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LES AUTEURS PAR PAYS

  • GWENAËL BULTEAU : MALHEUR AUX VAINCUS. AU TEMPS BENI DES COLONIES.

    gwenaël bulteau,malheur aux vaincus,la manufacture de livresService de presse.


    Il en est déjà à son troisième roman qui tous s'inscrivent dans un registre historique en adoptant les codes du roman policier pour nous livrer des intrigues sombres se déroulant durant la période du début du XXème siècle tout en mettant en exergue le contexte social de l'époque. Professeur des écoles où il enseigne dans une classe de CP en Vendée, Gwenaël Bulteau débute sa carrière de romancier en rédigeant des nouvelles avant de se lancer dans l'écriture d'un premier roman, La Républiques Des Faibles (La Manufacture de livres 2021) qui obtient le prix Landerneau Polar en 2021 récompensant ce récit prenant pour cadre la ville de Lyon en 1898 tandis que sur fond d'élections, les nationalistes donnent de la voix en affichant un antisémitisme décomplexé alors que l'affaire Dreyfus explose au même moment avec le fameux article "J'accuse" rédigé par Emile Zola et qui paraît dans L'Aurore. Le Grand Soir (La Manufacture de livres 2023), second roman de l'auteur, fait référence à cette grande manifestation historique du 1er mai 1906 à Paris, sur fond de révoltes ouvrières, tandis que les femmes aspirent à faire valoir leurs droits et que Lucie Desroselles arpente les rues de la capitale, à la recherche de sa cousine disparue. Si les deux premiers ouvrages se penchaient sur la lutte des classes de l'époque et dont les thèmes rejaillissent dans notre actualité récente, il en est encore question avec Malheur Aux Vaincus, nouveau roman de Gwenaël Bulteau qui s'intéresse plus particulièrement aux atrocités de la colonisation en Algérie.

     

    En 1900, l'émotion secoue la communauté d'Alger lorsque l'on découvre un massacre dans l’enceinte de la somptueuse propriété de la famille Wandell. On soupçonne immédiatement deux forçats, détachés du bagne pour effectuer des travaux dans le jardin, d'avoir perpétré ces six meurtres, dont les maîtres de maison, avant de prendre la fuite. Malgré le fait qu'il soit un officier de l'armée, c'est pourtant le lieutenant Julien Koestler qui est en charge de l'affaire en traquant les criminels dans les rues grouillantes d'Alger, tandis que les citoyens expriment avec de plus en plus de véhémence leurs positions antisémites qu'ils affichent ostensiblement, encouragés par quelques notables importants de la cité. La ville est d'autant plus sous pression, qu'une série d'employés de banque se font agresser violemment avant que l'on ne s'empare de la collecte des dettes impayées qu'ils transportent dans leur sacoche. Dans cet environnement sans pitié, au gré de ses investigations, le lieutenant Koestler va prendre connaissance de cette effroyable expédition en Afrique noire à laquelle la famille Wandell a pris part et qui pourrait bien avoir un lien avec ces meurtres sanglants sur lesquels il enquête. 

     

    Où il est question de vengeance trouvant ses fondements dans un passé que le lecteur va découvrir peu à peu, c'est sur une trame narrative extrêmement classique que s'articule cette intrigue policière solide nous permettant de prendre la mesure de l'horreur institutionnalisée, et le terme n'est pas galvaudé, régnant au sein du système d'exploitation colonial français que Gwenaël Bulteau entend dénoncer en se focalisant plus particulièrement sur la terrifiante et véridique expédition Voulet-Chanoine, dirigée par ces deux capitaines de l'armée française partant à la conquête du Tchad en semant le chaos au gré de tueries qui s'enchaînent à mesure qu'ils progressent dans le pays. S'affranchissant de toute autorité, le capitaine Voutet en vient même à tuer le lieutenant-colonel Klobb chargé de mettre fin aux exactions de cette cohorte infernale. Et l'on doit bien avouer que l'on est complètement tétanisé à la lecture captivante de cette mission cauchemardesque que l'auteur restitue au gré d'une écriture sobre ne faisant que renforcer ce sentiment d'horreur et d'abjection qui imprègne le texte, ce d'autant plus qu'au-delà de cette barbarie, on découvre l'amour qui unit l'un des sous-officiers de l'expédition avec une princesse autochtone que son père a cédée en signe d'allégeance à cette armée fantoche. Dans ce contexte de barbarie et de déshumanisation que l'auteur restitue avec une impressionnante intensité, on pensera au fameux roman de Joseph Conrad, Au Cœur Des Ténèbres  (Flammarion 1993) et dans une moindre mesure à Apocalypse Now, son adaptation cinématographique dantesque. Cette densité, on la retrouve également dès les premières pages du texte en suivant la trajectoire du jeune René Josse incorporé de force aux bataillons d'Afrique, suite à un délit mineur, avant d'être incarcérer dans les colonies pénitentiaires d'Afrique du Nord. Plus que le parcours criminel de ces bagnards, c'est l'exploitation de cette main-d'œuvre bon marché au profit de riches entrepreneurs que l'on découvre tout au long de l'intrigue en nous offrant une vision peu reluisante d'un système colonial qui broie les plus faibles qu'ils soient autochtones bien évidemment ou en provenance, parfois sous la contrainte, de la Métropole. On en prend d'ailleurs pleine conscience avec toute la partie du récit se déroulant à Alger où l'on suit les investigations du lieutenant Koestler tombant sous le charme de Catherine Hoffmann, cette commerçante dont le nom aux consonances juives vont lui valoir quelques ennuis au sein d'une communauté affichant ostensiblement son antisémitisme allant de pair avec l'affaire Dreyfus qui défraie l'actualité judiciaire du pays. Une hostilité d'autant plus prégnante que la jeune femme s'emploie à protéger quelques orphelins qui mendient dans le périmètre du port ce qui lui vaut quelques inimitiés de sa clientèle et de ses collègues. Tout cela, Gwenaël Bulteau le met en scène avec beaucoup de soin et d'habileté au rythme d'une intrigue chargée de tension tout en restituant cette ensorcelante atmosphère méditerranéenne si caractéristique que l'on découvre en côtoyant ce couple en devenir sans que leur relation ne sombre dans la romance mièvre. On arpentera ainsi en leur compagnie, les rues de cette fameuse ville blanche dont on perçoit les aspects sombres et pesants touchant plus particulièrement la population indigène sous le joug brutal d'une communauté de colons s'arrogeant tous les droits avec l'appui des autorités de la Métropole qui entend bien exploiter les richesses des territoires conquis. Et si l'on ne manquera pas d'apprécier la force de ce polar historique d'exception, Malheur Aux Vaincus nous révèle également cette mécanique insidieuse qui ronge l'homme peu à peu lorsqu'il se défait de toute règle et de toute norme pour atteindre le seuil de la barbarie qu'il finit par franchir sans jamais se retourner. Un ouvrage qui vous permettra de vous distancer à tout jamais de ces propos ineptes sur les "bienfaits" des colonies. Indispensable.

     

    Gwenaël Bulteau : Malheur Aux Vaincus. Editions La Manufacture de livres 2024.


    A lire en écoutant : Doubt de Ibrahim Maalouf. Album : Wind. 2012 Mi'ster.

  • Nicolas Verdan : Cruel. Sang pitié.

    cruel,nicolas verdan,éditions okama,éditions bsn pressLa littérature noire helvétique s'exporte en France parfois pour le pire, et on a quelques noms, mais également pour le meilleurs comme en témoigne Jean-Jacques Busino qui fut le premier et unique auteur romand à intégrer l'emblématique maison d'éditions Rivages/Noir qui publie en 1994 le légendaire Un Café, Une Cigarette. La voie est désormais ouverte et c'est Joseph Incardona qui s'y engouffre quelques années plus tard en faisant désormais figure de romancier se situant à la lisière des genres au gré d'ouvrages aux tonalités surprenantes tels que La Soustraction Des Possibles ou que Stella Et L’Amérique et que l'on retrouve dans le catalogue des éditions Finitude dont le siège social se situe à Bordeaux et qui défend également Les Silences, premier roman noir de l'auteur tessinois Luca Brunoni. Plus audacieux, on franchit même le fameux Röstigraben, en publiant Kalmann du grisonnais Joachim B. Schmidt qui intègre la mythique collection La Noire chez Gallimard et qu'il faut découvrir toutes affaires cessantes. Mais pour en revenir aux auteurs romands, on apprécie également le fait que le vaudois Nicolas Verdan rencontre à Nantes Caroline De Benedetti et Emeric Cloche dirigeant la collection Fusion pour les éditions de l'Atalante qui met désormais en valeur Le Mur Grec ainsi que La Récolte Des Enfants s'inscrivant autour d'une série policière abordant principalement les thèmes de la migration au gré des enquêtes d'Evangelos Moutzouris, un enquêteur en fin de carrière vivant à Athènes tandis qu'une partie de sa famille a choisi de s'installer en Suisse.  On ne s'étonnera pas de cet intérêt pour le travail de ce journaliste, féru de romans noirs, qui a déjà connu une certaine reconnaissance en Romandie avec l'obtention de plusieurs prix littéraires notamment pour Le Patient Du Docteur Hirschfeld (Bernard Campiche Editions 2011) et La Coach (BSN Press 2020) et qui revient sur la scène littéraire romande avec Cruel s'inspirant de l'affaire Graziella Ortiz qui avait défrayé la chronique judiciaire genevoise dans les années 70 en suscitant une vague d'émotion autour de l'enlèvement de cette fille de cinq ans retrouvant la liberté contre la remise d'une rançon à ses ravisseurs.

