DONALD RAY POLLOCK : KNOCKEMSTIFF, OHIO. ETENDS-LE, RAIDE !
Lu dans le cadre du festival Libri Mondi broie du noir (30 mai 2026).
C’est encore une fois Philippe Garnier, journaliste, traducteur et immense chantre de la littérature américaine qui nous balançait à la gueule, comme ça, presque l’air de rien, une trouvaille de son cru, à savoir ce légendaire recueil de nouvelles, au titre imprononçable d’un bled perdu de l’Ohio, qui amorçait les débuts tardifs de la carrière de ce romancier hors norme. Donald Ray Pollock débarquait donc ainsi en France, en 2008 avec Knockemstiff publié initialement aux éditions Buchet Chastel avant de paraître en version poche dans la collection Libretto pour faire tout dernièrement l’objet d’une réédition chez Albin Michel en intégrant la collection Terres d’Amérique dirigée par Francis Geffard qui a contribué à sa notoriété en publiant son roman emblématique, Le Diable Tout Le Temps ainsi qu’Une Mort Qui En Vaut La Peine, malheureusement un peu plus confidentiel en dépit du fait qu’il m’apparaît comme beaucoup plus abouti. Hormis la préface qu’il a rédigée en 2018, pour Un Jardin De Sable (Monsieur Toussaint Louverture 2018) d'Earl Thompson dont il est un grand admirateur et qui l’a grandement inspiré, tout comme Flannery O’Connor qu’il cite régulièrement lors des rares entretiens qu’il accorde aux médias, on était un peu sans nouvelle de ce romancier qui se fait bien trop rare et dont on désespère de lire un prochain roman qui se fait désirer. Quoi qu’il en soit, Donald Ray Pollock entame une tournée en France à l’occasion des célébrations du 30ème anniversaire de la collection Terres d’Amérique dont il est devenu l’un des auteurs phares ce qui lui donnera l’occasion de présenter Knockemstiff, Ohio dans sa traduction révisée par Philippe Garnier himself tout en bénéficiant d’une nouvelle inédite, tandis que Le Diable Tout Le Temps est désormais agrémenté d’une préface de Marie Vingtras proclamant sa fascination pour ce texte qui l’a ébranlée. Il faut dire que la fascinante petite musique de Donald Ray Pollock sonne extrêmement juste pour ce qui est de restituer les affres de cette population des USA à la marge qu’il a côtoyée toute sa vie et plus particulièrement lorsqu’il a travaillé durant plus de trois décennies en tant qu’ouvrier dans la puanteur de l’usine de papier de Chillicothe, dans le sud de l'État de l'Ohio, unique vecteur d’emploi de cette région qu’il affectionne toujours autant en dépit des galères qui ont marqué sa vie que ce soit l’alcool, les divorces et la drogue. Cette fameuse petite musique, vous pouvez en avoir un bel aperçu dans l’adaptation au cinéma de son ouvrage Le Diable Tout Le Temps, où il endosse la fonction de narrateur dans la bande-son en VO avec cette voix légèrement rauque s’agrégeant parfaitement à l’âpreté du texte. Et c'est donc tout cet univers de douleur et de violence que l'on retrouve dans ce sublime recueil rassemblant 19 nouvelles où l’on explore cette région désolée de Knockemstiff, Ohio, avec la certitude qu’il ne sortira rien de bon de ce bled paumé, aujourd’hui complètement abandonné tous, telle une des nombreuses localités fantômes qui jalonnent le pays.
Du côté de l’Ohio, si vous débarquez du côté de Knockemstiff, comme ce couple californien, on se dira que vous vous êtes sans doute égarés dans cette combe désolée qui vous contraindra à faire demi-tour. Mais pour ne pas perdre votre temps, vous frair comme eux et et prendre quelques photos des pancartes figées par le temps qui ornent le magasin de Maude, unique commerce de ce patelin perdu. Hormis l'employé qui y travaille plus de dix heures par jour, vous croiserez peut-être Jack Lowry, un gars un peu bizarre qui traine également du côté de Dynamite Hole, un endroit infesté de vipères cuivrées, qu'il a attrapées durant tout le cours de l'été. Au Torch Dive In, il ne vaut mieux pas se frotter à Vernon, un brin agressif lorsqu'on le contrarie devant son gamin, tandis que sa femme cuve sur le siège passager de la voiture. Pour boire un verre, il y a le Hap's qui ne sert pas à manger. Wanda, la barmaid, pourra vous fournir quelques gélules d'amphétamine sous le regard de Bobby Lowe et de son pote Frankie Johnson, deux habitués des lieux quand ils ne sont pas trop défoncés. Ils arpentent parfois la région à bord d'une Super Bee, modèle 69 jaune canari et à ce moment-là, il est préférable de vous ranger sur le bord de la route. Les poules des environs ont eu de mauvaises expériences avec ses deux lascars. Et puis lorsque vous quitterez Knockemstiff, vous passerez à nouveau sur le Schott's bridge et apercevrez Todd qui s'est hissé sur la rambarde du pont et qui regarde fixement les flots en attendant je ne sais quoi. Ils sont vraiment cinglés ces gens-là.
