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Auteurs T - Page 2

  • MARYLA SZYMICZKOWA : LE RIDEAU DECHIRE. DERRIERE LE VOILE DES APPARENCES.

    maryla szymiczkowa,le rideau déchiré,éditions agulloService de presse.

    A l’origine, il y a le fameux whodunit incarné notamment par la romancière britannique Agatha Christie avec cette prédominance de l'énigme policière s'inscrivant autour d'une succession d'indices permettant à une enquêtrice amateure de découvrir le coupable dont l'identité sera révélée à la toute fin du récit. Issu de ce genre littéraire, le cosy mystery ou cosy crime connaît un essor considérable depuis quelques années avec des intrigues qui se définissent par leur caractère édulcoré, donnant du sens à cet oxymore anglophone, ainsi que par leur légèreté, pour ne pas employer le terme vacuité, que les couvertures au style infantile ne démentiront pas. Dans ce registre, on ne manquera pas de s'intéresser à l'oeuvre de Maryla Szymiczkowa, nom de plume du duo d'auteurs mariés que forme Jacek Dehnel et Piotr Tarczynski ayant désormais élus domicile à Berlin mais qui représenteront tout de même la Pologne lors de leur venue à Lyon à l'occasion du festival international Quais du Polar. C'est avec Madame Mohr A Disparu (Agullo 2023) que l'on fait la connaissance de Zofia Turbotyńska, cette bourgeoise de Cracovie au caractère quelque peu acariâtre, mariée à un professeur d'université, comblant l'ennui d'une vie domestique en se mêlant aux affaires criminelles qui émaillent le ville, ceci au gré d'une série d'énigmes policières prenant pour cadre la société polonaise de la fin du XIXème siècle jusqu'au tournant de la Seconde guerre mondiale. Si à bien des égards, les ouvrages de ces romanciers polonais répondent aux critères du cosy crime, on ne manquera pas de souligner l'aspect historique qui émerge de ces intrigues policières ainsi que l'étude de moeurs au caractère social affirmé comme en témoigne Le Rideau Déchiré, second opus de la série qui en compte désormais trois puisque Séance A La Maison Egyptienne va paraître très prochainement.

     

    A Cracovie en 1895, Zofia Turbotyńska doit faire face aux impondérables de la vie domestique avec les préparatifs des fêtes pascales qu'elle doit assumer avec l'unique appui de sa cuisinière Franciszka alors que sa femme de chambre Karolina a disparu du jour au lendemain après avoir remis sa démission. Un véritable scandale. Mais lorsque l'on retrouve le corps sans vie de la  jeune domestique au bord de la Vistule, la nouvelle à de quoi bouleverser les membres de la maison Turbotyńska ce d'autant plus qu'au vu des violences commises, il s'agit indéniablement d'un crime. Dotée d'un grand sens de l'observation conjugué à un esprit de déduction sans faille, Zofia va mener l'enquête en s'intéressant davantage à la personnalité de cette jeune femme qu'elle ne connaissait pas si bien que cela. Elle parcourra ainsi le bas-fond de la ville en croisant sur son chemin des malfaiteurs en tout genre, tout en découvrant le monde interlope de la prostitution que les édiles de la cité fréquentent assidument. C'est l'occasion pour elle de lever le voile sur cette province pauvre de la Galicie qui conduit femmes et hommes miséreux vers la ville en quête d'un espoir tout relatif.

     