     

    Qui pouvait bien en vouloir à une veille femme sans histoire que l'on retrouve morte dans son pavillon miteux bordant la ligne TGV entre Lausanne et Vallorbe ? C'est la question que se pose l'inspecteur Flynn Gardiol qui ne peut s'empêcher d'éclater de rire sur la scène de crime. Un comportement étrange qu'il ne peut expliquer. Non loin de là, la journaliste Pham Thi Yên croit tenir son scoop avec l'entretien de Vesna Meyer, une politicienne en vue, favorite pour l'obtention d'un siège au Conseil Fédéral mais également directrice d'un hôpital qui connaît de gros déboires financiers qu'elle cherche à dissimuler. Pourtant l'interview tourne court avec ce téléphone fatidique où Vesna Meyer apprend que son fils Stefan a disparu lors de sa leçon d'équitation. Puis c'est à Aigle que l'on signale un second féminicide tandis qu'à Genève, on retrouve le cadavre d'un collectionneur d'art aztèque à qui l'on a fracassé le crâne avec l'une des armes anciennes qu'il détenait. Chacun de leur côté, la journaliste et le policier vont tenter de démêler cet écheveau de faits divers plus cruels les uns que les autres. Encore faut-il pouvoir définir la signification du mot cruel.

     

    Basculant parfois sur le registre du roman noir, Cruel prend l'allure d'un roman policier empruntant de temps à autre les codes du thriller dans un subtil mélange des genres se déclinant sur près de 500 pages pour se concentrer autour d'une affaire d'enlèvement et d'une série de meurtres se déroulant pour la plupart du temps dans le pays de Vaud, même si l'on fait quelques incursions sur les cantons de Fribourg et de Genève. Afin de faire la lumière sur l'ensemble de ces événements dramatiques, Nicolas Verdan se concentre principalement sur le point de vue de la journaliste Pham Thi Yên, du policier Flynn Gardiol et de Vesna Meyer cette politicienne en vue, également mère de famille qui doit faire face à l'enlèvement de son fils. Autour de ces protagonistes principaux, gravitent toute une kyrielle de personnages secondaires animant l'ensemble d'une intrigue qui se déroule tambour battant, sans aucun temps mort. Et même si l'on peut aisément deviner la perspective de l'ensemble de ces crimes et qui en est l'auteur, on appréciera la tournure réaliste d'une enquête où chacun reste dans son rôle et plus particulièrement cette journaliste aux origines vietnamienne qui n'outrepasse jamais le cadre de ses fonctions comme on a pu le voir dans de trop nombreux récit. Et puis il y a cette petite touche d'humanité supplémentaire lorsque cette femme s'interroge sur son parcours de boat people qui l'a tout de même fortement marquée en retrouvant là le thème de la migration cher à l'auteur. Pour ce qui concerne l'inspecteur Flynn Gardiol on perçoit sa vulnérabilité au travers de ses problèmes de santé interférant sur son enquête qu'il tient à conserver à tout prix. Et puis derrière le profil de femme dynamique qu'incarne Vesna Meyer conjuguant son rôle de mère avec celui de politicienne et d'administratrice, on devine l'inquiétude permanente de l'échec qui se profile à chaque instant ainsi que l'angoisse qui l'étreint avec la disparition de son enfant. Mais en s'inspirant du fait divers qui a touché la famille de la petite Graziella Ortiz, Nicolas Verdan s'est intéressé plus particulièrement au sens que prend le mot cruel évoqué dans le code pénal en lien avec la séquestration et l'enlèvement qui fait l'objet de circonstances aggravantes. Au gré de l'intrigue, le terme donnant son titre au roman, revient donc avec une constance redoutable ce soit pour le ravisseur sadique qui devient victime ou la victime endossant le rôle de bourreau, que ce soit pour le fiancé éconduit ou pour les amis d'une jeune fille prétendant que sa mère l'a abandonnée pour toucher finalement l'ensemble des protagonistes qui à un moment ou à un autre livrent leur propre souffrance aux autres afin de faire en sorte qu'ils se l'approprient, ceci parfois dans la douleur. Ainsi d'un roman aux dimensions locales mettant également en exergue les carences en lien avec le système hospitalier ainsi que les rivalités politiques notamment sur le volet du changement climatique, Nicolas Verdan décline une histoire aux connotations universelles se déclinant notamment sous la forme d'une démarche vengeresse qui ne verse pourtant jamais, en dépit des crimes qui se succèdent, vers une violence complaisante. 


    Nicolas Verdan : Cruel. Editions BSN Press/OKAMA collection Tenebris 2024.


    A lire en écoutant : Track A- Solo Dancer de Charles Mingus. Album : The Black Saint and the Sinner Lady. 2011 The Verve Music Groupe.

  • EMMANUELLE ROBERT : DORMEZ EN PEILZ. NARCOSE LEMANIQUE.

    SeIMG_2072.jpeg déroulant non loin de Sète, plus précisément à Frontignan belle localité occitane en bord de mer, le Festival International du Roman Noir, plus communément désigné sous l'appellation FIRN, a pour particularité, outre sa programmation impeccable, de convoquer régulièrement des romancières et auteurs suisses à l'instar de Joseph Incardona, bien sûr, mais également de Marie-Christine Horn ou de Stéphanie Glassey deux icônes de la littérature noire helvétique dont on a pu dire le plus grand bien au détour des pages de ce blog. Pour l'édition 2024, c'est Emmanuelle Robert qui a représenté la Suisse avec ses deux romans aux allures de polar que sont Malatraix (Slatkine  2020) et Dormez En Peilz (Slatkine 2023) qui ont connu un succès certain dans nos contrées romandes, en nous permettant de côtoyer le monde du trail pour le premier récit tandis que le second se déroule dans le cadre somptueux de la Riviera vaudoise, autour de l'univers des sports nautiques tels que la plongée en eau douce et le paddle. Journaliste qui s'est tournée vers la communication, cette passionnée de littérature policière connaît très bien cette région lémanique puisqu'elle a grandi à Montreux, non loin de cet îlot légendaire de Peilz qui a inspiré tant Byron qu'Andersen et qui donne son titre à ce nouveau polar. Avec un tel cadre lacustre, il n'est pas étonnant de retrouver Emmanuelle Robert à l'occasion du Festival du Lac 2024 prenant ses quartiers au sein de la ferme de Saint-Maurice à Collonge-Bellerive dans le canton de Genève où elle côtoiera plus d'une centaine d'auteurs renommés comme Laurent Petitmangin, Marie-Christine Horn, Joseph Incardona, Corinne Jaquet et Nicolas Verdan pour ne citer que quelques uns des représentants du roman noir et du polar présents à cet événement.

     

    En mai 2021, c'est l'effervescence sur les rives du Léman que l'on s'approprie à nouveau après cette longue période de restriction en lien avec la pandémie. A cette occasion, Fabienne Corboz, plongeuse chevronnée que l'on surnomme Ab Fab, a pour projet de battre le record de profondeur dans le lac. Mais l'événement est relégué au second plan, lorsque son compagnon, l'avocat et ancien chanteur de variété Patrick Zwerg, disparaît au large de l'île de Peilz alors que l'on ne repère que son paddle à la dérive. S'agit-il d'un accident ou d'un crime ? C'est ce que doit déterminer Stéphanie Rusca, cheffe de la brigade du lac qui se met au service du commissaire Chalabagne, secondé de l'inspectrice Abimi en charge de l'enquête. Mais à mesure que les investigations progressent, les secrets remontent à la surface tandis que les tragédies se succèdent en bouleversant le petit microcosme des sports aquatiques lacustres.

