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LES AUTEURS PAR PAYS

  • Chronique thriller : Dominic Nolan - J'Étais Abigail Boone. Mémoire courte.

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    Service de presse.

    Retour de lecture sur J’Étais Abigail Boone, premier thriller et roman noir de Dominic Nolan (Editions Rivages/Noir).

     

    Portrait :


    Pour notre plus grand bonheur, sa carrière de cinéaste est restée au stade de projet avec des courts-métrages merdiques, comme il les juge lui-même, qui ne seront jamais projetés.
    Et bien que le cinéma soit sa première passion, Dominic Nolan s’est donc lancé dans l’écriture en explorant les tréfonds de Londres dans une dimension historique se conjuguant avec la noirceur d’une intrigue policière extrêmement âpre qui va marquer les esprits tout d’abord avec Vine Street (Rivages/Noir 2024), suivi de White City (Rivages/Noir 2025), deux romans encensés, à juste titre, par la critique et les lecteurs qui se sont aventurés dans les circonvolutions audacieuses de ces deux fresques vertigineuses.
    Mais avant de rencontrer le succès, ce natif du nord de Londres a exercé une multitude de jobs alimentaires tout en écrivant une dizaine de romans qui ne seront jamais publiés jusqu’à ce que Past Life, un thriller très sombre, trouve sa voie auprès des maisons d'édition.
    À la mention d’un thriller, qui plus est un premier roman, en sachant qu’il s’agit du genre littéraire le plus galvaudé avec la romance, on ne peut que formuler des réticences à ce que Rivages/Noir exploite le filon jusqu’à la lie avec un risque de déception qui peut résulter de cette trame contemporaine, assez classique, s’articulant autour d’Abigail Boone, une enquêtrice de la police qui disparaît durant quatre jours et que l’on retrouve meurtrie et amnésique.
    On froncera d’autant plus les sourcils avec ce titre en français, J’étais Abigail Boone faisant forcément référence au monument de la littérature noire de Robin Cook, paraissant quelque peu écrasante avec, là aussi, les aléas d’un certain désappointement qui peut en découler.
     
     
    dominic nolan,j'étais abigail boone,rivages noir,polar,thriller psychologique,amnésie,premier roman,chronique,critique,polar britanniqueRésumé :

    Avant qu’on ne l’enlève, Abigail Boone enquêtait sur la disparition de Sarah Still, une jeune femme de la région dont on est sans nouvelles depuis environ trois ans.
    Sans doute sur une piste, la policière se retrouve séquestrée dans un appartement sordide durant quatre jours avant qu’elle ne puisse échapper à ses ravisseurs dans un déchaînement de violence.
    Après s’être remise de ses blessures, Abigail va retrouver son mari et son fils dont elle n’a plus aucun souvenir puisqu’elle souffre d’une perte de mémoire rétrograde due au choc qu’elle a subi.
    Sans plus aucun repère, perdue dans le cours d’une vie qui ne lui appartient plus, l’ex-policière démise de ses fonctions va tout de même reprendre les recherches pour retrouver Sarah en dépit des réticences de ses proches et de ses anciens collègues.
    C’est ainsi qu’elle va replonger dans un environnement mortel et cruel où elle risque de perdre pied à tout moment dans ce qui apparaît comme une quête obsessionnelle sans issue.
     
     
    Retour de lecture :