    L'originalité de la série mettant en scène la détective amateure Zofia Turbotyńska réside dans son caractère érudit, sans être trop ostentatoire, tout en pariant sur l'intelligence du lecteur ce qui n'apparaît pas comme un critère essentiel dans la déclinaison de récits que l'on propose dans le cadre d'un genre littéraire comme le cosy crime. C'est également autour du contexte historique et de la multitude de détails qui en découlent que l'on prend la mesure de la densité de ces intrigues imprégnées de l'atmosphère sophistiquées de l'empire austro-hongrois et de sa complexité politique. Indéniablement, Le Rideau Déchiré présente un registre historique un peu moins prégnant pour se concentrer sur le volet social qui régit les différentes castes de la communauté de la ville de Cracovie et plus particulièrement le milieu bourgeois côtoyant la domesticité et plus spécifiquement les femmes de condition modeste devenant la proie d'individus inquiétants naviguant dans les réseaux de la prostitution. Cela permet aux auteurs d'aborder des sujets sensibles comme la conditions des femmes de l'époque et d'observer les mouvements progressistes qui s’amorcent au sein de la société polonaise, notamment avec l’émergence du socialisme qui prend davantage d’essor autour de personnalités historiques telles qu'Ignacy Daszyński que Zofia Turbotyńska va côtoyer à son corps défendant. Ainsi, sans mettre à bas les certitudes conservatrices de cette femme au caractère affirmé, qui cache d'ailleurs ses activités d'enquêtrice à son mari, on observe, sur un registre très nuancé, l'effritement de certaines de ses certitudes notamment en lien avec l'hypocrisie qui régit son entourage et plus particulièrement le milieu policier et judiciaire qu'elle côtoie dans le cadre de ses investigations. Mais en dépit de la gravité des thèmes abordés, Le Rideau Déchiré n'est pas dépourvu d'humour avec quelques scènes cocasses à l'instar de cette rencontre avec une prostituée que Zofia Turbotyńska rejoint dans un parc public, accoutrée d'un déguisement vaudevillesque ou de son effarement lorsqu’un médecin évoque son intérêt pour l’instauration d’une éducation sexuelle qu’il définit au sein de ce qu’il dénomme la “sexuologie“. Et puis, il y a cette multitude d’hommages à l’exemple du titre Le Rideau Déchiré faisant allusion à l’une des oeuvres du maître du suspense Alfred Hitchcock dont on trouve le nom dans l’énoncé du premier chapitre du récit également ponctué de citations de L'Étrange Cas Du Docteur Jekyll Et De Mr Hyde de Robert Louis Stevenson. Avec une intrigue se déroulant, sur plus d’une année, Le Rideau Déchiré est aux antipodes des romans trépidents propres à notre époque, pour se décliner sur un rythme prenant tout son temps au gré d’une construction narrative à la fois foisonnante et passionnante. 

     

    Maryla Szymiczkowa : Le Rideau Déchiré (Rozdarta Zaslona). Editions Agullo 2024. Traduit du polonais  par Cécile Bocianowski.

    A lire en écoutant : Polonaise No. 5 in F-Sharp Minor, Op 44. Album : Chopin: Polonaise - Rafal Blechacz. 2013 Deutsche Grammophon GmbH, Berlin.

  • Olivier Truc : Les Sentiers Obscurs De Karachi. Contre-plongée.

    IMG_8539.jpegA l'occasion des 20 ans du Festival international Quais Du Polar à Lyon, ce ne sont pas moins de 138 auteurs et autrices plus ou moins proches de la littérature noire qui seront présents pour célébrer cette édition anniversaire. Parmi tous ces invités, on ne manquera pas de croiser Olivier Truc, récipiendaire en 2013 d'une quinzaine de récompenses littéraires, dont le prix des lecteurs des Quais Du Polar, pour Le Dernier Lapon (Métailié 2012), inaugurant la fameuse série de la Police des Rennes constituée de quatre ouvrages mettant en scène les enquêtes de Nina Nansen et Klemet Nango se déroulant en Laponie, cette région méconnue du Grand Nord que ce journaliste, notamment correspondant auprès des grands médias français pour les pays nordiques et baltes, a mis en avant en nous permettant de nous familiariser avec la culture des Samis. Dans un registre très différent, Olivier Truc a également coécrit avec Sylvain Runberg On Est Chez Nous (Robinson 2019/2020), une BD en deux tomes, dessinée par Nicolas Otéro où l'on découvre l'enquête d'un journaliste parisien s'intéressant à une petite localité provençale gérée par un parti d'extrême-droite alors qu'un immigré clandestin est retrouvé lynché à un arbre avec un pancarte provocatrice autour du cou. Ainsi, au-delà de l'esprit d'aventure qui l'anime et de l'aspect pittoresque des lieux qu'il dépeint, Olivier Truc s'emploie à soulever les faits de société méconnus et à en dénoncer les éléments les moins reluisants à l'instar d'un roman comme Les Sentiers Obscurs De Karachi où il se penche sur l'affaire d'état française des submersibles vendus au Pakistan en se focalisant sur l'attentat de 2002 à Karachi qui coûta la vie à quatorze personnes dont onze ingénieurs français travaillant sur ces sous-marins militaires. 