     

    En préambule, il est préférable de lire tout d'abord Malatraix, premier roman d'Emmanuelle Robert, afin d'assimiler avec plus d'acuité le contour de la personnalité des protagonistes que l'on retrouve dans Dormez En Peilz à l'instar de la journaliste Aline Moser et du capitaine de la police municipale Riviera-Chablais, Max Kender dont on ne saisit pas si aisément que cela les affres dont ils ont été victimes précédemment. Il en va de même pour les rapports qu'entretient Fabienne Corboz, personnage central de ce second opus, avec son ex-mari, un homme d'affaire en fuite suite à des malversations qui semblent trouver leur origine dans le premier ouvrage. Hormis ce léger écueil qui n'aura pas d'interférence dans la compréhension de l'intrigue, on apprécie la maîtrise de la romancière déclinant avec une certaine aisance l'interaction de plus d'une trentaine d'individus au gré d'un récit aux ramifications multiples sans jamais que l'on ne s'y perde, si l'on fait un léger effort de concentration rendu d'ailleurs plus aisé avec la présence d'un répertoire des différents personnages présents dans le roman. S'articulant autour de trois parties portant les noms de lieux emblématiques des profondeurs du lac Léman que fréquentent plongeurs et apnéistes, Emmanuelle Robert s'empare de cet univers si particulier de ces sports de l'extrême en se focalisant sur la plongée en profondeur tandis que les crimes s'enchaînent sur le plan d'eau majestueux en décimant l'entourage de Fabienne Corboz, cette sexagénaire dynamique et sportive qui s'est libérée d'un mariage sans issue. On apprécie particulièrement le caractère affirmé de cette femme pleine d'énergie en découvrant quelques aspects plus sombres de sa personnalité à mesure que l'enquête progresse. Ainsi, la romancière décline une intrigue policière extrêmement solide en nous permettant de côtoyer les différents acteurs des instituions policières et judiciaires du canton de Vaud au détour d'investigations au réalisme surprenant, tout en prenant plaisir à découvrir les parcours des enquêteurs qui vont se pencher les crimes frappant la région. Tout cela se déroule dans le cadre sublime de cette Riviera vaudoise qui a vu passer tant de personnalités que ce soit Ernest Hemingway, Charlie Chaplin ou Freddy Mercury pour ne citer que certains de ces artistes qui ont succombé aux charmes des lieux qu’Emmanuelle Robert restitue avec ferveur au gré d’un texte imprégné de mystère et de tension sans jamais abuser des artifices propre au genre hormis peut-être cette propension au "name-dropping" helvétique qui semble affecter bon nombre d'auteurs de la littérature noire romande avec cette sensation de déjà lu qui pourra agacer certains lecteurs tandis que d’autres apprécieront ces clins d’oeil dispensables. Immergé, c’est peu de le dire, au sein de cette atmosphère si singulière qui émane de cet environnement lacustre méconnu, il faut bien avouer que Dormez En Peilz nous maintiendra dans un état d'éveil fébrile afin de découvrir les tenants et aboutissants d’une intrigue aussi captivante que surprenante. 


    Emmanuelle Robert : Dormez En Peilz. Editions Slatkine 2023.

    Festival du Lac. 8 & 9 juin 2024. Ferme de Saint-Maurice à Collonge-Bellerive. Canton de Genève.

    A lire en écoutant : Noyés Dans La Masse de Phanee de Pool. Album : Algorithme. 2023 Escales Productions.

  • Árpád Soltész : Colère. Flic et voyou.

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    Service de presse

     

    Dans les contrées des pays de l'Europe de l'Est, la littérature noire et plus particulièrement le roman policier sont des prétextes pour mettre en lumière les carences sociales ou les dysfonctionnements étatiques comme ont pu le démontrer des auteurs polonais comme Wojciech Chmielarz ou Zygmunt Miloszewski s'employant à dépeindre notamment les dérives des violences domestiques qu'ils entendent dénoncer. Sur une dimension plus ample, on a pu apprécier L'Eau Rouge (Agullo 2021) du romancier croate Jurica Pavičić qui, autour d'un fait divers, alimente une gigantesque fresque contemporaine de son pays bouleversé par la chute des régimes communistes et la guerre qui a sévit dans les Balkans. Dans un autre registre beaucoup plus décapant, on peut également découvrir la plume corrosive du roumain Bogdan Teodorescu dénonçant avec Spada (Agullo 2016) l'incurie du gouvernement de l'époque sur fond de discrimination à l'égard des roms. Et puis c'est au tour de la Slovaquie de donner de la voix par le biais du journaliste d'investigation Árpád Soltész qui se lance à son tour dans l'écriture pour mettre en scène, sous forme de fiction, la corruption généralisée qui sévit au sein de son pays que ce soit avec Il Etait Une Fois Dans L'Est (Agullo 2019) et Le Bal Des Porcs (Agullo 2020) où il met à jour les accointances entre les membres du gouvernement frayant avec des bandes mafieuses bénéficiant de l'appui d'officines des services secrets s'employant à couvrir les frasques d'hommes politiques dévoyés jusqu'au plus haut niveau de l'état. Autant dire qu'une telle activité n'est pas sans conséquence puisque son collègue journaliste Ján Kuciak et sa compagne ont été froidement exécutés en 2018 en déclenchant une vague d'indignation et de manifestations contraignant le président Robert Fico à démissionner. Árpád Soltész choisi lui de s'exiler à Prague après les élections législatives de 2023 et l'émergence d'une coalition populiste marquant le retour d'un certain Robert Fico qui défraie l'actualité avec la tentative d'assassinat dont il est victime le 15 mai 2024. Dans de telles circonstances, on appréciera d'autant plus Colère, nouveau roman noir d'Árpád Soltész qui remonte au début des années 90 à l'époque d'un libéralisme outrancier et débridé où la corruption gangrène toutes les institutions de la Slovaquie. 

     

    Au début des années 1990, Miki Miko est un policier de la vieille école, plutôt rusé, exerçant à Kosice, seconde ville de la Slovaquie qui possède sa pègre locale avec laquelle il faut composer tout en faisant preuve d’ingéniosité pour faire tomber les truands qui veulent en découdre. Mais avec l’arrivée du lieutenant Molnàr tout part en vrille lorsque ce jeune officier aussi fougueux qu’idéaliste veut donner un grand coup de pied dans la fourmilière en nettoyant la cité du crime au grand dam de Miki qui tente de contenir l’enthousiasme de son partenaire afin d’éviter des mesures de rétorsion. Pourtant l’inévitable se produit et l’on découvre le corps sans vie du lieutenant Molnàr dans la carcasse de sa voiture fracassée contre un arbre. Mais Miki n’est pas né de la dernière pluie et sait parfaitement que son collègue a été tabassé à mort par des malfrats n’appréciant pas le zèle de ce policier novice. Se rendant compte que sa hiérarchie se contente de la version de l’accident et que rien ne sera fait pour appréhender les coupables qui bénéficient notamment de la protection des services secrets, Miki Miko se lance dans une longue et méthodique démarche vengeresse où personne ne sera épargné. 

     

    Même si j'ai pu en dire parfois du mal, je peux comprendre l'engouement vis-à-vis des best-sellers simplistes qui encombrent les rayonnages des librairies et dont on fait une promotion outrancière tant dans la presse que sur les réseaux sociaux. Pour le dire franchement, j'ai même pu prendre plaisir à lire certains d'entre eux. Néanmoins, cela devient quelque peu ennuyeux lorsque ce genre de littérature devient la norme et que l'on reproche aux auteurs, se lançant dans l'élaboration d'une intrigue plus élaborée, le fait que l'on doive se concentrer pour en appréhender sa complexité, notamment due à l'interaction d'une multitude de personnages qui pourrait perdre le lecteur, comme j'ai pu le lire lors de retours concernant les romans d'Árpád Soltész. Mais que l'on se rassure, malgré les patronymes slovaques des protagonistes effectivement nombreux ainsi que la kyrielle de sobriquets, parfois assez cocasses d'ailleurs, dont certains d'entre eux sont affublés, personne ne se fera une entorse du cerveau en lisant les récits survoltés de ce journaliste qui, autour de faits divers réels, entend mettre à jour, sous l'angle de la fiction, les turpitudes d'un pays où le dévoiement est devenu institutionnel avec les dérives parfois meurtrières qui en découlent. Avec Colère, les trois romans d'Árpád Soltész prennent désormais la forme d'une trilogie puisque l'on retrouve le journaliste Pali Schlesinger ainsi que le flic Miki Miko qui devient le personnage central d’une intrigue s’articulant autour d'une vendetta sournoise nous permettant d'explorer les interfaces entre la pègre locale de Kosice, seconde ville de la Slovaquie où l'auteur a vécu, et les autorités de tout bord à la solde d'entrepreneurs véreux dont certains ont pris les commandes du pays en devenant notamment ministres. On prend donc une immense plaisir à suivre le périple déjanté, mais extrêmement bien maitrisé, de ce policier débrouillard et ambivalent, s'accommodant des législations et des procédures qui pourraient l'entraver dans son action, tout en frayant avec les communautés roms et albanaises ainsi que les services secrets afin de monter les truands les uns contre les autres pour parvenir à ses fins, en n'hésitant pas à employer la manière forte, d'une façon radicale parfois, quand le besoin s'en fait sentir. Et puis il y a cette énergie qui se dégage du texte, pareille à une décharge électrique vous secouant en permanence au détour de dialogues cinglants mettant en perspective cette violence outrancière qui plane sur l'ensemble du récit sans nous laisser le temps de respirer. On parlera bien d'un style affirmé à nul autre pareil qui fait d'Árpád Soltész un auteur à la voix singulière, imprégnée de fureur et de colère qu'il distille au gré d'une succession de règlements de compte féroces savamment mis en scène et dont on prend toute la pleine mesure au terme d'un roman dantesque qui vous ravage les tripes à l'instar des tord-boyaux infâmes que les protagonistes ingurgitent à longueur de journées et de nuits agitées, ceci notamment au Rat d'Egout, estaminet sordide où Miki Miko a ses habitudes. Reflet d'une société sans foi ni loi, on saisit ainsi dans les dernières ligne d'un bref épilogue que Colère devient cet ultime sentiment animant des personnages sans illusion évoluant dans un environnement dépourvu d'espoir.