D’emblée, il y a cette illustration de David Cain, un plan de Knockemstiff où l’on peut distinguer les différents lieux-dits de la localité ainsi que les endroits où résident certains membres de la communauté qui vont apparaitre dans plusieurs des dix-neuf nouvelles composant ce recueil qui prend pour cadre cette bourgade désolée du midwest où Donald Ray Pollock a passé une grande partie de sa jeunesse. A l’instar de La Vie En Vrai, première histoire de l’ouvrage on ressent comme les réminiscences de l’enfance de l’auteur qui, s’il a forcé le trait, s’inscrit dans un réalisme sans fard qui caractérise une écriture à la fois sobre et puissante. Et c’est un peu ce qui ressort de l’ensemble de toutes ces nouvelles d’où émerge cet attachement viscéral chevillé à cet endroit, cette combe sans issue, dont il est difficile de s’extraire dans ce qui apparaît comme une véritable allégorie pour ses habitants tentant vainement de trouver une échappatoire à leurs conditions sociales mais qui semble les marquer au fer rouge à l’instar de Sandy, une toxicomane qui s’est fait tatouer Knockemstiff, Ohio sur son cul, à l’encre bleue. Et puis c’est l’absence de tout jugement qui définit l’écriture de Donald Ray Pollock s’employant à demeurer au plus près de ce qu’il a vécu lui-même et de ce que lui a raconté son entourage et qu’il met donc en scène dans cette succession de fictions extrêmement âpres, parfois cruelles, qui ne sont jamais dénuées d’un certain affect même à l’égard des personnages les plus terrifiants à l’exemple de Jack Lowry, un déserteur trouvant refuge dans les collines de Knockemstiff et dont les actes se révèlent aussi abjects que terrifiants. Il n'y a pas de monstre mais des hommes et des femmes aux comportements déviants qui s’abîment dans une logique de violence, d’addictions et parfois même de malchance définissant leur quotidien sordide que l’auteur dépeint de manière à la fois sobre et directe avec parfois cette pointe d’humour, dans ce qui apparaît comme une dimension burlesque où la grimace se définit dans la détresse et la douleur de protagonistes ballotés par des événements qu’ils ne sont pas en mesure de maîtriser. Parce qu’il n’y a pas de faux-semblant, parce qu’il n’y pas de volonté de se complaire dans le registre d’une violence gratuite, l’intégralité des intrigues marqueront le lecteur qui ne pourra se départir du malaise imprégnant l’atmosphère de cette région de Knockemstiff qui s’incarne dans la personnalité délétère de cette galerie de personnages fracassés par les affres de leurs existences respectives, reflet de cette marginalisation de ces trous paumés du midwest dans lesquels on se rend, presque par mégarde, pour prendre quelques clichés des lieux et des gens comme si l’on était en quête de sensation que l’on rapporterait à notre retour dans la civilisation. Et c’est bien de cette fracture, de ce choc des civilisations, dont il est question dans Knockemstiff, Ohio que Donald Ray Pollock décline finalement dans chacune de ses nouvelles s’achevant bien souvent sur petite une note bien acérée, chargée d’une ironie poisseuse ou mordante, parfois aussi fulgurante que l’impact d’une balle de 44 magnum. Gare au choc !
Et à l’occasion de sa tournée en France, vous pourrez rencontrer Donald Ray Pollock au festival Libri Mondi broie du noir qui se tiendra le samedi 30 mai 2026 à Luri en Corse. Un rendez-vous à ne pas manquer.
Donald Ray Pollock : Knockemstiff, Ohio (Knockemstiff). Editions Albin Michel. Collection Terres d'Amérique 2025. Traduction de Philippe Garnier, révisée en 2025 pour la présente édition.
A lire en écoutant : Last Train to Clarksville de The Monkees. Album : The a's, The B's & The Monkeys. 2026 Rhino Entertainment Company.
Lecture dans le cadre du festival Libri Mondi broie du noir (30 mai 2026).