     

    Avril 2022, à Cherbourg, on se prépare à commémorer les 20 ans de l'attentat de Karachi qui a touché les employés de la base nautique de la ville, dans une atmosphère tendue, imprégnée d'amertume pour les survivants et les familles des victimes alors que les investigations pour désigner les coupables sont désormais au point mort. Proche d'un des rescapés de l'attentat, Jef Kerral, journaliste local auprès du quotidien La Presse de la Manche, décide de faire la lumière, bien au-delà des probables pots de vin destinés à financer la campagne de Balladur, sur les aspects troubles qui entoure les commanditaires et les auteurs de cet acte terroriste. Mais en se rendant à Karachi, Jef Kerral s'oppose à des forces obscures telles que les services secrets pakistanais cherchant à enterrer à tout jamais cette affaire d'état embarrassante. Pourtant, il pourra compter sur l'aide de Sara Zafar une jeune lieutenant de la marine pakistanaise qui le mettra en contact avec Shaheen Ghazali, officier et ingénieur de haut rang, droit et loyal, qui a toujours eu à coeur de connaître l'identité des individus qui s'en était pris à ses amis français. De discussions sur la plage déserte d'un modeste village de pêcheur, en conversations dans un rickshaw tout en parcourant les grandes avenues de la capitale, jusqu'aux confidences au détour des allées étroites et encombrées de livres de l'Urdu Bazar, Jef Kerral découvrira probablement la vérité glissée entre les lignes des poèmes que déclament les poètes vagabonds qui savent se faire entendre. 

     

    Avec "l'affaire Karachi", les médias avaient principalement évoqué les aspects autour des rétro-commissions et du financement occulte de la campagnes présidentielle de Baladur, ce qui fait qu'Olivier Truc s'est davantage concentré sur le volet pakistanais de l'attentat de 2002 et de ses méandres obscurs sur lesquels il s'emploie à projeter un éclairage romancé, richement documenté, qui ne paraît pas du tout absurde, bien au contraire. Le récit s'articule autour de la commémoration des vingt ans de l'attentat en mettant en exergue les dissensions animant les collaborateurs de la base nautique de Cherbourg, avec ceux qui souhaiteraient que toute la lumière soit faite sur cette affaire tentaculaire s'enlisant peu à peu dans des procédures sans issues, tandis que d'autres aspirent à protéger l'un des fleurons de l'industrie française dont certains dirigeants semblent pourtant compromis dans un vaste réseau de corruption. Tiraillé entre les antagonismes de ses proches et probablement par défiance vis-à-vis de son père, Jef Karral, journaliste local de Cherbourg, va endosser le rôle de grand reporter en se rendant à Karachi afin de rencontrer l'homme pouvant lui révéler les circonstances entourant cet attentat qui devient une affaire d'état avec des implications au niveau des services gouvernementaux. Sur une alternance entre le passé et le présent, Les Sentiers Obscurs De Karachi, nous donne l'occasion de découvrir une ville tentaculaire et chaotique, régulièrement secouée par des vagues d'actes terroristes plus meurtriers les uns que les autres qui frappent le quotidien des habitants comme en témoigne Sara Zafar, cette officière de l'armée, qui va servir de guide et de personne de contact pour le journaliste français. C'est l'occasion pour Olivier Truc de décliner les rapports sociaux qui régissent les différentes castes de la communauté pakistanaise et des implications complexes qui en découlent tout en parcourant les rues d'une ville au charme indéfinissable, malgré la violence et la tension qui semblent omniprésentes. Et puis, en filigrane, bien plus qu'un simple prétexte, il y a cette poésie ourdou imprégnant l'ensemble du texte et dont les vers recèlent des révélations que clament les poètes de la rue arpentant les travées sinueuses de l'Urdu Bazar, lieu emblématique de la capital pakistanaise, pour devenir le cadre exceptionnel où évoluent les protagonistes du récit dans un chassé-croisé habile et dynamique. Ainsi, au gré d’une intrigue intense et d’une densité peu commune qu’il parvient à maîtriser de bout en bout en dépit de sa brièveté relative, Olivier Truc décline, l’air de rien, les reflets géopolitiques de cette affaire complexe régissant les rapports entre la France et le Pakistan qu’il met en scène à la hauteur de ces hommes et de ces femmes qui vont se retrouver impliqués dans les méandres d’une histoire qui les dépasse tous autant qu’il sont, en saluant plus particulièrement le profil inquiétant de ce responsable des services secrets pakistanais particulièrement réussi. Tout au plus regrettera-t-on cette idylle naissante entre Jef Kerral et Sara Zafar qui, en plus d’être téléphonée, se révèle plutôt dispensable, sans que cela ne dénature pour autant l’ensemble d’un roman d’une originalité saisissante.