     

    Árpád Soltész : Colère (Hnev). Editions Agullo 2024. Traduit du slovaque par Barbora Faure.

    A lire en écoutant : Innocence de Gabriels. Album : Bloodline. 2021 Gabriels LLC.

  • SEBASTIEN VIDAL : DE NEIGE ET DE VENT. RECLUS.

    sébastien vidal,éditions le mot et le reste,de neige et de ventOn dira bien ce que l'on voudra des prix littéraires, dont certains d'entre eux font l'objet de polémiques avec des suspicions de collusions et de favoritisme, il n'en demeure pas moins qu'ils projettent, tous autant qu'ils sont, un éclairage bienvenu tant sur la sélection que sur le récipiendaire permettant ainsi de faire basculer le destin d'un livre et de son auteur. Avec l'émergence des centres culturels Leclerc, son dirigeant, grand opposant du prix unique du livre, créait en 2008 le prix Landerneau, du nom de sa commune d'origine, se concentrant tout d'abord sur la littérature blanche, jusqu'à ce que d'autre genres apparaissent quatre ans plus tard, à l'instar du prix Landerneau polar qui est l'un des premiers événements importants de l'année célébrant la littérature noire. Parmi les lauréats figurent quelques figures imposantes du roman policier ou du roman noir telles que Hervé Le Corre, Sandrine Collette, Colin Niel, Gwenaël Bulteau ainsi que l'ancien policier Hugues Pagan. Pour l'année 2024, c'est Sébastien Vidal, un autre membre des forces de l'ordre, au sein de la gendarmerie cette fois où il a officié durant 24 ans, qui obtient le prix Landerneau polar avec De Neige Et De Vent publié auprès de la maison d'éditions indépendante Le Mot et le Reste qui a déjà édité deux autres de ses romans Ca Restera Comme Une Lumière (Le Mot et le Reste 2021) et Où Reposent Nos Ombres (Le Mot et le Reste 2022). Il est également l'auteur d'une trilogie mettant en scène l'adjudant de gendarmerie Walter Brewski enquêtant dans la région de la Corrèze où le romancier a d'ailleurs élu domicile, ce qui explique sans doute cette prédominance aux ambiances rurales qui imprègnent l'ensemble de son œuvre et plus particulièrement De Neige Et De Vent dont la magnificence du cadre hivernal se situe à la frontière naturelle que forme les Alpes entre la France et l'Italie.

     

    Dans cette région reculée des Alpes, le village de Tordinona constitue la dernière localité avant le col conduisant vers l'Italie et qu'empruntent Victor Pasquinel, travailleur itinérant accompagné de son chien Oscar. Tant bien que mal, ils se frayent un chemin dans cette accumulation de neige tandis qu'une tempête s'abat sur la région les contraignant à trouver refuge dans l'unique café du village. Au même moment, le garde champêtre découvre le corps sans vie de la fille du maire ce qui suscite un regain d'émotion tandis que la bourgade se retrouve soudainement coupé du monde, suite à une avalanche qui emporte le pont, unique voie d'accès vers la vallée. Marcus et Nadia, composant la patrouille de gendarmerie également bloquée dans la localité, vont devoir s'interposer pour empêcher les habitants bien décidés à faire justice eux-mêmes en s'en prenant à ce voyageur égaré qu'ils considèrent comme le meurtrier tout désigné. Sous la conduite du maire, les hommes armés vont donc assiéger la mairie, où Nadia, Marcus et Victor ont trouvé refuge, en employant tous les moyens pour les déloger. S'ensuit un rapport de force de plus en plus tendu jusqu'à l'inévitable confrontation qui va faire parler la poudre. Sera-t-il possible alors possible de faire marche arrière et de revenir à la raison au sein de cet environnement à la fois hostile et isolé où la loi n'a plus cours ?

     

    Il faut se féliciter de cette mise en avant providentielle d'un roman tel que De Neige Et De Vent nous permettant ainsi d'apprécier l'écriture somptueuse de Sébastien Vidal, possédant l'indéniable talent, pas si évident que cela, de décliner une histoire d'une belle intensité en conjuguant l'introspection de ses personnages avec la description subtile de paysages rudes qui les entoure et dont l’ensemble est entrecoupé d'une succession de confrontations aussi vives que brutales s'inscrivant dans un registre extrêmement réaliste. D'entrée de jeu, le romancier pose le cadre de cette oppression hivernale au gré d'une tempête de neige s'abattant sur cette localité de Tordinona dont le nom fait certainement référence à cet ancien quartier de Rome abritant une prison avant que l'on y bâtisse le premier théâtre public de la cité. Et c'est bien ce qui apparaît au détour de cette dramaturgie aux allures de western contemporain se déroulant dans cet environnement à la fois majestueux et sans issue présentant ainsi l'aspect d'une prison à ciel ouvert. A partir de là, émerge du texte une force évocatrice troublante, imprégnée parfois d'une note poétique nous permettant de saisir immédiatement cette ambiance à la fois âpre et puissante qui plane sur l'ensemble du récit. Il y est donc bien évidemment question de nature, mais également de nature humaine avec tout ce qu'elle a de plus atavique autour de cette communauté repliée sur elle-même n'acceptant pas la différence et observant d'un très mauvais oeil celles et ceux qui n'appartiennent pas à leur monde à l’instar du maire Basile Gay, figure toute-puissante du village et incarnation des dérives et de la folie qui embrasent les habitants dès lors que la colère les submerge à la suite du drame qui le touche. Entre chagrin et fureur, on apprécie le caractère nuancé du personnage dont on découvre le désarroi lorsqu’on le retrouve dans l’intimité de la chambre de sa fille désormais disparue à se remémorer quelques souvenirs épars tout en distillant sa haine de l’étranger et également de l’autorité qui entend se mettre sur son chemin de justicier vengeur. Ainsi, Sebastien Vidal, bâtit une intrigue aussi classique que solide où les événements s’enchainent dans une escalade d'affrontement mettant en scène Victor, cet homme de passage, dont le profil présente quelques similitudes avec son auteur et plus particulièrement sur le sujet de l’écriture, tandis que les deux jeunes gendarmes que sont Nadia et Marcus évoquent sans nul doute quelques réminiscence de son ancien métier au sein des forces de l’ordre avec cet idéal et les valeurs qui en découlent. Mais au-delà, de ces nobles sentiments, il y a la violence et les doutes qui jaillissent et ceci plus particulièrement pour Marcus s’interrogeant sur le sens de la mission et sur sa capacité à l’accomplir en surmontant l’adversité. Il en va de même pour ce mystérieux vétéran qui voit dans cette flambée de violence, l’occasion de protéger les plus faibles ce qu’il n’a pas forcément eu à faire lorsqu’il était engagé sur les conflits. Tout cela, Sébastien Vidal l’intègre au gré d’un récit au lyrisme dynamique, qui nous questionne en permanence sur notre rapport à l’autre dans un contexte où les règles n’ont plus cours en libérant ainsi la part sauvage de l’homme, que ce soit pour le meilleur et pour le pire.

     

    Sébastien Vidal : De Neige Et De Vent. Editions Le Mot et le Reste 2024.

    A lire en écoutant : Neve (Versione Integrale) d'Ennio Morricone. Album : Quentin Tarantino's The Hateful Eight (Original Motion). 2015 Cine-Manic Productions Limited.

  • Valerio Varesi : La Stratégie du Lézard. Le sens du contexte.

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    Service de presse.

     

    Comme les hirondelles, le commissaire Soneri débarque chaque début de printemps, ceci depuis maintenant 9 ans, au détour d'enquêtes se déroulant à Parme ou dans les environs de la région de l'Emilie-Romagne avec une prédilection pour les berges brumeuses du Pô ou le massif des Apennins comme en témoigne des romans tels que Le Fleuve Des Brumes (Agullo 2016), La Maison Du Commandant (Agullo 2021) ainsi que Les Ombres De Montelupo (Agullo 2018) ou La Main De Dieu (Agullo 2022). Outre la diversité géographique, le succès de la série réside dans le fait que son auteur, Valerio Varesi, également journaliste à La Repubblica s'emploie à aborder une multitude de thèmes sociaux par le biais des crimes sur lesquelles le commissaire Soneri se penche avec une attention plus particulière sur les formes de fascisme tant du passé que du présent qui gangrènent une Italie qui est loin d'avoir soldé ses comptes avec ces mouvances extrêmes. Mais il va de soi que l'immigration et les discriminations qui en découlent, les trafics de stupéfiants et d'êtres humains ainsi que les accointances avec la mafia ne sont pas en reste avec une remise en question permanente de cet enquêteur obstiné s'interrogeant sur le sens de sa mission au gré d'échanges et de débats prenant parfois une dimension philosophique s'intercalant à la périphérie du crime qu'il doit résoudre sans qu'il ne constate le moindre changement au sein de la société dans laquelle il évolue, ceci à son grand désarroi. Ainsi, d'un policier contemplatif qu'il était au début de sa carrière, on décèle chez le commissaire Soneri, une colère sourde devenant de plus en plus prégnante, en traduisant son impuissance face à la tournure d'un monde qui s'inscrit dans une logique implacable de profit au détriment des individus les plus faibles restant sur le carreau et d'institutions sclérosées et démunies. Dernier roman en date, La Stratégie Du Lézard ne déroge pas à ce constat au rythme d'une enquête impliquant les édiles de la ville de Parme sous le coup de scandales en lien avec une corruption qui semble endémique.

