussi étranges qu’imprévisibles. D’emblée on apprécie cette écriture précise, chirurgicale, permettant d’esquisser en quelques mots l’atmosphère singulière émanant d’un décor opulent où la détresse de Gifty résonne dans le silence d’une aube mal définie tandis que Bruce exsude les miasmes de ses délires numériques dont il ne garde que quelques fragments épars. S'agit-il d'un songe ou des phantasmes respectifs de deux êtres égarés ? La question reste ouverte car Pierre-François Moreau parvient, avec maestria, à nous égarer dans cette conjonction de deux microcosmes dans lesquels ses personnages se retrouvent enfermés. Pour Gifty, traquée par ses souteneurs, ce sont les esprits, les fétiches et l’envoûtement des jujus tandis que Bruce doit faire face aux autorités numériques pour avoir endossé le rôle d’un lanceur d’alerte bidon afin de rebooster sa carrière de concepteur de jeux vidéos. Dangereux maquereaux, policiers fédéraux indolents et mystérieux mécène richissime, sur fond de règlements de compte sordides et de discussions déjantées, les rencontres s’enchaînent tandis que les univers s’entremêlent au détour d’une succession d’événements qui prennent parfois une tournure surprenante.

     

    Il faut dire que sur une alternance d'instants calmes, aux entournures poétiques, presque romanesques, et d'actions frénétiques et explosives, Pierre-François Moreau se garde bien d'entraîner le lecteur vers des schémas convenus. Ainsi l'ébauche d'une histoire d'amour entre Gifty et Bruce demeure incertaine, tandis que la confrontation avec la clique de souteneurs africains ne débouchera pas forcément sur le bain de sang escompté, propre au genre. 

     

    En se jouant ainsi des codes qu'il connaît parfaitement, Pierre-François Moreau nous livre donc un récit échevelé qui se révèle bien plus maîtrisé qu'il n'y paraît aux premiers abords, pour faire de White Spirit un roman noir Outchine cool.

     

    Pierre-François Moreau : White Spirit. La Manufacture de livres 2019.

    A lire en écoutant : 7 Seconds de Youssou N'Dour (ft. Neneh Cherry). Album : The Guide (Wommat). Colombia Records 1994.

  • JOE R. LANSDALE : UN FROID D’ENFER. LE SANG DES BAYOUS.

    joe r. lansdale,le sang des bayous,un froid d'enfer,folio policierMême si les tables des librairies sont encore surchargées de nouveautés en format poche, rien de tel que la pause estivale pour s'aventurer du côté des rayonnages afin de dégotter quelques merveilles de la littérature noire qui se morfondent dans l'attente d'un éventuel lecteur. On peut y faire quelques trouvailles comme ce recueil, Le Sang Des Bayous réunissant trois des plus grands romans de Joe R. Lansdale se déroulant dans le sud-est du Texas, plus précisément du côté de la Sabine, un fleuve qui dessine la frontière entre l'Etat de l'étoile solitaire et la Louisiane. Davantage reconnu pour sa série policière détonante, aux connotations humoristiques, mettant en scène les détectives Hap Collins et Leonard Pine présentant des profils plutôt atypiques puisque l'un est un  ancien activiste hippie un peu feignant tandis que le second est un vétéran du Vietnam d'origine afro-américaine assumant pleinement son homosexualité, Joe R. Lansdale a marqué les lecteurs avec des romans beaucoup plus sombres comme Un Froid D'Enfer (Murder Inc. 2001), Les Marécages (Murder Inc. 2002) et Sur La Ligne Noire (Murder Inc. 2006) qui composent ce recueil. Une belle occasion d'évoquer ces impressionnants romans de la littérature noire en débutant avec Un Froid D'enfer dont l'intrigue prend pour cadre l'univers des freaks.

     

    Incapable d'imiter sa signature pour encaisser les chèques de l'aide sociale, Bill laisse pourrir le cadavre de sa mère dans sa chambre. En attendant de trouver une solution, il voit une opportunité de se faire un peu d'argent en braquant la cabane de pétards qui se trouve en face de chez lui et qui doit être pleine d'oseille à l'approche de la fête du 4 juillet. Mais le braquage tourne mal et le voilà contraint de prendre la fuite en s'engouffrant dans une région marécageuse, infestée de moustique et de mocassins. Défiguré par les piqûres d'insecte, Bill est recueilli par Frost et sa clique de freaks qui le prennent pour l'un des leurs. Intégrant ainsi cette caravane de l'étrange se déplaçant au rythme des représentations se déroulant dans quelques bleds paumés du sud est du Texas, Bill développe quelques amitiés avec les membres difformes de cette communauté. Au contact de ces monstres de foire et à mesure que son visage reprend une apparence normale, Bill s'assagit tout en regrettant les actes du passé. Mais les bas instincts reprennent le dessus avec l'apparition de Gidget, la splendide compagne de Frost, qui fait chavirer les cœurs et embrouille les esprits. Les monstres ne sont pas ceux que l'on croit.