    On ne va pas tergiverser, Dominic Nolan n’a pas à rougir de ce premier roman qui oscille entre le thriller nerveux et le roman noir aux éclats brutaux qui vous coupent le souffle, à l’instar de cette première scène d’une spectaculaire violence où Abigail Boone tente d’échapper à ses ravisseurs.
    Dans J’étais Abigail Boone, Dominic Nolan s’accroche donc à cette enquêtrice meurtrie en faisant en sorte de contourner tous les pièges du cliché foireux entourant la narration ultra-convenue de ces individus frappés d’amnésie que l’on a eu à subir dans cette catégorie de thrillers qui traitaient le sujet.
    On échappera ainsi à ces flashbacks aussi brumeux que douteux ou à ces fameux éclats fulgurants où la personne recouvre subitement la mémoire.
    L’enjeu pour Abigail Boone est de savoir comment surmonter le manque d’affect qu’elle éprouve vis-à-vis des membres de sa famille qu'elle a retrouvés mais dont elle ne garde aucun souvenir, faisant d'elle une étrangère.
    Et il faut bien admettre que le romancier s’y entend pour mettre en exergue cette distance et ce délitement qui s’exercent au sein d’un cadre familial forcément bancal dont on ressent le malaise.
    À partir de là, il apparaît logique que cette femme abîmée se tourne vers l’unique ancrage de son existence, à savoir reprendre le cours de cette enquête qu’elle menait pour retrouver les ravisseurs de cette jeune femme disparue qui s’en sont pris finalement à elle.
    Et si les investigations apparaissent maladroites et incertaines à l'image de cette femme désemparée, on apprécie une mise en scène adroite qui s'inscrit dans une cohérence salutaire, ce qui fait que la progression se révèle aussi dynamique que structurée tout en étant ponctuée de quelques scènes spectaculaires demeurant ancrées dans un réalisme aux accents sordides qui vous colle à la peau.
    On évolue ainsi dans les environs de Londres et d’une ville fictive du bord de la Manche, dans une atmosphère lourde et poisseuse avec en toile de fond ce site minier désaffecté dont l’auteur va exploiter l’ambiance inquiétante qui s’agrège à une intrigue pesante s’articulant autour d’un odieux trafic d’êtres humains dont certains aspects nous ramènent à cette fureur âpre émergeant des romans de Robin Cook.
    Tout cela s'articule autour de la personnalité profondément fouillée d'Abigail Boone, figure aussi attachante que la galerie de femmes dont elle croise le destin, que ce soit Tess, fille de truand qu’elle a tirée d'un mauvais pas, Roo, jeune Bulgare victime de ce réseau de traite humaine, ainsi que Barb, son ancienne collègue dans la police, qui vont lui permettre de progresser tant bien que mal dans ses investigations.
    Pour autant, la quête va se révéler chaotique et incertaine, ce qui permet à Dominic Nolan de s’extraire des schémas propres au genre du thriller, plus particulièrement en ce qui concerne les aspects menaçants de ce réseau pédophile bien implanté qui apparaît peu à peu dans la lumière de cette enquête tumultueuse aux fragments sanglants qui vont laisser bien des stigmates.

     

    Dominic Nolan : J'Étais Abigail Boone. Editions Rivages/Noir 2026. Traduit de l'anglais (royaume-Uni) par Isabelle Maillet.

    A lire en écoutant : Sticks & Stones de Carmel. Album : The Falling. 2021 The London Records Ltd.

  • Chronique roman noir : Russell Banks - American Spirits. Retour aux sources.

    russell banks,american spirits,éditions actes sud,mon roman noir et bien serré,blog littéraireRetour de lecture sur American Spirits, ultime ouvrage de Russell Banks qui donne à voir, par le biais de trois longues nouvelles, les aspects sombres d'une localité perdue des Etats-Unis où la communauté Maga est omniprésente (Editions Acte Sud).

    "La forme la plus utile et la plus humaine  de la résistance écarte toute idée de jugement. Elle est nourrie par le respect, l'admiration, la compassion et finalement par l'espoir."

    Russell Banks - Entretien du 4 octobre 2013 pour la RTS.

     

    Portrait :

    C’est un peu un retour aux sources qui s’opère dans ce recueil posthume de trois novellas  prenant pour cadre Sam Dent une bourgade fictive située dans nord de l’état de  New York où il a vécu, à la frontière du Canada, figurant déjà dans De Beaux Lendemains (Actes Sud 1993) l’un des romans  marquants de son oeuvre qui fut d’ailleurs adapté au cinéma en 1997 par Atom Goyan. Décédé en 2023, Russell Banks nous livre donc avec American Spirits un ultime portrait de cette Amérique profonde, terreau fertile de l’électorat de Trump dont il saisit les reflets sombres de la violence, du racisme et du délitement social.

    Issu d’une famille modeste avec un père qui a quitté le foyer familial alors qu’il était enfant, Russell Banks fait partie de ces romanciers engagés qui s’est attaché, au travers de ses romans et de ses nombreuses nouvelles, à déconstruire le mythe fondateur des Etats-Unis qui rejaillit dans la trajectoire des laissés pour compte, des marginaux, des hommes et des femmes de peu auxquels il donne la parole sans jamais émettre le moindre jugement.