     

    Quelques centimètres de neige et c'est le chaos dans les rues de la ville de Parme tandis que le maire prend des vacances pour aller skier alors que l'ensemble de son entourage est impliqué dans des affaires de corruption. Est-ce pour cette raison que l'on est sans nouvelle de lui, comme s’il s’était soudainement volatilisé ? Indigné par un tel comportement, le commissaire Soneri enquête également sur la disparition étrange d'un vieillard qui semble avoir déjoué la surveillance du personnel de l'hospice dans lequel  il a été admis. Et puis il y a cette sonnerie mystérieuse qui résonne sur les berges du fleuve conduisant le policier à la découverte d'un téléphone portable dépourvu de carte mémoire. Trois événements distincts qui vont pourtant converger dans un contexte politique fragilisé par les affaires douteuses qui émergent peu à peu tandis que la colère gronde au sein de la population. Mais pour rester dans l'ombre et étouffer le scandale, le commissaire Soneri va s'apercevoir que certaines personnes impliquées adoptent la stratégie du lézard consistant à sacrifier les membres les plus exposés.

     

    On notera le comportement peu habituel du commissaire Soneri habité d'une colère sourde face à la corruption institutionnelle dont il est témoin au sein de sa chère ville de Parme. Mais connait-on vraiment ce qui anime ce personnage que l'on côtoie depuis 9 ans comme s'il s'agissait d'un vieil ami ? A vrai dire, on ne sait pas grand-chose hormis le fait qu'il se prénomme Franco et qu'il partage sa vie avec Angela, une avocate aussi habile que séduisante qui sait prononcer les bonnes paroles pour réconforter son compagnon lorsque cela s'avère nécessaire, même si l'on devine quelques troubles dont elle ne semble pas être tout à fait remise. Il en va d'ailleurs de même pour le commissaire Soneri toujours marqué par le décès de son enfant mort-né qui lui a coûté son mariage. De ses amis, il n'en est que rarement question à l'exception de Nanetti, responsable de la police technique et scientifique, avec qui il partage sa passion pour la gastronomie locale en dégustant quelques repas savoureux au Milord, établissement tenu par Alceste, où ils ont leurs habitudes. De sa jeunesse, on apprend qu'il a vécu dans le massif des Apennins du côté de Montelupo, à l'ombre de son père amateur de cueillette de champignons tout comme lui. C'est donc à l'occasion des enquêtes dont il a la charge, que l'on découvre la personnalité de ce policier abhorrant la hiérarchie et plus particulièrement le questeur Capuezzo dont l'opportunisme l'insupporte au plus haut point. On côtoie ainsi un policier aussi idéaliste que réaliste possédant une grande capacité d'écoute lui permettant de progresser avec une certaine aisance dans les entrelacs parfois complexes de ses investigations. Mais pour en revenir à cette colère qui anime le commissaire Soneri dans La Stratégie Du Lézard, sans doute traduit-elle celle de son auteur, Valerio Varesi confronté, comme tous les citoyens de Parme, à l'ampleur des affaires de fraudes qui ont entaché la législature d'un maire contraint à démissionner en 2011 suite à des arrestations de certains membres de son équipe pour corruption. Publié en Italie deux ans après les événements, La Stratégie Du Lézard, s'inspire donc de ces faits en mettant en exergue un maire qui joue l'arlésienne au sein d'une intrigue fustigeant les instances politiques et plus particulièrement leurs accointances avec des entrepreneurs véreux dont certains paraissent frayer avec la mafia à l'exemple de cette entreprise de pompes funèbres au comportement plus que douteux. Avec cette atmosphère caractéristique d'un paysage urbain hivernal au charme indéniable que Valerio Varesi sait si bien dépeindre, on arpente donc les rues de la ville de Parme et des localités avoisinantes au détour d'un trafic de stupéfiants dont le transport s'avère aussi ingénieux qu'odieux qui s'inscrit également dans le dévoiement d'autorités politiques corrompues. Et comme toujours, il y a ces personnalités fortes qui émergent de l'intrigue à l'instar de l'entrepreneur Ugolini, totalement dénué du moindre scrupule et dont les discussions avec le commissaire Soneri révèlent des sommets d'ignominie trouvant leurs justifications dans la bonne marche entrepreneuriale qui ne souffrirait d'aucune contrariété et d'aucune règle. C'est dans ce registre que Valerio Varesi excelle en s'employant à dénoncer ainsi, par le prisme de ces enquêtes, les disfonctionnements sociaux qui frappent le pays. On apprécie également ces individus au caractère plus nuancé comme le peintre faussaire Valmarini effectuant des reproductions pour une clientèle aussi aisée qu'ignorante, désireuse d'exhiber quelques œuvres emblématiques de peintres dont ils ne savent rien, juste pour le plaisir de s'afficher auprès de leur entourage. Avec cette rencontre nocturne au bord du fleuve, se poursuivant au domicile du peintre, le commissaire Soneri, comme à son habitude, entame quelques conversations aux entournures philosophiques sur les thèmes de la vérité et de la réalité qui vont bien évidemment prendre corps avec le cours d'une intrigue s'articulant autour de trois axes aux apparences disparates mais qui vont converger sur la mise à jour d'un contexte aussi complexe qu'impitoyable permettant d'élucider les circonstances de la disparition mystérieuse d'un maire déchu. De tout cela émerge une analyse sociale d'une extrême sagacité nous permettant de saisir les rouages complexes qui animent le landernau politique et le monde des entreprises, sous la tutelle obscure du financement des mafias s'infiltrant ainsi dans un système économique dévoyé. C'est ce qui fait la force des romans policiers de Valerio Varesi dont on ne se lasse jamais.

     

     

    Valerio Varesi : La Stratégie du Lézard (La Strategia Della Lucertola). Editions Agullo/Noir 2024. Traduit de l'italien par Florence Rigollet.

    A lire en écoutant : Rigoletto: Preludio de Giuseppe Verdi. Album Rigoletto– Piero Cappuccilli, Philarmonique de Vienne, Carlo Maria Giulini. 1980 Deutsche Grammophon GmbH, Berlin.

  • KENT WASCOM. LE SANG DES CIEUX. EMPIRE DE POUSSIERE.

    ken wascom,le sang des cieux,éditions gallmeisterDepuis quelques années on observe une résurgence du western, genre littéraire populaire par excellence, dont les premiers récits de conquête et de bravoure ont contribué à l’essor du rêve américain avant que ne débarquent dans les années 70, des auteurs s’ingéniant à démystifier cette épopée sanglante en révélant un contexte historique beaucoup moins glorieux. Ainsi par le biais d’une ligne éditoriale davantage orientée sur le réalisme de cette époque, on découvre avec les éditions Gallmeister des auteurs comme Glendon Swarthout (Homesman ; Le Tireur), Bruce Holbert (Animaux Solitaires) et Lance Weller (Wilderness ; Les Marches De l’Amérique) qui participent à ce que l’on désigne désormais comme étant des western crépusculaires dépeignant avec force, la douleur d’un nouveau monde qui se bâtit dans un flot de sang et fureur. Dans ce même registre, à la fois sombre, sauvage et emprunt d’une terrible brutalité, Kent Wascom  nous livre avec Le Sang Des Cieux un texte puissant, mais passé totalement inaperçu, narrant la période trouble de la cession de la Louisiane au début du XIXème siècle, un territoire qui englobait un quart des Etats-Unis actuelle en s’étendant de la Nouvelle-Orléans jusqu’au confins des états du Montana et du Dakota du nord, sur fond de spéculation foncière et de conflits féroces avec le gouvernement espagnol.

     

    En 1861 Angel Woolsack se tient sur le balcon de sa demeure de la Nouvelle-Orléans en observant l’effervescence d’un peuple prêt à en découdre en faisant sécession avec les états confédérés. Mais l’homme vieillissant n’a cure de ces velléités guerrières car il sait bien que cet enthousiasme ne durera pas et se désagrégera dans la fureur des combats à venir. Au crépuscule de sa vie il ne lui reste que l’écho furieux de ses souvenirs, d’une jeunesse tumultueuse où le jeune prédicateur endossera le rôle de bandit pour devenir fermier tout en menant des campagnes belliqueuses contre les espagnols. Une existence jalonnée de drames et de coups d’éclat sanglants où les fantômes de ceux qu’il a aimé et de ceux qu’il a honnis, hantent encore sa mémoire. Car dans le fracas de cette sarabande belliciste, Angel Woolsack, le vieil esclavagiste dévoyé, se souvient de chaque instant de cette vie dissolue.