     

    Peut-être le plus méconnu des trois ouvrages du recueil, Un Froid D’Enfer prend la forme d’un roman noir en suivant la trajectoire de Bill Roberts, un looser patenté cumulant les plans foireux et les coups du sort tragiques ponctués d’une certaine malchance qui ne fait qu’aggraver la situation précaire de cet individu plutôt malsain. Avec une plume trempée dans le vitriol, Joe R. Lansdale nous présente donc les errements de ce personnage dénué de tout scrupule qui dissimule la mort de sa mère afin de pouvoir soutirer quelques chèques en imitant sa signature, chose qu’il est finalement incapable d’effectuer. D’un braquage vraiment foireux, digne des Pieds nickelés, suivi d’une traque dantesque dans les marécages, on découvre un homme qui s’assagit au contact d’une cohorte d’êtres difformes qui se révèlent bien plus humains qu’il n’y paraît. C’est ainsi que Joe R. Lansdale aborde toute la thématique de l’exclusion et de la différence au gré d’une galerie de personnages attachants dont les portraits révèlent des personnalités surprenantes à l’exemple de Frost ou de l’homme-chien avec qui Bill va développer de solides liens d’amitié. Sur un schéma plutôt surrané l’auteur développe donc ce fameux concept du mal s’incarnant dans la beauté tandis que le bien se révèle dans la laideur sur fond d’une liaison triangulaire qui devient le point de bascule de l’intrigue en nous dévoilant les contours aussi affriolants qu’inquiétants de la sublime Gidget. On appréciera toute l’ambivalence du personnage projetant toute sa cruauté et son absence de considération qui rejaillit sur Bill dont l’ersatz naissant d’humanité s'estompe tandis que la relation avec cette femme fatale s’intensifie. 

     

    En conteur hors-pair, Joe R. Lansdale restitue cette moiteur typique du sud des Etat-Unis au rythme d’une intrigue soutenue glissant peu à peu vers une ambiance étrange et quelque fois pesante, émanant de cette communauté de freaks, et plus particulièrement de ce mystérieux Homme des Glaces gisant dans un congélateur, qui arpentent cette région désolée du sud-est du Texas. Mais la vigueur du texte provient essentiellement des échanges parfois déjantés entre les divers protagonistes et des situations ahurissantes qui ponctuent le récit à l’instar de cette tornade qui disloque la caravane de camping car et de remorques composant cette troupe de freaks.

     

    Résolument amoral, prélude d’autres récits encore plus sombres, Un Froid D’Enfer est un terrible roman noir dont l’âpreté nous permet d’appréhender les vicissitudes d’une région tourmentée par la précarité et le terrible passé d’une ségrégation violente dont on n’a pas fini de solder les comptes et que Joe R. Lansdale se plaît à mettre en pleine lumière avec un indéniable talent.

     

    Joe R. Lansdale : Un Froid D’Enfer (Freezer Burn). Le Sang Du Bayou (recueil) Folio Policier 2015. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Bernard Blanc.

    A lire en écoutant : Shout ! The Isley Brothers. Album : Shout !. 1959 RCA Victor.

  • ERIC PLAMONDON : OYANA. DEPOSER LES ARMES.

    eric plamondon, oyana, quidam éditeurAvec Taqawan (Quidam éditeur 2018), Eric Plamondon a acquis une certaine notoriété dans le monde littéraire en obtenant, entre autre, de nombreuses récompenses dont celle du prix des chroniqueurs 2018 du festival Toulouse Polar du Sud alors que j’avais une préférence pour Les Mauvaises (La manufacture de livres 2018), de Séverine Chevalier qui figurait parmi les finalistes tout comme La Guerre Est Une Ruse (Agullo Noir 2018) de Frédéric Paulin. Un choix cornélien pour départager trois romans exceptionnels. En tant que jury, j’ai bien tenté d’influencer mes camarades, mais il faut bien admettre qu’il s’agissait d’une cause perdue tant le roman d’Eric Plamondon avait de quoi surprendre avec un angle narratif extrêmement original, sous forme de vignettes déclinant contes, recettes culinaires et autres extraits historiques, nous permettant d’intégrer la culture amérindienne et plus particulièrement celle des tribus mig’maq sur fond d’intrigue policière en lien avec un trafic d’êtres humains. Toujours audacieux, l’auteur québécois, résidant depuis plusieurs années dans la région de Bordeaux, s’est penché avec son dernier livre intitulé Oyana, sur la culture du Pays basque avec en toile de fond l’annonce de la dissolution de l’organisation armée indépendantiste ETA qui aura des conséquences sur le destin de l’héroïne éponyme du récit.