    Et c'est peut-être dans cette absence du rejet des autres qu'émerge cette justesse de la colère sourde et de l’indignation teintée d’espoir qui imprègne ses personnages pour éclater parfois avec la force d'une violence contenue alimentant des textes immenses, dépourvus de condescendance, qui ont forgé sa réputation d'écrivain monumental de la littérature américaine contemporaine.

     

    russell banks,american spirits,éditions actes sud,mon roman noir et bien serré,blog littéraireRésumé : 

    L’Homme de nulle part. 
    Doug Lafleur est en conflit avec Yuri Zingerman, à qui il a vendu une partie de ses terres. Il faut dire que cet homme modeste, partisan de la politique de Trump, ne supporte pas que son nouveau voisin ait installé un stand de tir et lui interdise de venir chasser sur le terrain qu’il lui a cédé. De la colère à la frustration, Doug est bien décidé à faire valoir ses droits ancestraux coûte que coûte.

    École à la maison. 
    Kenneth et Debbie viennent de s’installer à Sam Dent, avec leurs deux enfants, dans une grande maison victorienne entourée d’un vaste terrain. Ils vont faire connaissance avec leurs deux voisines, un couple de femmes lesbiennes qui ont adopté quatre enfants afro-américains et qui tiennent à garder leurs distances. Une attitude qui suscite interrogations et suspicions à mesure que les rapports se détériorent

    Kidnappés. 
    Franck et Bessie sont un couple de retraités aspirant à une vie paisible. Mais  tout bascule avec ces deux truands qui débarquent chez eux pour les kidnapper dans le but de récupérer une mallette que détient Stevie, leur petit-fils qu’ils ont élevé après la mort de son père Chip, un soldat qui a trouvé la mort en Irak. Mais la transaction ne va pas se dérouler comme prévu.

     

    russell banks,american spirits,éditions actes sud,mon roman noir et bien serré,blog littéraireRetour de lecture :

    Référence à une marque de cigarettes, American Spirits devient la métaphore d'un monde qui se consume dans l'incandescence du rejet de l'autre d'une Amérique trumpienne repliée sur elle-même dont Russell Banks ne manque pas de disséquer les contradictions et les tourments au sein de cette communauté de Sam Dent qui devient le lien entre les trois intrigues narrées par un habitant dont on ignore le nom, qui pourrait être l'auteur lui-même, s'autorisant parfois à imaginer certaines circonstances dont il n'aurait pas été témoin ou qui ne lui auraient pas été rapportées.
    Cela débute d’ailleurs à la première ligne où l’on a l’impression que ce fameux narrateur se confie à nous comme si l’on partageait un lien avec lui et la communauté qu’il représente ce qui ne peut manquer de susciter le malaise en se surprenant parfois à éprouver une certaine empathie vis-à-vis de protagonistes dont on est loin de partager l’opinion.
    C’est sans doute dû au fait que Russell Banks ne verse jamais dans la caricature et qu’il traite ses personnages avec respect sans rien édulcorer des travers qui laminent ces individus ancrés dans leurs certitudes qui ne souffrent plus aucune contradiction.
    À partir de là, on observe dans chacune de ces trois nouvelles cette absence de dialogue où seule la voix du plus fort compte à partir du moment où il fait parler la poudre. C’est l’autre élément omniprésent tout au long des différentes intrigues, ces fameuses armes, incarnations de la violence destructrice qui rejaillit particulièrement dans L’Homme De Nulle Part, première nouvelle du recueil où il est également question de l’appartenance, de l’attachement au territoire qui s’inscrit dans le mythe des colons et de la tragédie de la dépossession dudit terrain.
    Et si l’on reprend la symbolique de ces paquets de cigarettes ornés du profil d’un chef indien, on y décèle une certaine ironie pour celui qui les fume en revendiquant sa propriété que ses ancêtres ont conquise dans cette région des Adirondacks.
    Outre les armes et la violence tragique qui en découle Russell Banks dresse un vaste panorama des failles de ce pays que ce soit la discrimination et les préjugés dans École À La Maison ainsi que l’atavisme, la précarité et les ravages de la drogue qui émergent dans Kidnappés, ultime intrigue de l’ouvrage.
    Tout cela se décline au gré d’une atmosphère lourde et pesante qui plane en permanence sur l’ensemble des textes où la tragédie âpre se met en place dans le cadre d’un réalisme social prenant, aux allures de romans noirs où l’on distingue pourtant l’humanité complexe qui apparaît dans chacun des personnages, dans ce qu’elle a parfois de plus dur et de plus trivial.
    Et puis, au milieu de l’orage qui gronde, il y a ces instants lumineux à l’instar de cette promenade dans les bois où le narrateur distingue, dans l’entremêlement des branches des arbres, la généalogie d’une famille disparue ainsi que la vacuité du temps qui passe et des certitudes envolées.
    C’est dans ces dernières lignes que se niche une maigre lueur d’espoir, pendant de l’indignation qui nous anime dans ces trois nouvelles d’une sublime noirceur.

