JAVIER CERCAS : TERRA ALTA. L’ESPAGNOLARD.
Il fait partie des grandes figures de la littérature espagnole contemporaine avec cette particularité de se mettre en scène dans le cours de l'intrigue pour ce qui apparaît davantage comme une mise en abîme qu'une autofiction nombriliste, destinée à alimenter les thèmes qu'il aborde et qui s’articulent très fréquemment autour du dilemme lui permettant d'apporter un éclairage à la fois pertinent et nuancé sur les zones d'ombre de l'histoire espagnole à l'instar de la guerre civile et du franquisme ou du séparatisme catalan. Egalement chroniqueur pour El Pais tout en enseignant la littérature à l'université de Gérone, c’est à l’âge de quinze ans que Javier Cercas découvre l'oeuvre de Jorge Luis Borges qui sera l’une des grandes sources d’inspiration avec cette propension à mélanger les genres, procédé qu’il adoptera lui-même dès l’écriture de ses premiers romans. Et même s’il est doté d’une assise certaine au sein du milieu des lettres, ce romancier traduit dans plus d’une trentaine de langues et auréolé de prix prestigieux, s’inscrit dans une démarche de renouvellement lorsqu’il se lance dans une trilogie de romans policiers où il met en scène Melchor Marín, policier tourmenté (encore un), dont la personnalité oscille entre un Llyod Hopkins de James Ellroy, un Philippe Marlowe de Raymond Chandler et une pincée de Maigret de Georges Simenon que Javier Cercas cite parmi les auteurs majeurs et évidents de la littérature noire tout en faisant également allusion à Leonardo Sciascia et Dashiell Hammett ainsi qu’à son compatriote Manuel Vázquez Montalbán. Mais dans Terra Alta, premier roman de la trilogie éponyme faisant référence à cette cormaque reculée de la Catalogne, c’est la figure tutélaire de Javert qui apparaît afin d’aborder le thème de cette soif de justice inextinguible et du dilemme qui en découle, planant sur l’ensemble d’un texte d’envergure où l’on distingue ce mouvement indépendantiste qui imprègne cette région proche de l’Ebre, théâtre d’une longue bataille marquante de la guerre civile espagnole, avant le retrait des troupes républicaines et dont les souvenirs affleurent encore dans l’esprit des anciens.
En accord avec sa hiérarchie l’enquêteur Melchor Marìn a choisi d’être muté à Terra Alta afin de se mettre au vert à la suite de son acte héroïque qui lui a permis de contrer les attentats qui ont secoué les villes de Barcelone et de Cambrils. Désireux d’échapper à la notoriété grandissante dont il fait l’objet, le jeune policier aspire donc à d’avantage de quiétude au sein de cette commune reculée de la Catalogne qui porte encore les stigmates de la bataille de l’Ebre. Mais à la suite de la découverte du couple Ardell sauvagement assassiné au sein de leur propriété, Melchor Marìn se rend bien compte que l’enquête s’enlise en dépit des moyens déployés afin d’identifier les auteurs ce crime abject. Qui pouvait en vouloir à ce couple de nonagénaire régnant sur l’entièreté de la région avec leur entreprise florissante de cartonnage employant la majeure partie de la communauté de Terra Alta ? Difficile de répondre à cette interrogation lancinante même si Melchor Marìn s’acharne à examiner les éléments de l’enquête, lui qui aspire à ce que justice soit faite à l’image de Javert, ce personnage de Victor Hugo qui le fascine et auprès duquel il s’identifie tout comme celui de Jean Valjean dans les traces duquel il a pu cheminer au cours d’une jeunesse tourmentée dont les stigmates demeurent encore très présents.