     

    Cela fait 23 ans qu’Oyana Etchebaster a disparu. Exilée au Mexique, sous une fausse identité, elle a rencontré et épousé Xavier Langlois, un médecin canadien, pour vivre désormais à Montréal où elle mène une vie plutôt terne et sans relief. Mais en prenant connaissance du communiqué de l’ETA annonçant sa dissolution, le passé refait surface. Et il est temps pour Oyana d’y faire face en retournant au Pays Basque qui l’a vue naître. Une quête d’identité au bout de laquelle il sera temps de tirer un trait sur les erreurs de jeunesse et assumer ses responsabilités en réparant tout le mal qui a été fait autrefois. Mais si l’ETA n’existe plus, les morts eux sont bien présents. Et peut-on s’affranchir de ceux qui ont disparus dans des circonstances terribles.

     

    Il fallait bien la sensibilité d’un auteur comme Eric Plamondon pour aborder un sujet aussi délicat que l’indépendantisme du Pays basque dont on découvre les particularismes par le biais du même procédé narratif utilisé pour Taqawan. Des origines de la pêche à la baleine aux éléments de langage originaux, en évoquant bien évidemment les actions de la lutte armée de l’ETA, l’auteur parvient en quelques pages à saisir les contours d’un peuple veillant à conserver sa culture et ses traditions. Pour faire le lien avec ces différents éléments et pour en découvrir tous les aspects, c’est en s’adressant à son mari sous une forme épistolaire qu’Oyana va dévoiler peu à peu son destin en lien avec la cause basque qui l’a conduite à un exil de près de 23 ans.

     

    Contrainte par les événements tragiques qui ont régit sa vie, Oyana évoque donc la perte d’identité, l’exil et cette velléité de reprendre le cours de son destin en dépit de la menace qui demeure latente. Dépourvu d'intrigue policière, le récit prend donc la forme d’un roman noir avec cette héroïne qui souhaite avant tout assumer ses actes. Prémisse de cette reprise en main, il y a tout d'abord ce détour au bord du fleuve Saint-Laurent pour prendre en photo les baleines, projet de jeunesse qui n'avait jamais abouti. La vision des cétacés qui renvoie aux souvenirs d'une jeunesse perdue où Oyana, juchée sur les épaules de son père, découvrait un cachalot échoué sur la plage devient l'écho de cette perte d'innocence devant la mort d'un animal, funeste prélude d'événements terribles qui vont heurter la conscience de la jeune femme qu'elle est devenue et qui trouverait une issue dans la vengeance de la lutte armée. Sans l'ombre d'un jugement, Eric Plamondon parvient à distiller toute la vacuité d'un tel engagement qui ne débouche finalement que sur des regrets au gré d'un texte subtil emprunt d'une sensibilité qui ne manquera pas de toucher le lecteur conquis d'avance par les entournures de ce retour prenant les aspects d'une fuite en avant, s'achevant sur un épilogue incertain. 

     

    Bref récit chargé d'émotions, évoquant la quête d'une identité perdue, Oyana devient un roman noir éblouissant qui met en lumière la richesse et l'intensité d'une héroïne superbe que l'on oubliera pas de sitôt, même une fois l'ouvrage terminé. Un grand moment de lecture.

     

    Eric Plamondon : Oyana. Quidam éditeur 2019.

    A lire en écoutant : Kozmic Blues de Janis Joplin. Album : I Got Dem Ol’ Kozmic Blues Again Mama ! 1969 Colombia Records/CBS Records.

  • MARIE-CHRISTINE HORN : LE CRI DU LIEVRE. LES MACHOIRES DU PIEGE.

    Capture d’écran 2019-07-11 à 22.34.57.pngDans le paysage de la littérature noire helvétique, Marie-Christine Horn s’est toujours distinguée en adoptant les codes du genre afin de mieux les transgresser pour surprendre le lecteur au détour d’une écriture aussi maîtrisée qu’incisive qui met davantage en lumière le thème abordé. Ainsi La Piqûre (L’Âge d’Homme 2017) et Tout Ce qui Est Rouge (L’Âge d’Homme 2015), deux romans policiers mettant en scène l’inspecteur Rozier, prennent une tournure déconcertante puisque le policier reste toujours en retrait pour laisser un espace plus important aux protagonistes impliqués dans les enquêtes, ce qui permet d’avoir un regard plus aigu et plus sensible sur les sujets évoqués, que ce soit l’immigration et les défis qui se posent en matière d’intégration ou l’univers psychiatrique et les thérapies des patients au travers de l’art brut. Avec 24 Heures (BSN Press 2018), bref roman oscillant entre le thriller et le roman noir, le lecteur découvrait le monde de la course automobile et de ses rivalités tout en s’immisçant dans l’intimité d’une famille et des secrets qui en découlent. D’ailleurs on reste dans le domaine du cercle familial puisque le dernier ouvrage de la romancière aborde le délicat sujet des violences domestiques avec un roman noir engagé, au titre mystérieux et inquiétant, Le Cri Du Lièvre.