     

    Les dés sont jetés et les jeux sont faits au détour de ce prologue somptueux où chacune des phrases savamment travaillées scellent les destins de celles et ceux qui ont composé l’entourage d’Angel Woolsack tout en enveloppant le lecteur dans l’étouffante épaisseur d’un linceul poisseux et sanguinolent au travers duquel on perçoit cette rage guerrière et cette ferveur religieuse qui a animé la destinée d’un personnage hors du commun. Ponctué de chapitres aux consonances bibliques, Kent Wascom nous entraîne, au terme de ce prologue crépusculaire, dans une longue analepse où la fiction côtoie les faits historiques pour mettre en scène l’effervescence d’un monde qui reste à conquérir. Car dans le fracas des armes, l’incertitude des combats à mener on observe la rude vie de ces pionniers évoluant dans un contexte à la fois sauvage et mystique. Dans un tel univers, c’est avec une certitude sans faille qu’il puise dans une foi inébranlable qu’Angel Woolsack va donc façonner son destin au gré de d’amitiés fraternelles et de trahisons parfois meurtrières en maniant aussi bien le Verbe que le sabre pour parvenir à ses fins en s’associant aux frères Kemper dont il empruntera le nom. Du Missouri où il officie comme prêcheur aux rives du Mississippi où il travaille comme batelier, du côté de Natchez où il devient bandit c’est finalement dans les aléas de la conquête de la Floride occidentale convoitée tour à tour par les espagnols et les colons américains qu’Angel Woolsack et les deux frères Kemper vont tenter de s’arroger quelques territoires au gré de négociations hasardeuses et de campagnes féroces permettant d’entrevoir la complexité des rapports régissant les différentes nations se disputant l’immensité des terres composant la Louisiane de l’époque.

     

    Mais au-delà de la férocité des enjeux et des conquêtes d’un pays en devenir, de cet impressionnant tableau d’une contrée sauvage qui se bâtit dans la douleur des sacrifices et la cruauté des exactions, Kent Wascom parvient à mettre en scène un récit épique emprunt de fureur mais également d’une terrible humanité que l’on distingue notamment au travers de cette relation amoureuse qu’entretiennent Angel Woolsack et Red Kate, jeune prostituée farouche qui devient épouse et mère d’un enfant mentalement déficient tout en assistant son mari dans sa soif de conquête.

     

    Il émerge du texte de Kent Wascom une force bouleversante, presque organique, où la cruauté et la violence côtoient la douleur des désillusions en accompagnant le lecteur au fil des pérégrinations de ce prêcheur mystique devenu marchand d’esclaves sans illusion, de cette jeune proie fragile basculant dans la défiance d’un redoutable prédateur vieillissant qui n’aura cesse de vouloir asservir le monde à sa portée. Le Sang Des Cieux devient ainsi la terrible parabole d’un monde en mutation qui broie les âmes vertueuses pour mettre en avant celles et ceux qui vont façonner l’Amérique de demain. Un premier livre, un tour de force, une véritable démonstration.

     

     

    Kent Wascom : Le Sang Des Cieux (The Blood Of Heaven). Christian Bourgeois éditeur 2014. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Eric Chedaille.

    A lire en écoutant : Hurt interprété par Johnny Cash. Album : American IV: The Man Comes Around. American Recording Compagny 2002.

  • Nouvelles du front : Jean-Jacques Busino - Emmanuelle Robert - Olivier Beetschen - Stéphanie Glassey/Chrysotome Gourio - Séverine Chevalier - Jérémy Bouquin - Sébastien Gendron - Michèle Pedinielli.


    séverine chevalier,jérémy bouquin,sébastien gendron,jean-jacques busino,emmanuelle robert,olivier beetschen,stéphanie glassey,chrysotome gourio,michèle pedinielli,a l’envers,les fatals en concert,1976,tu m’as bien vu !,une campagne,ego te absolvo,le cortège,le chien,ours éditions,le journal le persilAvec Léman Noir, recueil rassemblant des nouvelles d'auteurs romands confirmés, Marius Daniel Popescu est sans doute l'un des acteurs qui a contribué à l'essor de la littérature noire en Suisse Romande. Ecrivain et poète, il est également le fondateur en 2004 du journal littéraire Le Persil, lui permettant de diffuser ses textes, mais qui devient rapidement la tribune libre des auteur novices et confirmés de la Suisse romande. 

     

    Pour l'édition de février 2024, c'est Jean-Jacques Busino qui figure en première page avec Ego Te Absolvo, sublime texte sensible abordant le thème de la fin de vie et de l'euthanasie avec un narrateur passant en revue sa vie de couple, tandis que sa compagne agonise. Comme séverine chevalier,jérémy bouquin,sébastien gendron,jean-jacques busino,emmanuelle robert,olivier beetschen,stéphanie glassey,chrysotome gourio,michèle pedinielli,a l’envers,les fatals en concert,1976,tu m’as bien vu !,une campagne,ego te absolvo,le cortège,le chien,ours éditions,le journal le persiltoujours pour l'auteur de Un Café, Une Cigarette (Rivages/Noir 2017) et de Le Ciel Se Couvre (BSN Press 2022), on décèle dans cette nouvelle la
    quintessence de l'humanité de ses personnages extravagants entre ombre et lumière, autour de l'élaboration d'un monde enchanteur qui scelle la complicité d'un couple avec un vieux charpentier quelque peu bourru. 

     

    séverine chevalier,jérémy bouquin,sébastien gendron,jean-jacques busino,emmanuelle robert,olivier beetschen,stéphanie glassey,chrysotome gourio,michèle pedinielli,a l’envers,les fatals en concert,1976,tu m’as bien vu !,une campagne,ego te absolvo,le cortège,le chien,ours éditions,le journal le persilDans ce même numéro, on appréciera Le Cortège d'Olivier Beetschen, fulgurante nouvelle évoquant l'enterrement du Général Guisan où l'événement rassemblant tout un peuple oscille subtilement entre faits historiques, souvenirs d'enfance et critique sociale d'un pays où l'on est amené, l'air de rien, à courber l'échine. Auteur d'une trilogie policière aux accents surnaturels se déclinant avec La Dame Rousse (L'âge d'Homme 2017), L’Oracle Des Loups (L'âge d'Homme 2019) et La Nuit Montre Le Chemin (Editions Bernard Campiche 2024), Olivier Beetschen est un romancier aussi audacieux que pertinent qui dépeint avec l'acuité qui le caractérise, le monde qui nous entoure.  

     

    séverine chevalier,jérémy bouquin,sébastien gendron,jean-jacques busino,emmanuelle robert,olivier beetschen,stéphanie glassey,chrysotome gourio,michèle pedinielli,a l’envers,les fatals en concert,1976,tu m’as bien vu !,une campagne,ego te absolvo,le cortège,le chien,ours éditions,le journal le persilNouvelle venue au sein du journal Le Persil, on découvre également Le Chien, un récit d'Emmanuelle Robert, l'une des révélation de la littérature noire helvétique avec Malatraix (Editions Slatkine 2021) et Dormez En Peilz (Editions Slatkine 2023). La nouvelle s'articule autour d'une jeune fille composant avec la garde partagée de ses parents divorcés et qui intègre un nouveau quartier tout en soupçonnant ses voisins de maltraitance animale. A noter qu'Emmanuelle Robert sera l'une des invitées du 27ème Festival International du Roman Noir à Frontignan plus communément désigné sous l'appellation emblématique de FIRN désignant l'un des grands événements du polar en France.

     

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    séverine chevalier,jérémy bouquin,sébastien gendron,jean-jacques busino,emmanuelle robert,olivier beetschen,stéphanie glassey,chrysotome gourio,michèle pedinielli,a l’envers,les fatals en concert,1976,tu m’as bien vu !,une campagne,ego te absolvo,le cortège,le chien,ours éditions,le journal le persilIl vaut mieux en rire qu'en pleurer, ou peut-être faire les deux lorsque l'on lit les romans de Sébastien Gendron où le côté déjanté de ses intrigues ne fait que mettre en exergue l'absurdité de notre société à l'instar de Fin De Siècle (Série Noire 2022) dystopie sanglante et cruelle, de Camping Paradis (Série Noire 2022) aux allures de western rural ou de son dernier roman Chevreuil (Gallimard/La Noire 2024) revisitant la guerre de Cent Ans au coeur d'un village dont les habitants ont érigé Eric Zemmour comme une icône nationale. Chez Ours Editions, Sébastien Gendron publie Il, récit aux connotations nostalgiques, se déclinant autour d'une construction narrative subtile et plein de sensibilité, où l'on s'interroge sur notre identité à travers le choix du pseudonyme d'un écrivain et des traces qu'il laisse sur un calepin tandis que sa mémoire demeure soudainement en rade après un accident vasculaire cérébral. Sébastien Gendron est un auteur talentueux.

     

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    Jean-Jacques Busino : Ego Te Absolvo. Journal Le Persil. Février 2024.

    Olivier Beetschen : Le Cortège. Journal Le Persil. Février 2024.

    Emmanuelle Robert : Le Chien. Journal Le Persil. Février 2024.

    Stéphanie Glassey/Chrysotome Gourio : Les Fatals En Concert. Ours Éditions. Collection Tête/Bêche 2024.

    Séverine Chevalier : Une Campagne. Ours Editions. Cousu-Main 2024.

    Jérémy Bouquin : Tu M'As Bien Vu ! Ours Editions. Cousu-Main 2023.

    Sébastien Gendron : 1976. Ours Editions. Cousu-Main 2023.