    Cette originalité, on la retrouvera également dans L'Inconnue Du Port, bref récit policier résultant d'un partenariat littéraire avec la romancière espagnole Rosa Montero initié par le festival Quais du Polar pour mettre en scène une enquête portant sur le trafic d'êtres humains se déroulant entre Lyon et Barcelone avec la découverte d'un femme frappée d'amnésie que l'on retrouve ligotée dans un container vide. Une intrigue dynamique se déclinant autour du point de vue d'Anna Ripoli, inspectrice de la PJ à Barcelone et d'Erik Zapori, flic en disgrâce de la police de moeurs lyonnaise.

     

    Olivier Truc : Les Sentiers Obscurs De Karachi. Editions Métailié/Noir 2022.

    Olivier Truc & Rosa Montero : L'Inconnue Du Port. Editions Points 2024. Traduit de l'espagnol par Myriam Chirousse.

    A lire en écoutant : Pasoori de Ali Sethi, Shae Gill, Noah Georgeson. Single : Pasoori (Acoustic). 2022 Ali Sethi.

  • Jean-Christophe Tixier : La Ligne. Ceux d'ici et ceux d'ailleurs.

    Capture.PNGIl est assurément un passionné de littérature noire au point d'avoir fondé, il y a de cela plus de quinze ans, une association dédiée au "mauvais genre" qui s'est lancée dans l'aventure d'un festival de littérature noire et policière. Jean-Christophe Tixier préside ainsi une équipe de bénévoles enthousiastes qui célèbrent le polar chaque année, au début mois d'octobre du côté de Pau avec Un Aller-Retour Dans Le Noir qui fait la part belle au polar de qualité sans rien concéder à l'esprit populaire du genre. On notera que certaines rencontres avec les auteurs se déroulent dans un funiculaire, le temps d'un aller-retour qui donne son nom au festival. Il faut également souligner une programmation riche et variée avec des auteurs reconnus, mais également des romanciers émergeants s'inscrivant dans une dimension internationale ce qui n'est pas si fréquent parmi la multitude de festivals existants en France. On ne saurait donc  trop recommander cette manifestation qui défend une littérature noire similaire à celle qui est mise en avant dans ce blog. Mais Jean-Christophe Tixier se distingue également comme écrivain avec une œuvre foisonnante comprenant notamment de nombreux polars pour la jeunesse avec la fameuse série 10 minutes (éditions Syros) couronnée d'une multitude de prix et qui rencontre un grand succès. On retiendra également ses deux romans noirs se déroulant dans les régions reculées de la campagne française que ce soit dans les Cévennes avec Les Mal-Aimés (Albin-Michel 2019) ou dans l'Aveyron avec Effacer Les Hommes (Albin Michel 2021). Avec La Ligne, nouveau roman de l'auteur, on reste dans le contexte du milieu rural, tandis que la localisation devient incertaine comme pour mieux transposer cette universalité villageoise dont cette étrange ligne blanche, qui donne son titre au roman, devient le marqueur commun divisant les communautés au gré d'un récit dystopique qui vire au cauchemar.