« La justice absolue peut être la plus absolue des injustices ». C’est autour de cette phrase lancée par un de ses supérieurs hiérarchiques que se définit la personnalité complexe de Melchor Marìn, policier en quête de vérité afin de faire notamment la lumière sur la tragédie qui a frappé sa mère et dont il cherche à retracer les circonstances qui entourent cette affaire trouble désormais classée mais qu’il a la volonté de déterrer. Javier Cercas façonne donc son récit autour du parcours de Melchor dont on adopte le point de vue en permanence au gré d’une enquête sur la mort abominable d’un notable de la région de Terra Alta et de son épouse alors qu’il est d’astreinte au sein du commissariat où il a été transféré, bien loin de la ville de Barcelone où il a toujours vécu. C’est de cette manière que l’on prend la mesure du parcours de jeunesse chaotique de ce policier tourmenté dont on découvre, par petites touches, certains aspects à mesure que l’on progresse dans le cours des investigations destinées à identifier qui sont les professionnels qui ont pu s’en prendre à ce couple Ardell très respecté au sein d’une communaute soudée et marquée par ce terrible événement. En dépit de son caractère individualiste et renfermé, Melchor Marìn parvient à s’intégrer dans cette région rurale et plus particulièrement avec ses collègues qui vont former une véritable équipe afin de confondre les auteurs de ce crime odieux. On est donc bien loin de cette image de l’enquêteur solitaire qui parviendrait à dénouer les fils d’une enquête envers et contre tous, pour davantage osciller vers une intrigue réaliste qui s’appuie sur les procédures policières que Javier Cercas fait en sorte de respecter ce qui lui permet de mettre en scène quelques personnages secondaires savoureux à l’instar du sergent Blai, indépendantiste catalan convaincu, mais sachant respecter le cadre légal auquel il est astreint en tant que policier. C’est ainsi qu’émerge en filigrane les thèmes chers à l’auteur que ce soit ce courant indépendantisme qui anime la province ainsi que les contours historiques de cette bataille de l’Ebre qui planent encore sur cette région reculée de l’Espagne que Javier Cercas dépeint notamment au travers du regard d’Olga, l’épouse de Melchor, qui dirige la bibliothèque municipale de la localité où ils vivent des jours heureux avec leur fille Causette. Une fois posés tous ces éléments qui apparaissent dans le cours d’une intrigue plutôt classique, on appréciera le fait que Javier Cercas s’emploie à déconstruire le schéma narratif de l’enquête policière, ceci plus particulièrement dans la seconde partie du roman qui se révèle beaucoup plus singulière qu’il n’y parait, en puisant dans la mémoire d’un passé historique de la région se révélant tout aussi tourmenté que ce jeune policier auquel, l’air de rien, le lecteur s’est immanquablement attaché et que l’on se réjouit déjà de retrouver dans les deux opus d’une trilogie qui promet d’être extrêmement dense.
Javier Cercas : Terra Alta. Editions Actes Sud. Collection Lettres hispaniques 2021. Traduit de l'espagnol par Alexandre Grujičić et Karine Louesdon.
A lire en écoutant : Blue American de Placebo. Album : Black Market Music. 2000 Elevator Lady Ltd.

Première de sa promotion au concours d'officier de police judiciaire, Nora demeure toujours affectée, après une année de service, à la fonction de patrouilleuse au sein d'un commissariat où bon nombre de policiers voient d'un mauvais oeil son attitude qu'ils jugent à la fois hostile et défiante, ce d'autant plus qu'elle affiche également sa ferveur chrétienne qu'elle met au service des réprouvés qu'elle côtoie dans le cadre de son travail. A l'occasion d'un ronde avec deux collègues, dont Djabri, vieux briscard qui a toujours vécu dans ce secteur de la presqu'île de Gennevilliers, ainsi que William, jeune flic en tenue qui vient de débarquer de sa province, Nora va se rendre dans la zone portuaire où s’est échoué un container à semi-immergée dans lequel l'équipage découvre les corps sans vie de jeunes femmes et d'un enfant qui ont fait le voyage depuis les côtes africaines dans des conditions atroces. S'agit-il d'un accident ou d'un crime, c'est ce que l'enquête devra déterminer au grand désarroi de la jeune policière que le commissaire Janowski écarte de l'affaire en dépit de ses compétences. Mais convaincue que cet événement tragique n'a rien de fortuit, Nora défie sa hiérarchie et entame des investigations en marge de la procédure officielle avec une volonté impérieuse qui la dépasse complètement.