     

    Russell Banks : American Spirits (American Spirits). Actes Sud 2026. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Pierre Furlan. 

    A lire en écoutant : Behind Blue Eyes de The Who. Album : Live At Stadium 1982. 1982 Yearhour Limited.

  • Chronique polar : Laurent Guillaume - China White. French Connection & Blue Magic.

    laurent guillaume,china white,les dames de guerre,roman noir,robert laffont,roman d'aventure,mon roman noir et bien serre,blog littéraireRetour de lecture sur  China White, troisième et dernier volume de la saga historique Les Dames De Guerre de Laurent Guillaume  (Éditions Robert Laffont/ La Bête Noire).

     

    Portrait :

    Durant une grande partie de sa carrière de policier, il a officié dans la lutte contre les stupéfiants, un engagement qui l'a notamment conduit à devenir conseiller au Mali et à s'intéresser à la dimension géopolitique des trafics ce qui lui permettra, après son départ de l'institution, de travailler comme consultant indépendant auprès de l'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime.

    D'autre part, quand Laurent Guillaume se lance dans l'écriture et devient un auteur reconnu grâce à des fictions comme la série Mako, centrée sur un policier de la Brigade Anti-Criminalité où il a également été affecté, ou des ouvrages tels que Là Où Vivent Les Loups (Denoël 2018) et Un Coin De Ciel Brûlait (Michel Lafon 2021), il travaille parallèlement en tant que scénariste pour des séries télévisées telles que Section Zéro et Les Espions De La Terreur.

    Et c'est sans doute de cette conjonction entre son expertise sur terrain des stupéfiants et son activité de dramaturge que naquirent Les Dames De Guerre, une saga en trois volumes s'articulant autour du destin d'Elizabeth Cole, une reporter pour le magazine Life, s'inspirant du parcours de la photographe Lee Miller, qui pourrait être adaptée par le producteur du Bureau Des Légendes.

    Mais au-delà de l'itinéraire glamour de cette journaliste baroudeuse, c'est toute l'histoire géopolitique du commerce d'opium et d'héroïne que l'auteur va mettre en exergue dans les différents opus de cette trilogie débutant avec Saïgon (La Bête Noire 2024) où l'on découvre les contours de l'opération X, vaste réseau de contrebande du pavot servant à financer la guerre d'Indochine. Celle-ci se poursuit avec Opium Lady (La Bête Noire 2025) s'intéressant à la vie d'Olive Yang, une trafiquante notoire à la tête d'une milice armée opérant dans le fameux secteur du Triangle d'or, plus particulièrement dans le Kokang que Joseph Kessel a évoqué dans La Vallée Des Rubis (Folio 1994) et qui apparaît d'ailleurs fugacement au cours de l'intrigue.

    Enfin, c'est le déferlement de la drogue sur la ville de New York à la fin des années cinquante dont il va être question dans China White, dernier volet de la trilogie qui s'avère bien plus sombre que les deux volumes précédents avec l'emprise omniprésente de la mafia affiliée à la célèbre French Connection.

     

    laurent guillaume,china white,les dames de guerre,roman noir,robert laffont,roman d'aventure,mon roman noir et bien serre,blog littéraireRésumé :

    En 1958, lorsqu’elle revient à New York, Elizabeth Cole va tenter de renouer avec Lee, sa fille âgée de cinq ans qui est élevée par ses beaux-parents. Il faut dire que son ex-mari, assistant du procureur, est passablement occupé par le phénomène de la drogue qui gangrène les quartiers de la ville.

    Pour y faire face, il a monté une task force dirigée par Devine Malone, un flic chevronné au caractère revêche. Au fil des investigations, ils mettent au jour une filière transitant par l’île de Cuba qu’ils vont tenter d’éradiquer avec l’aide d’Elizabeth, sous le couvert d’un reportage sur un certain Meyer Lansky, directeur de l’hôtel Riviera abritant le plus grand casino d’Amérique. Mais l’opération tourne au désastre, ce qui pousse la reporter-photographe à parcourir les quatre coins du monde afin de s’étourdir dans le travail.