     

    Au petit matin, encadré de deux militaires, il trace cette ligne au sol qui sépare le village en deux. Un geste dicté par les institutions étatiques qui ont décrété cette partition dans tout le pays. Puis ce sont des coups de feu qui résonnent sans pour autant réveiller les habitants qui découvrent ce marquage déconcertant. Mais pour eux la ligne n'aura aucun impact puisqu'ils ont toujours vécu en harmonie et qu'elle ne saurait donc diviser une communauté soudée. Pourtant cet événement devient le sujet de toutes les conversations et suscite l'inquiétude dans un climat qui devient de plus en plus délétère ce d'autant plus avec l'arrivée d'un représentant du gouvernement chargé de la bonne application des directives. Plus qu'une simple division du territoire, la ligne devient un sujet clivant avec des discussions qui dégénèrent rapidement en empoignades musclées. S'ensuit une disparition, puis un mort. L'observation implacable d'une société basculant peu à peu dans une logique de haine.

     

    La Ligne apparait dans un bref prologue où l'on découvre ce traceur effectuant son labeur aux premières lueurs de l'aube, sous l'escorte de deux soldats incarnations d'un gouvernement autoritaire qui a décrété cette division sur l'ensemble du territoire. On n'en saura guère plus sur l'origine de cette partition étatique qui frappe le pays, parce que Jean-Christophe Tixier ne s'attarde absolument pas sur les aspects du processus amenant le pouvoir politique à prendre une telle décision en évitant ainsi toute lourdeur en terme d'explications. Ainsi, cette dématérialisation de l'autorité ne fait que renforcer l'impact saisissant de cette marque de séparation qui va affecter l'ensemble de la collectivité locale dont Jean-Christophe Tixier va décortiquer les rouages relationnels au gré d'une intrigue dramatique brillamment construite permettant de mettre en scène toute une galerie de personnages aux caractères fort bien étudiés.  Avec des chapitres prenant le nom des principaux protagonistes, on perçoit les rivalités entre la famille Wesner qui fait figure d'autochtone du village et le clan Polora s'apparentant à des étrangers qui se sont péniblement intégrés au sein de la communauté. On observe ainsi les ressentiments et les rancœurs, mais également les aspirations des différents personnages qui vont se heurter à la réalité que La Ligne leur impose de manière brutale. C'est donc autour de cette déclinaison de personnalités que l'auteur bâtit, de manière adroite et subtile, le drame qui va forcément survenir autour de cette fragmentation des positions entre les adhérents au principe de sécession et les opposants à ce clivage odieux. De cette manière, La Ligne incarne tous les désaccords sous-jacents qui apparaissent peu à peu au fil des jours qui passent en alimentant des conflits prenant une tournure de plus en plus dramatique. Tout cela nous permet d’appréhender, sous la forme d’une allégorie sidérante, les thèmes de l’exclusion et de la dissension que Jean-Christophe Tixier empoigne avec une belle conviction au gré d’un texte d’une puissante noirceur qui nous interpelle jusqu’à l’ultime phrase d’un récit au style à la fois sobre et éclatant de maîtrise.

      

    Jean-Christophe Tixier : La Ligne. Editions Albin Michel 2023.

    A lire en écoutant : Toujours Sur La Ligne Blanche d'Alain Bashung. Album : Live Tour '85. 1994 Barclay.

  • TIFFANY QUAY TYSON : UN PROFOND SOMMEIL. ENTRE TERRE ET EAU.