En cette belle soirée printanière, alors qu’elle vient de terminer son service au sein de l’hôtel où elle travaille, la jeune femme fait un détour pour rentrer chez elle à vélo en empruntant la route escarpée qui longe la côte de Lanzarote. Mais l’escapade tourne court lorsqu’une voiture la percute violemment en la laissant pour morte, avant de prendre la fuite. Fraichement muté sur l’île alors qu’il est proche de la retraite, c’est au sous-inspecteur Soria qu’échoit l’enquêtede délit routier qui prend une toute autre envergure lorsqu’il s’aperçoit que la victime s’est enfuie sans demander son reste. Il faut dire que l’enquête déclenche aux quatre coins du monde toute une série d’événements apparement sans lien qui vont pourtant trouver leur origine, 15 ans plus tôt, dans cette tragédie qui a frappé ce couple, accompagné de leurs deux enfants, qui parcourait la crête des montagnes Volujak marquant la frontière entre le Montenegro et la Bosnie-Herzégovine en proie à une guerre ethnique qu’ils cherchent à fuir.
Il importe de souligner qu’il est impératif de lire Personne Sur Cette Terre avant d’entamer Le Temps Des Bêtes Féroces où l’on retrouve donc l’ensemble des protagonistes, quelques années plus tard, dont il s’agit
Il est souvent question de réalisme magique, lorsque l’on évoque la littérature sud-américaine, s’agissant d’un courant littéraire dépassant la cadre des frontière et qui s’incarne notamment dans l’oeuvre de quelques personnalités de ces contrés lointaines à l’instar du romancier colombien Gabriel Garcia Márques, bien évidemment, même si l’on peut également mentionner Carlos Fuentes, écrivain mexicain, de l’argentin Jorge Luis Borges et d’Isabel Allende originaire du Chili. Mais on parlera plutôt de réalisme social, parfois âpre, imprégné de dureté s’incarnant dans une littérature noire assez brutale s’employant à dénoncer les carences des crises économiques, les affres des dictatures, la corruption et la violence qui en découlent en frappant les populations les plus précaires. Autant de sujets sensibles prenant pour décor des territoires méconnus comme cette ville de Belém, à la lisière de la forêt amazonienne qui revient dans chacun des romans du brésilien Edyr Augusto dont
Ce qu'Ámbar sait faire de mieux à 15 ans, c'est cautériser les blessures de son père qui vient de se prendre une balle dans le bras. Il faut dire que Víctor Mondragón est un truand peu commode que ne fait guère de cadeaux à ses adversaires. Quand bien même, la jeune adolescente aspire à une autre vie, plus en phase avec son âge, qui la dispenserait d'endosser de fausses identités ou de séjourner dans des motels pourris sans jamais avoir d'attache du fait de déménagements aussi fréquents que soudains. Mais les choses ne vont pas s'arranger puisque Víctor s'est mis en tête de venger son meilleur ami qui a perdu la vie lors d'un règlement de compte plutôt sanglant où lui même a été blessé. Ainsi, père et fille se lancent sur les routes cabossées de cette partie reculée de l'Argentine, en quête de renseignements afin de localiser son adversaire qui s'est mis à l’abri et qui semble bénéficier de quelques appuis. Mais cela importe peu, car si les personnes ne se montrent pas assez coopérantes, Victor Mandragon peut faire preuve d'une grande force de persuasion afin de les inciter à changer d'avis. C'est comme cela qu'Ámbar va apprendre à connaître davantage son père. Pas de quoi se réjouir.