    Et dix ans plus tard, la situation à New York a empiré avec l’apparition de la China White, un opiacé d’une rare pureté qui fait des ravages dans la population et qui risque bien de toucher les proches auxquels elle tient le plus.



    Retour de lecture :

    Comme pour les opus précédents, le lecteur croise dans China White une multitude de personnalités historiques ayant exercé une influence sur ce déferlement d’héroïne, mais s'étant aussi illustrées dans la lutte qui en découle au sein de la Grosse Pomme, laquelle apparaît plutôt flétrie à mesure que les quartiers défavorisés sont gangrénés par ce mal insidieux.

    Mais ce sont également des hommages à la fiction que l’on va retrouver dans ce roman avec des individus tels qu’Ed Cercueil ou Eddie « Popeye » Egan, qui surgissent au cours d’une intrigue saluant La Reine Des Pommes de Chester Himes pour l’un, et French Connection de Robin Moore pour le second, dont l’adaptation au cinéma par William Friedkin est devenue l’incarnation mythique d’une ville à l’atmosphère glauque, froide et pesante que Laurent Guillaume parvient à reconstituer avec ce mélange subtil d’imaginaire s’agrégeant à la réalité de l’époque.

    On accompagne tout d’abord Devine Malone, flic new-yorkais opiniâtre dirigeant une équipe d’enquêteurs chargée de mettre au jour les accointances entre la mafia et la French Connection qui inondent le pays avec leur marchandise sous l’égide de Santo Trafficante Junior, personnalité discrète, inquiétante et sans pitié à l’origine de ce réseau transitant par Cuba.

    C’est dans une seconde partie prenant pour cadre la région de La Havane qu’apparaît Elizabeth Cole, impliquée de manière indirecte dans les investigations diligentées par son ex-mari, nous permettant d’observer l’alliance entre la dictature de Batista et la famille Trafficante qui va prospérer grâce au jeu et à l’hôtellerie de luxe financés en grande partie par le commerce de stupéfiants lié à la pègre corse.

    Sur un registre à la lisière de l’enquête policière et du récit d’aventure, on distingue ainsi les passionnantes connotations géopolitiques de ce vaste marché international que Laurent Guillaume met en scène avec une force dramatique et une tension qui vont fragiliser cette reporter endurcie.

    Avec Blue Magic, troisième et dernière partie de l’intrigue, le titre fait allusion à la dénomination de cette fameuse héroïne China White que Frank Lucas, un gangster de Harlem, importa directement du Triangle d’or, sur fond de guerre du Vietnam et dont la trajectoire fut transposée à l'écran par le réalisateur Ridley Scott dans American Gangster.

    Dans une approche beaucoup plus réaliste, le récit suit Elizabeth Cole dans ses pérégrinations au Vietnam et en Thaïlande, où l’on distingue les contours d’une contrebande beaucoup plus âpre, bien éloignée du mythe hollywoodien avec lequel Laurent Guillaume prend ses distances sans pour autant sacrifier le suspense d’une trame qui peut se révéler parfois quelque peu décousue tant le sujet est vaste.

    Il n’empêche que l’on apprécie cette exploitation des faits réels de l’époque qui se mettent au service de la narration, à l’instar du fameux massacre de Mỹ Lai au Vietnam dont Elizabeth Cole va être la spectatrice, lui donnant l’occasion de se rendre à Bangkok où elle va dériver avant de revenir à New York en observant de manière indirecte la filière mise en place par Frank Lucas.

    Tout cela s'agence de manière habile, au gré d’une écriture sobre et efficace permettant de distiller une profusion d’événements prenants qui se succèdent à un rythme soutenu dont on ressort littéralement groggy.

     

     

    Laurent Guillaume : China White. Editions Robert Laffont/Collection La Bête Noire 2026.

    A lire en écoutant : People In Search Of A Life de Marc Dorsey. Album : Clockers (Original Motion Picture Soundtrack). 1995 On The Low.

  • Chronique polar : Abir Mukherjee - Les Bûchers De Calcutta. Sous les feux des projecteurs.