    Michèle Pedinielli : A L'Envers. Ours Editions. Cousu-Main 2023.

    A lire en écoutant : Pendant Que Les Champs Brûlent de Niagara. Album : Religion. 2010 Polydor

  • YVAN ROBIN : HERVE LE CORRE, MELANCOLIE REVOLUTIONNAIRE. LE CHAOS DU REEL.

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    Service de presse.

     

    Si les ouvrages dans le domaine n'ont jamais vraiment manqué, les dictionnaires, essais et entretiens en lien avec la littérature noire semblent prendre plus d'essor ces derniers mois, notamment avec la parution chez Playlist Society de DOA, Rétablir Le Chaos où l'on découvre l'œuvre de ce romancier énigmatique au gré d'un entretien tout en maîtrise conduit par la journaliste Elise Lepine qui passe au crible l'ensemble des ouvrages de l'auteur qui se dévoile quelque peu en évoquant notamment certains mécanismes de son écriture si particulière. Et puis tout récemment est paru aux éditions Presse Universitaire de France, Le Roman Noir : Une Histoire Française de Natacha Vallet qui se penche, avec un essai d'une incroyable richesse, sur l'histoire et le devenir de ce genre emblématique de la littérature qui reste encore méconnu. Essais et entretiens, les formats peuvent paraître arides pour certains, néanmoins il faut prendre en considération les propos de Benjamin Fogel, directeur passionné et passionnant de Playlist Society qui tient « à ne jamais prendre le lecteur de haut", ce qui transparaissait d'ailleurs en découvrant DOA, Rétablir Le Chaos, avec cette sensation de saisir aisément l'ensemble du contenu, ceci même pour les lecteurs qui ne se seraient jamais intéressés aux ouvrages du romancier, en ayant ainsi la possibilité de se faire une opinion de chaque livre, plutôt que de piocher au hasard. Au sein de cette collection essentiellement tournée vers la culture pop, vous trouverez des ouvrages consacrés aux séries comme The Leftovers ou Mad Men, aux musiciens comme Tricky et Kanye West, ainsi qu'aux réalisateurs à l'instar de Christopher Nolan, Lucas Belvaux et David Cronenberg quand ce sont pas des films emblématiques que l'on dissèque tels qu'Apocalypse Now ou Mad Max ou en s'intéressant également au travail d'Hideo Kojima, concepteur du fameux jeu vidéo Métal Gear Solid ou aux fondateurs du studio Ghibli. On s'arrêtera là avec cet inventaire à la Prévert qui n’a rien d’exhaustif puisque les éditions Playlist Society ont publié plus d’une quarantaine de livres. Mais pour revenir à la littérature noire, et plus particulièrement au roman noir, il convenait de s'intéresser à l'œuvre d'Hervé Le Corre l'une des figures marquantes du genre, ce d'autant plus qu'il se montre discret, même si l'on a pu découvrir certains aspects de son travail et de son parcours dans un documentaire datant de 2020, intitulé Hervé Le Corre, dans l'encre noire, de Laurent Tournebise et qui est entièrement consacré à ce romancier primé à maintes reprises, notamment pour Après La Guerre (Rivages/Noir 2014) récipiendaire de six récompenses majeures du monde du polar français. Pour en savoir davantage, les éditions Playlist Society ont donc réitéré l'exercice de l'entretien avec des propos recueillis par Yvan Robin, autre romancier bordelais, auteur d'Après Nous Le Déluge (in8 2021) et de La Fauve (Editions Lajoinie 2022) et qui nous offre avec Hervé Le Corre, Mélancolie Révolutionnaire un regard d'une impressionnante acuité en examinant notamment, dans une chronologie parfaite, l'intégralité des romans d'Hervé Le Corre. 

     

    On devine que cela ne va pas être simple de se livrer pour un homme de nature pudique, qui d'entrée de jeu, annonce qu'il n'aime pas trop parler de lui dès qu'il s'agit d'aborder son enfance dans laquelle on trouve pourtant quelques éléments qui vont émerger dans ses récits comme cette Cité Lumineuse du quartier de Bacalan au nord de Bordeaux qui devient le décor de l'un de ses premiers romans Les Effarés (Le Point 2020). Pourtant, peu à peu, Hervé Le Corre se confie au cours d'un entretien qui n'a rien d'un long fleuve tranquille se révélant parfois vif lorsque l'on aborde par exemple la violence faites aux femmes qu'il dépeint d'une manière réaliste et qui pourrait passer pour de la complaisance, ce qu'il réfute en mettant en exergue la dureté et l'injustice sociale du monde qui nous entoure dans une veine naturaliste exacerbée s'inscrivant dans le prolongement des romans de Jean-Patrick Manchette, de Didier Daeninckx, de Jean-Bernard Pouy et de Thierry Jonquet. On apprécie d'ailleurs cette vivacité d'autant plus qu'elle se conjugue avec le regard affuté d'Yvan Robin connaissant parfaitement l'ensemble de l'œuvre de son interlocuteur dont il est capable de citer certains extraits pour alimenter la discussion et plus particulièrement l'immense travail d'écriture qu'Hervé Le Corre remet toujours en question avec un regard dépourvu de complaisance. Hervé Le Corre, Mélancolie Révolutionnaire nous permet donc de passer en revue une impressionnante carrière d'écrivain se conjuguant avec une carrière de professeur de lettres au collège à laquelle il n'a d'ailleurs jamais renoncé tout en abordant ses engagements et convictions politiques, au sens large du terme, qu'il s'est bien gardé d'insérer dans ses récits. Tout cela se décline au gré de débuts fragiles où Hervé Le Corre raconte ses rapports parfois difficiles avec certains éditeurs et attachés de presse négligents ainsi que quelques belles rencontres décisives tandis qu'il publie, entre autres, l'étonnant et très politique Du Sable Dans La Bouche (Rivages/Noir 2016) ou Les Effarés avant de passer à un période de consécration avec L'Homme Aux Lèvres De Saphir (Rivages/Noir 2004) ainsi que Les Coeurs Déchiquetés (Rivages/Noir 2009) et Derniers Retranchements (Rivages/Noir 2011), un recueil de nouvelles où se cristallise tout le talent de l'auteur. Et puis il y a la notoriété survenant avec la publication de Après La Guerre (Rivages/Noir 2014) abordant, sur une trame historique, le climat de rancoeur et de suspicion régnant sur Bordeaux après la Libération et aux prémisses de la guerre d’Algérie. Ainsi, au gré de ses questions pertinentes, Yvan Robin parvient, de manière magistrale, à mettre en exergue l’inspiration d’Hervé Le Corre qui l’ont conduit à écrire des romans tels que Prendre Les Loups Pour Des Chiens (Rivages/Noir 2017) et Dans L’Ombre du Brasier (Rivages/Noir 2019) où l’on replonge dans l’époque de La Commune si chère au romancier avant de conclure avec la noirceur âpre de Traverser La Nuit (Rivages/Noir 2021) et l’impressionnante dystopie Qui Après Nous Vivrez (Rivages/Noir 2024) nous projetant dans l’obscurité d’un monde déchu. Au terme de cet entretien exceptionnel, on comprendra qu'Hervé Le Corre, Mélancolie Révolutionnaire s’adresse autant aux aficionados de l’auteur découvrant sans nul doute certains aspects méconnus de son parcours dans la multitude d’anecdotes passionnantes tandis que les néophytes pourront appréhender son oeuvre et sa démarche d’écriture en toute connaissance de cause pour puiser parmi les ouvrages d'un auteur remarquable qu'Yvan Robin a su parfaitement mettre en valeur.

     

    Yvan Robin : Hervé Le Corre, Mélancolie Révolutionnaire. Editions Playlist Society 2024.

    A lire en écoutant : A Toi de Léo Ferré. Album : Amour Anarchie (vol. 1). Barclay 1970.

  • Manu Larcenet / Cormac McCarthy : La Route. De cendre et d'os.

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    "Il n'y a pas de Dieu et nous sommes ses prophètes."