Une fois encore, Olivier Ciechelski nous entraîne sur un tout autre registre que celui auquel on peut s'attendre avec Le Livre Des Prodiges qui va s'écarter du thème classique de l'enquête parallèle sur des réseaux de prostitution abondamment traité dans le domaine de la littérature noire. Comme le titre le laisse présager, il sera également question d'événements surnaturels qui vont interférer dans le cours des investigations de Nora, policière au profil atypique, dont le romancier joue avec certains aspects de sa personnalité sur laquelle il laisse planer un certain doute comme il l'avait fait d'ailleurs dans son précédent ouvrage avec certaines caractéristiques de Stanislas Kosinski, individu autour duquel on s'est laissé surprendre comme cela sera le cas avec Nora. Que l'on ne s'y trompe pas, le thème du prodige, comme il est abordé, se décline sur un registre extrêmement sobre sans qu'il ne soit question de théories fumeuses ou d'explications vaines, nous interrogeant davantage sur la question de la foi au gré de conversations entre Nora et le prêtre de l'église de sa congrégation, ainsi que sur les légendes urbaines qui résonnent dans cet environnement habilement mis en perspective et qui s'agrége parfaitement à l'atmosphère de cette intrigue aux connotations singulières qui vont nous dérouter avec cette collision entre nos croyances occidentales et celles plus lointaines du continent africain.
Ainsi, la ville de Gennevilliers prend véritablement corps dans Le Livre Des Prodiges avec quelques scènes dantesques à l'instar de cette tempête ravageant la ville, qui prend une dimension quasi biblique avec cette symbolique du déluge de la Genèse balayant la corruption et la violence des hommes dont il est également question au fil de ce roman surprenant à plus d'un titre. Tout cela s'imbrique donc autour du parcours de Nora confrontée à un passé qui va ressurgir au gré d'une enquête chaotique où sa maladresse de jeune novice livrée à elle-même sera donc contrebalancée par quelques incidents étranges qui s'inscriront dans une cohérence certaine que le romancier décline avec une redoutable habilité, ce qui fait que l'on s'inscrit dans une ambiance de légende urbaine somme toute assez réaliste ce qui constitue un paradoxe en soi assez surprenant. Tout juste regrettera-t-on que la personnalité de Nora prenne beaucoup de place au détriment de personnages secondaires comme Djabri ce flic expérimenté dont on aurait aimé qu'il soit plus présent alors que les policiers comme Conrad, Brice et Jaworski sont cantonnés dans un rôle d'adversaires légèrement stéréotypés. Il n'en demeure pas moins que Le Livre Des Prodiges se distingue furieusement dans un parfait équilibre entre le polar et le fantastique prenant parfois quelques tonalités poétiques virant au sublime à l'image de cette scène finale qui vous laisse sans voix. A noter que vous pourrez rencontrer Olivier Ciechelski à l'occasion du festival des Quais du Polar qui se tiendra à Lyon du 3 au 5 avril 2026.
L’intrigue se déroule en Arkansas, terre d'origine de ce romancier qui fait donc partie de ce courant d'écrivains du Dixieland, ces états du sud des Etats-Unis, qui s'inscrivent dans la lignée de David Joy, de Ron Rash ou de Daniel Woodrell, dignes représentants de cette littérature noire célébrant ces régions rurales méconnues que ce soit du côté des Orzaks ou des Appalaches. Désireuses d'exploiter ce filon âpre, les maisons d'édition font en sorte de mettre en avant toute une multitude de nouveaux auteurs dont le souffle est peut-être un peu moins imposant que leurs illustres modèles à l'instar de Shawn A. Cosby ou tout dernièrement d'Eli Cranor qui publie A La Chaîne, son troisième ouvrage prenant pour cadre une usine de conditionnement de poulet où les travailleurs sont littéralement exploités. Si son premier roman, Don't Know Tough, notamment récompensé du prix Edgard Allan Poe 2023, n'a pas encore été traduit en français, Eli Cranor a bénéficié d'un certain intérêt dans nos contrées francophones avec Chiens Des Orzaks (Sonatine 2025) faisant l'objet d'un engouement tant auprès des critiques que des lecteurs saluant la mise en lumière de ces laissés pour compte qui hantent cette région désolée de l'Arkansas, même si l'on a pu lire quelques réserves quant à la crédibilité de certains aspects du récit. Pur produit de son environnement, cet ancien joueur-entraineur de football américain tant en Floride qu'en Suède, a également enseigné l'anglais pour des jeunes détenus ainsi que pour des enfants en difficulté sociale tout en s'imprégnant des aspérités de ces femmes et de ces hommes de la marge dont il restitue les affres au travers d'intrigues saillantes imprégnées de noirceur qui fleurent bon l'odeur cuivrée du sang mêlée à celle du bourbon frelaté de bas étage. Néanmoins ce sont plutôt des effluves peu ragoutante de poulets au chlore qui imprègnent A La Chaîne, où le romancier se focalise sur les conditions de travail des employés d’une usine de poulet, sur fond de lutte des classes et de discriminations au sein de l’industrie avicole, un acteur économique majeur de l’Etat qui font de Springdale la capitale mondiale de la volaille et dont on va distinguer certains aspects peu reluisants, terrain propice pour une intrigue chargée de noirceur.