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    Retour de lecture sur Les Bûchers De Calcutta, sixième roman policier historique d’Abir Mukherjee (Éditions Liana Levi).
     
     
    Portrait :

    Avec la publication de deux thrillers se déroulant à notre époque, on craignait qu'il ne délaisse la série de romans policiers qu'il avait entamée en 2017, prenant pour cadre cette Inde d'autrefois sous domination du Raj britannique, et plus particulièrement la ville de Calcutta dont ses parents sont originaires.
    En effet, débutant avec L'Attaque Du Calcutta-Darjeeling (Liana Levi, 2020) dont l'intrigue débute en 1919, Abir Mukherjee annonçait qu'il comptait dresser une fresque historique de cette période jusqu'en 1947, année de la partition et de l'indépendance de l'Inde, ceci à raison d'un roman par année, ce qui est, pour le moins, assez ambitieux.
    Qu'à cela ne tienne, cet ancien comptable, désormais romancier à plein temps, a assis sa notoriété avec les enquêtes du capitaine Sam Wyndham et du sergent Satyendra Banerjee, comptant désormais six volumes puisque Les Bûchers De Calcutta vient de paraître, à notre grand soulagement.
    Il faut dire que l'on s'est attaché à ses deux comparses dont l'amitié évolue au fil des événements qui secouent le pays, et où l'on distingue, en arrière-plan d'intrigues policières bien construites, quelques personnalités historiques évoluant dans l'entourage du légendaire Gandhi.
    Et puis, il y a cette atmosphère si particulière de la ville de Calcutta qu'Abir Mukherjee parvient à reconstituer avec une grande précision, tant sur l'aspect social que sur la dimension territoriale de l'époque, découlant d'un immense travail de documentation dont on apprécie les moindres détails.
     
     
    abir mukherjee,éditions liana levi,parution 2026,roman policier,polar historiqueRésumé :

    Toujours affecté au sein de la police coloniale britannique du côté de Calcutta, le capitaine Wyndham est sur la touche depuis qu'il a aidé le sergent Banerjee à quitter le pays alors que ce dernier était faussement accusé de trahison.
    Et en dépit de l'innocence de son collègue qui a été établie, l'enquêteur anglais se rend avec peu d'entrain sur le ghat de la ville où l'on a découvert un corps parmi ceux que l'on s'apprête à incinérer dans le cadre des rites funéraires traditionnels.
    Néanmoins, on s'aperçoit que l'individu a été égorgé et qu'il s'agit d'un riche industriel et mécène bengali. Sachant qu'on va lui retirer l'enquête, il importe peu à Sam Wyndham de savoir comment la victime a pu trouver la mort dans de si étranges circonstances.
    Toutefois, à sa grande surprise, sa hiérarchie l'autorise à poursuivre ses investigations qui vont le conduire sur un tournage de cinéma prenant pour décor les temples de Bishnupur, non loin de la capitale du Bengale, que le  financier défunt produisait.
    Et puis l'autre bonne surprise pour Sam Wyndham, c'est de pouvoir compter sur son acolyte de retour d'Europe, qui doit impérativement retrouver sa cousine en danger, laquelle semble embarquée dans une sombre affaire de photos compromettantes.

     

    abir mukherjee,éditions liana levi,parution 2026,roman policier,polar historiqueRetour de lecture :

    Comme à l'accoutumée, il est vivement recommandé de lire la série dans l'ordre chronologique afin d'apprécier pleinement l'évolution de l'amitié qui unit Sam Wyndham et Satyendra Banerjee, dont le rôle devient de plus en plus consistant ; le lecteur suit désormais leurs points de vue respectifs dans une alternance de chapitres extrêmement bien agencés, ce qui permet de mieux saisir la progression de leurs investigations.

    De fait, on perçoit chez Satyendra Banerjee cette volonté de s'émanciper tant de son alter égo anglais que de sa famille et, bien évidemment, du joug colonial qui pèse sur le pays, ce qui va alimenter l'histoire et lui donner davantage d'épaisseur, tandis que Sam Wyndham commence à s'interroger sur la légitimité de sa présence en Inde tout en se languissant de son épouse défunte, encore bien trop présente dans ses souvenirs pour qu'il puisse entretenir une nouvelle relation durable avec la femme qu'il aime.