     

    Lors de l'un des rares entretiens télévisés qu'il accorde pour le Oprah Winfrey Show, au gré d'un échange extrêmement convenu et quelque peu décevant, Cormac McCarthy révélait la difficulté d'être père à l'âge de 73 ans en observant son fils endormi, ce qui aurait été pour lui la source de son inspiration dans l'écriture de La Route (l’Olivier 2008), son roman post-apocalyptique d'une noirceur absolue, récompensé par le prix Pulitzer en 2007. Mais à la lecture du long monologue final du shérif Ed Tom Bell dans No Country For The Old Man (l’Olivier 2007) où il évoque son rêve dans lequel il est à cheval en traversant un défilé enneigé, en pleine nuit, dans une atmosphère sombre et glaciale, alors que son père le dépasse en éclairant le chemin à l'aide d'une flamme se consumant dans une corne, ne trouve-t-on pas déjà quelques esquisses de ce périple crépusculaire qui va marquer les esprits ? Monument de la littérature nord-américaine, La Route est salué de par le monde comme l'œuvre emblématique de l'auteur, même si certains détracteurs lui reprochent son côté "commercial", ce d'autant plus qu'il s'est vendu à plusieurs millions d'exemplaires, ce qui serait manifestement un gage d'une qualité moindre ou d'une attitude suspecte d'un écrivain en a route,cormac mccarthy,manu larcenet,éditions dargaud,éditions points,éditions de l'olivierquête de reconnaissance. On mettra de côté ces assertions puériles, ce d'autant plus que la puissance de ce texte saisissant et épuré ne semble nullement être remis en cause par celles et ceux que le succès rebute. Il faut parler ici de saisissement, parce que, si la fureur ainsi que la sauvagerie ont toujours imprégné les récits intenses de Cormac McCarthy, La Route se distingue par la prégnance de son désespoir profond, au sein d'une humanité qui se dissout dans une violence aveugle, teintée d'une forme de mysticisme féroce. Pour celles et ceux qui l'ont lu, on connait tous le symbolisme de La Route, cette ligne de vie fragile sur laquelle chemine un père et son fils qui détiendrait un reliquat d'humanité que la figure paternelle s'emploie à entretenir tout en lui inculquant les règles impitoyables de la survie dans ce milieu hostile où les hommes s'entredévorent. Projeté brutalement dans cet univers de mort et de destruction dans lequel évolue quelques cohortes de sectes s'adonnant au cannibalisme, on suit pas à pas le parcours de ces deux individus dans leur quotidien dépourvu de perspective si ce n'est que de se rendre vers le sud en quête d'un surcroît de chaleur, promesse bien incertaine. L'une des forces du récit, réside dans le fait que l'on ignore complètement les raisons qui ont conduit le monde dans un tel précipice de cendre et de mort, ce que ne respecte pas l'adaptation cinématographique de John Hillcoat, avec Viggo a route,cormac mccarthy,manu larcenet,éditions dargaud,éditions points,éditions de l'olivierMortensen dans le rôle principal, qui se révèle quelque peu décevante pour un film trop bavard laissant planer quelques lueurs d'espoir dont le roman est totalement dépourvu mais qui répond aux canons hollywoodiens de la famille idéale américaine. A partir de là, on pouvait réellement avoir quelques craintes avec l'annonce d'une adaptation sous la forme d'une BD par Manu Larcenet, même si le dessinateur nous a régulièrement ébloui avec des œuvres originales telles que Blast (Dargaud 2009 – 2013) et Le Combat Ordinaire (Dargaud 2003 – 2008), ou une adaptation somptueuse comme Le Rapport de Brodeck de Philippe Claudel (Dargaud 2015 – 2016) ou les illustrations incroyables que l'on trouve dans Le Journal D'Un Corps de Daniel Pennac (Futuropolis 2013).

     

    Plus personne ne se souvient du monde d'autrefois et de ce qu'il s'est produit pour qu'il plonge dans le chaos. Désormais, il ne reste plus que des terres arides et des ruines calcinées qu'arpentent quelques sectes et hordes barbares suivies d'une troupe d'esclaves constituant leur garde-manger. Dans ce décor apocalyptique où le soleil disparait derrière un rideau de cendre, un père chemine sur la route, accompagné de son enfant en poussant un caddie contenant leurs maigres affaires. En quête de nourriture, ils fouillent dans les décombres avec à la clé quelques découvertes parfois macabres. Et puis il y a ce froid perpétuel qu'il faut affronter ce d'autant plus qu'il n'est pas toujours possible de faire un feu afin de ne pas attirer l'attention. Ils se rendent donc vers le sud avec cette hypothétique espoir d'y trouver une vie meilleure. Mais pour cela, il faut éviter ces maraudeurs cherchant à s'emparer de leurs modestes possessions et qu'ils repoussent avec cet antique revolver qui ne contient que deux balles qu'il ne faut pas gaspiller car nécessaire pour mettre fin à leurs jours si le besoin s'en fait sentir.

     


    a route,cormac mccarthy,manu larcenet,éditions dargaud,éditions points,éditions de l'olivierOn peut le dire, l'annonce de Manu Larcenet se lançant dans cette adaptation graphique de La Route a fait grand bruit sur les réseaux sociaux et constitue l'un des grands événements littéraires de cette année 2024 que l'on attendait avec une certaine fébrilité. D'ailleurs, à l'occasion de cette parution, les éditions Points ont réédité le roman dans une version collector reliée avec l'ajout d'un cordon marque-page noir tandis que le texte est agrémenté d'une vingtaine d'illustrations de Manu Larcenet. On aurait bien évidemment souhaité qu'il s'agisse d'illustrations originales plutôt qu'extraites de la bande dessinée et quitte à se montrer pénible jusqu'au bout, la couverture aurait mérité d'être toilée avec un aspect rugueux qui aurait mieux convenu. Mais quoiqu'il en soit, il faut lire ou relire le roman dans cette version pour s'approprier ainsi l'univers respectif de ces deux génies qui se rencontrent autour de ce texte imprégné de la noirceur du romancier se diluant dans celle de l'illustrateur avec cette impressionnante sensation de symbiose. Et puis il faut bien appréhender l'album en tant que tel qui se décline également sous la forme d'une édition limitée qu'il faut absolument acquérir si vousa route,cormac mccarthy,manu larcenet,éditions dargaud,éditions points,éditions de l'olivier êtes en fond. En noir et blanc, cette version contient un cahier où figure des croquis ainsi que quelques planches qui n'ont pas été retenues dans l'édition définitive. Toujours dans ce tirage limité, on appréciera les gros plans du profil du père et du fils figurant sur la couverture et sur le dos de cet ouvrage somptueux et dont la minutie dans chaque trait nous rappellent les gravures de Gustave Doré ou d'Albrecht Dürer auxquels Manu Larcenet fait d'ailleurs référence, même si l'on pense également, dans une certaine mesure, aux illustrations de Bernie Wrightson. On fera donc l'acquisition des deux albums, mais s'ił faut choisir, on adoptera la version en couleur avec cette spectaculaire nuance de gris absorbant les quelques lueurs rougeâtres ou jaunâtre parfois bleuâtres éclairant certaines planches en offrant ainsi plus de profondeur à l'ensemble du récit et plus d'intensité dramatique sur quelques scènes clés de l'intrigue comme cet instant où le père et son fils observent cette colonne de barbares défilant sur La Route. Comme une espèce de lever et de tomber de rideau ponctuant le début et la fin d'un spectacle aux accents dramatiques, il y a cette espèce d'abstraction fascinante dans la contemplation de ces nuages de cendre qui vont d'ailleurs nous accompagner tout au long de 156 planches composant l'album restituant avec une rigueur incroyable l'ensemble de la trame narrative du roman de Cormac McCarthy qui font que le monde de l'écrivain se confond avec l'univers de Manu Larcenet. Sans être expert dans le graphisme, à la contemplation de chacune des planches, de chacune des cases de La Route, on mesure la progression du dessinateur, dans sa veine réaliste depuis Blast, qui a abandonné l'encre et le papier en adoptant la palette graphique depuis quelques années, en voulant explorer a route,cormac mccarthy,manu larcenet,éditions dargaud,éditions points,éditions de l'olivierl'infinie richesse de cette technologie numérique, pour un rendu plus précis dans le trait tout en devinant le travail considérable et cette créativité sous jacente qui émane de son oeuvre. Ce qui ne change pas, c'est le désespoir, la douleur et les tourments dont le dessinateur ne fait pas mystère et qui imprègnent son travail au gré de cette adaptation où rien ne nous est épargné comme cette scène où le père apprend à son fils comment mettre fin à ses jours avec le revolver qu'ils détiennent ou ce festin macabre qu'ils découvrent dans un campement abandonné. On appréciera également le soin apporté aux dialogues qui se déclinent dans une proportion congrue, comme dans le roman d'ailleurs, en nous laissant de longues plages de silence où l'on contemple l'immensité terrible de la désolation des lieux qui absorbent les personnages. Et puis au milieu de cette noirceur, il y a quelques instants lumineux comme cette baignade au pied de la cascade où la maigreur des corps nous renvoie à une autre époque de barbarie des camps de concentration tandis que le festin que le fils et le père dégustent dans un bunker inutilisé, nous rappelle cet instant de grâce dans le film Soleil Vert où Charlton Eston et Edward G. Robinson se délectent de quelques aliments frais devenus introuvables. Tout cela s'inscrit dans cette volonté exigeante de transcender le récit de Cormac Mccarthy dans ce qu'il y a de plus désespérant pour nous plonger dans un nihilisme absolu en nous laissant sur le bord de La Route au terme d'une scène finale encore plus incertaine que celle du romancier et qui font de l'adaptation de Manu Larcenet une oeuvre aussi magistrale qu'éprouvante. C'est peut-être l'une des définitions du terme chef-d’oeuvre.

     

     

    Bd : Manu Larcenet / Cormac McCarthy : La Route. Editions Dargaud 2024.

    Bd édition limitée (4000 exemplaires). Manu Larcenet / Cormac McCarthy : La Route. Editions Dargaud 2024.

    Cormac McCarthy : La Route (The Road). Editions Points 2024. Traduction de l'anglais (Etats-Unis) par François Hirsch. Illusrations de Manu Larcenet.

    A lire en écoutant : Chant of the Paladin de Dead Can Dance. Album : The Serpent's Egg. 2007 4AD Lt