Parqués dans un immense camp de mobile home situé non loin de Springdale en Arkansas, Gabriela Menchaca et Edwin Saucedo travaillent depuis sept ans dans un chaîne de conditionnement de poulet en tolérant, tant bien que mal cet épouvantable labeur sous-payé. Il faut dire qu’en tant que ressortissant mexicain sans papier valable sur le territoire des Etats-Unis, on ne peut aspirer qu’à ce type d’emplois précaires leur permettant tout de même de mettre un peu d’argent de côté afin de prendre le large. Mais tout bascule lorsque Edwin est renvoyé sans ménagement par Luke Jackson, le directeur de l’usine, qui ne fait valoir aucun motif valable pour justifier ce licenciement brutal. Aux abois financièrement et ne comptant pas en rester là, le jeune ouvrier mexicain, va s’en prendre à son patron ainsi qu’à son épouse prénommée Mimi qui vient de donner naissance à un premier enfant qu’elle élève du mieux qu’elle peut, dans l’immense demeure familiale. Mais s’il compte obtenir justice ainsi qu’un dédommagement à la suite de son renvoi, Edwin va rapidement se rendre compte que les choses ne fonctionnent pas comme il l’avait prévu, jusqu’au moment où les événements vont lui échapper totalement. Dans un enchaînement infernal, les deux couples vont dériver dans une spirale de confrontations tragiques qui vont remettre en question leurs responsabilités ainsi que leur sens moral mis à rude épreuve.
Mais il faut bien admettre que dans A La Chaîne, le propos est ailleurs et qu’Eli Cranor distille savamment ce choc des civilisations s’articulant autour de ces deux couples que forment Gabriela et Edwin, deux migrants mexicains aspirant à une vie meilleure, tandis que Mimi et Luke se débattent justement dans ce monde idéal de privilégiés, comme enfermés dans un jeu de convenances hypocrites
Pour le prix d’une chronique vous aurez droit à un roman, une bande dessinée en deux volumes ainsi qu’à un recueil un peu particulier dont l’achat permettra d’aider Réservoir Books, une librairie indépendante de Besançon, ville apparaissant régulièrement dans l’ensemble de l’oeuvre du romancier qui y a grandit, tout comme Victor Hugo, signe d’une grande destinée à venir. Outre les localités où il a vécu servant de décor pour ses intrigues, l’autre
Killing Me Softly :
Habemus Bastard 1 & 2 :
Avec Jacky Schwartzmann au scénario associé à
fond les règlements de compte s’enchainent entre un clan de gitans et un gang lyonnais dont Lucien faisait partie. Sans trop dévoiler d’éléments du récit, il faut relever l’excellence de la mise en scène qui fonctionne parfaitement au gré de ces entrelacs
On Voudrait Pas Crever :
Si elle a endossé le rôle d'actrice et de scénariste, c'est la réalisation de deux documentaires portant sur des faits divers qui lui ont inspiré l'écriture de son premier roman récompensé en 2021 par le prestigieux Grand Prix de Littérature Policière saluant cette analyse des violences intrafamiliales dont elle décortique les mécanismes impitoyables conduisant au meurtre. Il faut dire qu'avec