     

    Comme à l’accoutumée, Manu est partie en forêt, à la cueillette de champignons, lui donnant ainsi l’occasion d’échapper à l’enfer de son quotidien, de laisser derrière elle, les affres d’un travail pesant et d’un chef odieux et surtout de ne plus croiser Christian son mari aussi volage que violent. Une balade incertaine qui prend la forme d’une errance volontaire de plusieurs jours. Une fuite en avant avec cette volonté de se fondre dans cette nature luxuriante. Mais la découverte d’un lièvre se débattant vainement pour s’extirper du piège qui l’entrave va déclencher toute une série d’événements qui s’enchaînent en donnant l’occasion à Manu de croiser d’autres victimes de maltraitance comme Nour la jeune infirmière fragile ou des femmes révoltées à l’instar de Pascale, une gendarme qui peine à étouffer cette colère qui gronde en elle. Les trajectoires de trois destins de femmes bafouées qui s’entremêlent pour ne former plus qu’une seule et même tragédie.

     

    Le Cri Du Lièvre met donc en lumière ce hurlement silencieux de la souffrance domestique qui s’installe dans l’intimité du cercle familial et que les proches, amis et collègues ne sauraient ou ne voudraient percevoir. Un sujet tabou que Marie-Christine Horn aborde, avec autant de force que de conviction, au travers d’un texte pertinent qui décline toutes les formes de brutalités qui s’installent parfois de manière insidieuse au sein du couple. Parce que le thème des violences conjugales a fait l’objet de récits ineptes, particulièrement dans le domaine du thriller, avec des auteurs renouvelant leur fond de commerce d’horreurs, de tortures et de violences gratuites où le sensationnalisme du récit desservait un sujet si sensible, il faut saluer toute les nuances d’un texte subtile, tout en retenue, qui aborde pourtant, de manière frontale, ce mal insidieux qui frappe tant de femmes. Une violence sous-jacente, qui n'en est que plus impactante, imprègne donc l’ensemble de ce court récit faisant l’étalage de tous les maux qui peuvent ronger un couple à l’exemple de celui que forme Christian et Manu et dont cette dernière se remémore, au gré de son errance forestière, quelques épisodes marquants qui l’ont peu à peu détruite. Mais que dire du mariage des parents de Manu dont Marie-Christine Horn dépeint le lent déclin avec une lucidité et un réalisme qui fait frémir. Bien loin de toutes mises en scène spectaculaires, la tragédie s'inscrit dans la dérive d'un quotidien qui n'en est que plus terrifiant en entraînant les protagonistes vers leurs funestes destinées.

     

    Oscillant entre son envie de fuite et sa volonté de se confronter à son agresseur, Manu, jeune femme vulnérable, s'achemine à son corps défendant vers le fait divers qui va bouleverser sa vie. Point de bascule et symbole omniprésent d'un destin auquel elle ne peut échapper, le lièvre piégé devient ainsi la représentation de cette épouse meurtrie qui ne peut supporter l'image de détresse que l'animal lui renvoie. Fuite ou confrontation voici donc pour Manu les enjeux qui sont posés en fonction des rencontres qu’elle va faire avec d’autres femmes meurtries comme Nour ou Pascale cette policière ambivalente dont on regrettera le manque de développement tant ce personnage de gendarme paraissait prometteur et dont on aurait aimé découvrir plus en détail le parcours au sein de l’institution policière qui semble avoir généré toute une partie de sa colère et de sa frustration, devenant ainsi source de danger. 

     

    Cruel et poignant éclairage d’un mal insidieux générant de terribles faits divers défrayant l’actualité, Le Cri Du Lièvre est un roman noir essentiel qui dépeint avec beaucoup de justesse et d’à propos les mécanismes de délitement et de violence rongeant des foyers à la dérive qui abandonnent leurs rôles de conjoints pour endosser désormais ceux de victimes et de bourreaux. Glaçant.

     

    Marie-Christine Horn : Le Cri Du Lièvre. BSN Press 2019.

    A lire en écoutant : Retourne Chez Elle de Ariane Moffat. Album : Le Cœur Dans La Tête. 2005 Les disques Audiogramm Inc.