Dans ce texte, Nicolás Ferraro met en place une intrigue qui s’articule autour des rapports entre une fille et son père, un truand sans pitié qui l’entraine dans son parcours punitif, en quête de celui qui a assassiné son partenaire. En adoptant exclusivement le point du vue d’Ámbar tout au long de l’intrigue, on percevra la violence, les interrogatoires musclés ainsi que les règlements de compte d’une manière un peu plus édulcorée, même si le regard que la jeune fille porte sur son environnement est sans illusion et dépourvu de la moindre naïveté. Confrontée à ce monde de malfrats, Ámbar en adopte certains codes, afin de soutenir un père auquel elle est irrésistiblement attachée en dépit
Il y a indéniablement l’amour des beaux textes qui réunit ces deux romanciers de la littérature noire et probablement toute une multitude d’autres points communs que l’on pourrait évoquer dans leurs parcours d’écriture à l’instar de leurs dernières publications respectives s’inscrivant toutes deux dans un format court pour décliner le thème de la soirée qui va mal tourner. On connaît Yvan Robin pour sa passion du mauvais genre qu’il
Résumé de Bagarre:
Résumé de Voir Venise... :
Le terme n'est pas galvaudé pour désigner le caractère exceptionnel de l'écriture de ce romancier qui s'est penché sur cet univers âpre de la frontière entre le Mexique et les Etat-Unis, délimitée, pour une partie, par le fleuve Rio Grande traversant ces contrées désertiques et inhospitalières, territoires abonnement mis en scène pour dépeindre les affres d'une population sous l'emprise des cartels sévissant dans la région. Mais outre les cartels, ce sont également les migrants ainsi que les autochtones que Yuri Herrera dépeint dans les trois romans que forment Le Royaume, Le Soleil Et La Mort, trilogie de la frontière, rassemblant donc Les Travaux Du Royaume (Gallimard 2012) un récit aux allures de conte médiévale dépeignant le cheminement de Lobo, un chanteur de corridos, évoluant au sein du palais d'un chef de narcotrafiquants
Les Travaux Du Royaume
Courts romans rassemblés sous l'appellation de la Trilogie des Frontières, Le Royaume, Le Soleil Et La Mort fait nécessairement écho à la Trilogie des confins de Cormac McCarthy prenant pour cadre cette même région frontalière entre le Mexique et les Etats-Unis dont Yuri Herrera décline la dureté et la violence omniprésentes au travers d'allégories puissantes qui alimentent chacune de ces brèves histoires d'une impressionnante densité. Avec Les Travaux du Royaume, le romancier empruntera les codes du conte médiéval pour explorer les tréfonds de ce palais d'un baron de la drogue où sourde les rancoeurs et les complots dans un faste s'apparentant à celui du Masque De La Mort Rouge de d'Edgard Allan Poe. Pour ce qui concerne Signes Qui Précèderont La Fin Du Monde, on ne peut s'empêcher de voir émerger les légendes aztèques dans cette quête où les quatre éléments fondamentaux de la terre, de l'eau, de l'air et du feu apparaissent au cour du cheminement d'une jeune migrante dont le parcours prend l'allure d'une transfiguration, écho du choc des civilisations qui imprègnent le texte. Quant à La Transmigration Des Corps, on y trouvera quelques références marquées à la tragédie de Roméo et Juliette dont on perçoit les aléas au travers du regard de cet Emissaire qui doit composer avec les rivalités des deux clans de truands qui règnent sur la ville marquée par une mystérieuse épidémie. Si la violence est omniprésente, Yuri Herrera prend soin de ne jamais en faire quelque chose de spectaculaire pour s’inscrire comme une composante quotidienne de chacun des individus qui traversent l’ensemble de ces trois récits où il n’est d’ailleurs jamais fait mention de cartel ou de narcotrafiquants, qui s’insèrent, eux aussi, dans cet environnement mortel où le sol peut également se dérober sous vos pieds du fait des anciennes galeries minières que l’on n’a jamais comblées, où la maladie peut vous emporter à tout moment, où vous pouvez disparaître en vous noyant dans le fleuve ou en vous égarant dans le désert à l’instar de ce cadavre boursoufflé que Makina prend pour la silhouette d’une femme enceinte se reposant avant de poursuivre son périple. Et pour accentuer la force de l’allégorie ainsi que le côté onirique des différentes intrigues, Yuri Herrera s’ingénie à faire en sorte qu’il n’y ait aucune référence géographique afin de nous perdre dans la magnificence de cette région inhospitalière que ces femmes et ces hommes arpentent dans un mouvement permanent qui devient le moteur de leur existence. Il faut également souligner la perte d’identité de la plupart des personnages que l’on désigne sous l’appellation de leur fonction ou de leur statut à l’exemple de l’Artiste ou de l’Emissaire qui vont croiser, le Roi, la Sorcière, la Quelconque, le Journaliste et le Gérant pour l’un ainsi que le Dauphin, la Poupée et la Trois Fois Blonde pour l’autre, renforçant ainsi cette notion de fable et d’absurdité que l’on retrouve également dans le parcours de Makina tandis qu’elle franchi la frontière, sans vraiment savoir si elle est à la recherche de son frère ou d’une vie meilleure. Ainsi, il rejaillit de l’ensemble des récits composant Le Royaume, Le Soleil Et La Mort, cette notion d’existentialisme dont le réalisme sans fard se conjugue à la dimension poétique du conte d’où rejaillit toute l’irrationalité d’une destinée incertaine se heurtant aux vicissitudes d’un univers cruel que Yuri Herrera restitue avec l’acuité qui transparait au gré d’une écriture puissante et généreuse, résolument engagée.