    Et c'est à partir de ces tergiversations sentimentales qu'Abir Mukherjee construit une intrigue policière assez classique s'articulant autour de la mort d'un financier indien, nous permettant de découvrir l'envers du décor de la communauté autochtone, de son système de castes et de ses traditions, dont les transgressions s'apparentent à une sorte de lutte des classes s'inscrivant aussi bien dans le cercle familial que dans l'ensemble de la société, comme on peut le constater avec le couple que forme Jatindra Mohan Sengupta, un Indien devenu maire de Calcutta et marié à Edith Ellen Gray, une Britannique qu'il a épousée lors de son séjour en Angleterre, deux figures majeures de l'histoire de l'indépendance de l'Inde qui intègrent le roman.

    Mais le récit se déploie également autour de la personnalité d'Estelle Morgan, une étoile montante du cinéma britannique repérée par Hollywood qui tourne un film dans les environs de Calcutta. S'inspirant du parcours de l'actrice Merle Oberon, Abir Mukherjee met en avant les prémisses de l'industrie cinématographique en Inde, désignée sous le sobriquet de Bollywood, tout en évoquant les abus vis-à-vis des femmes ainsi que la discrimination sévissant aux États-Unis, laquelle rejaillit au cœur d'une intrigue se révélant plus surprenante qu'elle ne le laisse paraître.

    Tout cela se décline dans l'effervescence de la capitale du Bengale en 1926, aux contours à la fois chatoyants et inquiétants, dont les effluves odorants imprègnent le texte d'où transparaît l'amour immodéré de l'auteur pour cette ville qu'il dépeint avec une multitude de détails passionnants, s'agrégeant à l'ingéniosité d'un récit à la fois solide et chargé de nuances.

     

     

    Abir Mukherjee : Les Bûchers De Calcutta /The Burning Grounds). Editions Liana Levi 2026. Traduit de l'anglais (Grande-Bretagne) par Emanuelle et Philippe Aronson.

     

    A lire en écoutant : You're My Thrills interprété par Diana Krall. Album : Quiet Nights. 2011 The verve Music Group.

  • Chronique polar : Valentine Imhof - Les Abandonnés de l’île Saint-Paul. Le scandale oublié de 1930.

    valentine imhof,Éditions de l'aube,parution 2026,récitRetour de lecture sur le récit noir historique Les Abandonnés de l’île Saint-Paul de Valentine Imhof (Éditions de l’Aube).



    Portrait :

    Il ne faudrait pas se fier à cette apparence calme et posée qu’elle dégage alors que l’on décèle dans l’ensemble de ses textes une espèce d’énergie disruptive transparaissant dans la maîtrise d’une écriture solide, engagée et imprégnée d’une noirceur troublante qui transcende son œuvre.

    Si le premier roman de Valentine Imhof, Par Les Rafales (Rouergue 2018), se déroule à Metz, non loin de Nancy où elle est née, on relèvera que Zippo (Rouergue 2019) et Le Blues Des Phalènes (Rouergue 2022) prennent pour cadre les États-Unis, résurgence sans doute d’une passion pour ce pays dont elle a étudié la littérature avant d’enseigner durant deux ans dans une université du Midwest, tandis que son tout premier ouvrage publié est un essai biographique consacré à Henry Miller.

    Mais c’est d’un tout autre environnement qu’il est question dans Les Abandonnés De L'Ile Saint-Paul, reflet du goût de l’insularité pour celle qui s’est établie depuis 25 ans à Saint-Pierre-et-Miquelon où elle est professeure de lettres au lycée Émile-Letournel, et qui s’est penchée sur le sort de ces sept forçats de la mer que l’on va laisser livrés à eux-mêmes sur un îlot désertique de l’océan Indien, non pas trois mois comme initialement prévu, mais plus de neuf mois.

    Traitant d’un fait d’actualité des années trente, ce nouvel ouvrage de Valentine Imhof inaugure la nouvelle série « L’affaire qui » des éditions de l’Aube dirigée par Michèle Pedinielli, qui invite des autrices et des auteurs de la littérature noire à explorer un fait divers historique de leur choix leur paraissant particulièrement emblématique de l’époque où il se situe.