    Capture d’écran 2022-12-03 à 18.25.36.pngDans les intrigues se concentrant sur le thème des enlèvements d'enfants, le narrateur se focalise davantage sur les méandres de l'investigation et la personnalité des enquêteurs chargés de l'affaire en faisant passer au second plan tout l'aspect des membres d'une famille plus ou moins meurtrie par la survenue d'un tel événement. Il en va tout autrement d'un roman comme Un Profond Sommeil de Tiffany Quay Tyson dont il s'agit du premier récit traduit en français mettant en scène les aléas de la famille Watkins dont la petite fille Pantsy a disparu sans laisser aucune trace. Native du sud des Etats-Unis, plus précisément de Jackson dans le Mississippi, Tiffany Quay Tyson a également exercé la profession de journaliste au coeur de cet Etat, avant de se lancer dans l'écriture en choisissant le cadre si particulier de cette région où elle a vécu, pour ensuite nous immerger, et le terme n'est pas galvaudé, dans les méandres des Everglades en Floride, entre terre et eau au gré d'un récit à l'ambiance à la fois sombre et âpre rappelant les romans de Faulkner et dont le titre original, The Past Is Never, fait référence à une citation de cet auteur emblématique.

     

    En 1978 à White Forest dans le Mississippi, les enfants Watkins n'ont plus de nouvelles de leur père depuis trois semaines. Il faut dire qu'en exerçant l'activité de faux-monnayeur, ce dernier à la fâcheuse tendance à disparaître pour échapper à la police. La mère, quelque peu dépassée, fait ce qu'elle peut pour tenir le foyer même si c'est Roberta, que tout le monde surnomme Bert, la fille aînée qui assume la plupart des corvées, tandis que son frère aîné Willet et sa petite soeur Pansy se contentent de jouer. Par un chaud après-midi estival, les trois enfants bravent tous les interdits et toutes les superstitions qui entourent la carrière désaffectée pour aller se baigner. Mais après s'être éloignés pour aller chercher des baies, Roberta et Willet constatent que leur petite soeur a disparu. Toutes les recherches restent vaines, mais malgré les années qui passent Roberta et Willet ne renoncent pas. D'ailleurs, même si l'indice est mince, ils n'hésitent pas à s'installer dans le sud de la Floride. C'est probablement dans la profondeur des Everglades qu'ils espèrent trouver des réponses à leurs questions. 

     

    Il va de soi que l'enjeu d'un récit comme Un Profond Sommeil consiste à savoir ce qu'il est advenu de la petite Pansy en nous donnant l'occasion de passer en revue les membres de la famille Watkins et plus particulièrement les dysfonctionnements des parents avec un père délinquant aux abonnés absents tandis que la mère sombre peu à peu dans le marasme de la dépression. On observe ainsi les rapports entre Bert, officiant comme narratrice de l'intrigue, et son frère Willet qui va abandonner rapidement ses études pour travailler comme itinérant sur des chantiers afin de consacrer la majeure partie de son temps libre à la recherche d'éventuelles traces de sa petite sœur disparue. Deux jeunes personnes qui vont se soutenir mutuellement en portant sur leurs épaules le poids de la culpabilité avec cette sensation étrange émanant des lieux de l'enlèvement et plus particulièrement cette impression de Bert qui semble avoir distingué une ombre maléfique pouvant être responsable de la disparition de sa sœur. C'est ainsi que Tiffany Quay Tyson distille avec justesse cette atmosphère chimérique qui plane sur la petite localité de White Forest avec juste ce qu'il faut de superstition pour instiller le doute quant au devenir de la petite Pansy. L'autre aspect du récit tourne autour du parcours de mamie Clem, la grand-mère de Bert qui officie à la fois comme sage-femme et guérisseuse tout en pratiquant de manière clandestine l'avortement pour une multitude de femmes se trouvant dans des situations délicates. En confiant son savoir à la jeune Bert, Tiffany Quay Tyson aborde ainsi toute la thématique de la transmission au sein de la famille tout en évoquant le sujet délicat du droit à l'avortement au coeur d'un état qui vient de le bannir. Mais au-delà des liens qui se nouent entre mamie Clem et la jeune Bert, on distingue également tous les non-dits et les secrets de famille qui font peu à peu surface à mesure que l'on découvre le parcours sinueux de la vieille femme sur fond de discrimination et de ségrégation déclencheurs d'atroces événements qui vont avoir un impact néfaste sur l'ensemble de la famille Watkins et plus particulièrement du père de Bert, ce personnage mystérieux, dont l'ombre plane dans le lointain comme une menace plus ou moins diffuse. Cherchant la vérité à tout prix, on suivra Bert dans sa quête qui la conduira sur la côte morcelée de l'est de la Floride dans la région des Ten Thousand Islands abritant une communauté composée d'une minorité ethnique plutôt farouche à l'image du paysage qui l'entoure et que la romancière dépeint avec une certaine maestria pour nous entrainer dans cette ultime recherche, chargée de tensions et d'émotions, tandis que l'on s'enfonce dans ce labyrinthe de terre et d'eau et au bout duquel Bert aboutira pour découvrir ce qu'il a pu advenir de sa sœur disparue en lui permettant peut-être de trouver un certain apaisement imprégné d’incertitudes.