     

    valentine imhof,Éditions de l'aube,parution 2026,récitRésumé :

    Mars 1930. Après avoir mis en conserve les langoustes sur l’île de Saint-Paul, l’équipage de l’Austral s’apprête à appareiller pour retourner au pays mettant ainsi un terme à une éprouvante campagne de pêche de six mois. Néanmoins la société La Langouste française exige  une présence sur l’île afin d’assurer le gardiennage des installations ainsi qu’une présence pérenne sur ce territoire contesté  de l’empire colonial français. Ce sont donc six employés Bretons, dont une femme enceinte, et un ouvrier Malgache qui vont rester seuls sur cette terre désolée dans ce qui apparaît presque comme un congé payé d’une durée maximum de trois mois alors que l’on n’exige d’eux que de menus travaux d’entretien. Mais la relève tarde à venir, ce qui fait que ce séjour forcé se prolonge de six mois et que lorsque le navire accoste enfin, ce ne sont plus que trois survivants que l’on va retrouver sur l’île de Saint-Paul.

     

    valentine imhof,Éditions de l'aube,parution 2026,récitCritique :

    En s'associant à RetroNews, le site de presse de la BnF, chaque ouvrage de la collection L'affaire se voit enrichi d'illustrations — qu'il s'agisse d'articles de journaux, de photos ou de gravures — qui permettent de mieux saisir le contexte de l'époque entourant le sujet abordé. C'est le cas pour cette tragédie des années trente que Valentine Imhof prend soin de restituer avec rigueur, sans que la narration, imprégnée d'une certaine colère et parfois d'une atmosphère mélancolique, n'en souffre pour autant. Ainsi, Les Abandonnés de l'île Saint-Paul se lit d'une traite, mêlant un sentiment d'aventure à un regard social sur cette période où l'empire colonial français est à son apogée, laissant la place à une liberté entrepreneuriale où le profit se fait sur le dos des autochtones et des travailleurs, en pillant les richesses de ces régions conquises.

    Subdivisé en deux parties, l'ouvrage débute avec « L'attente », dans laquelle Valentine Imhof s'attache à mettre en exergue le calvaire de ces six hommes et de cette femme enceinte dans un registre sobre qui ne fait que renforcer toute la détresse de cet abandon de neuf mois et de ces morts qui se succèdent. Si l'on avait un doute, on perçoit que la vie des individus ne vaut pas grand-chose pour ces entrepreneurs avides qui s'évertuent à faire en sorte que leurs investissements génèrent du bénéfice à tout prix.

    Dans la seconde partie, consacrée à « L'affaire des oubliés de Saint-Paul » en tant que telle, Valentine Imhof s'intéresse aux médias qui vont traiter ce drame et, bien entendu, aux circonvolutions judiciaires qui vont s'étaler sur près d'une décennie, avec comme enjeu de savoir si les survivants vont finir par être indemnisés. Mais avec des titres racoleurs comme les « Robinson volontaires », la plupart des articles de presse s'orientent vers une narration à la fois romanesque et exotique destinée à faire frissonner le lecteur qui ne sera guère au service des rescapés, qui vont être jetés en pâture à l'occasion de procès où les joutes verbales des avocats, souvent de connivence, deviennent plus importantes que le fond de l'affaire.

    Ainsi, l'événement apparaît sous un angle sensationnaliste dont Valentine Imhof souligne la désinvolture, notamment à travers ce terme d'« oubli », comme s'il s'agissait de simples marchandises que l'on aurait égarées durant neuf mois. Tout cela se décline sur fond d'entre-soi et d'injustice, suscitant un effroi et une indignation que l'on peut percevoir tout au long d'un récit intense où l'on distingue ce mépris des individus et des classes sociales modestes auxquelles ils appartiennent et que l'on exploite sans vergogne.

    Aussi bref que dense, Les Abandonnés De L'Île Saint-Paul s'inscrit dans un registre journalistique passionnant, que la romancière conjugue avec son sens de l'intrigue aiguisé pour mettre en évidence les dérives d'une époque où l'on tend à minimiser la valeur d'une vie humaine, sacrifiée sur l'autel du profit. Pas certain que cet aspect ait beaucoup évolué.

     

    valentine imhof,Éditions de l'aube,parution 2026,récitA noter que Valentine Imhof est la marraine du festival Toulouse Polar Du Sud qui se déroulera du 9 au 11 octobre 2026.

    Valentine Imhof : Les Abandonnés De L'Ile Saint-Paul. Série « L’affaire qui » de la collection Aube Noire / Editions de L'Aube 2026.

    A lire en écoutant : On Every Street de Dire Strait. Album : On Every Strait. 1991 Mercure Records Limited.