     

    Ponctué de drames et de chagrins, Un Profond Sommeil est un roman brillant qui fait la part belle aux personnages de femmes fortes et engagées surmontant les affres des secrets de famille tout en faisant face aux idées préconçues d’une société à la fois  bien-pensante et hypocrite qui s’incarne dans les valeurs désuètes de certains états du sud que Tiffany Quaid Tyson s’emploie à dénoncer avec une redoutable clairvoyance. 

     

    Tiffany Quay Tyson : Un Profond Sommeil (The Past Is Never). Editions Sonatine 2022. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Eloïse Esquié.

    A lire en écoutant : Ships On The Ocean de Junior Wells' Chicago Blues Band. Album : Hoodoo Man Blues. 1991 Delmark Records.

  • ALEX TAYLOR : LE SANG NE SUFFIT PAS. TEMPETE DE GLACE.

    Alex Taylor, le sang ne suffit pas, éditions gallmeister

    Franchement je pensais que l’affaire était réglée et qu’après Le Verger De Marbre (Gallmeister 2016), éblouissant premier roman d’Alex Taylor, celui-ci n’allait pas récidiver comme si cet ouvrage lui avait pompé toute son énergie créatrice avec une intrigue âpre se situant  à une époque contemporaine dans un comté rural de Kentucky où les mauvais garçons, en quête de coups plus ou moins foireux, se débrouillent comme ils peuvent dans une région sans avenir pour eux, hormis le cimetière que la population locale surnomme le verger de marbre. Il aura tout même fallut attendre quatre ans pour que l’on retrouve un auteur au talent indéniable qui nous livre avec Le Sang Ne Suffit Pas un roman d’aventure époustouflant dont l’action se déroule en 1748, dans les montagnes de l’ouest de la Virginie alors que l'hiver sévit sur cette région à la fois sauvage et hostile en découvrant toute une galerie de rudes personnages tentant de survivre tant bien que mal dans cet environnement glacial qui devient le théâtre de confrontations mortelles.

     

    En 1748, Reathel ne s’est pas remis de la mort de sa femme et de son fils. En quête d’aventure, il a abandonné sa ferme et erre désormais depuis des mois dans les montagnes de Virginie, accompagné d’un dogue aux allures féroces. Frigorifié, affamé, il pense trouver le salut en s’abritant dans une cabane dont l’entrée lui est pourtant refusée par un colon hostile qu’il ne va pas hésiter à abattre. Dans la cabane, Reathel découvre Della, une jeune femme qui est sur le point d’accoucher. L’enfant nait ainsi dans cet endroit hostile avec une ourse en quête de nourriture qui rôde dans les parages. Mais pour Della et le nouveau-né, il va falloir se méfier davantage des frères Autry, deux pisteurs redoutables qui sont chargés de la retrouver et de remettre l’enfant au chef de la tribu Shawnee qui, en échange, s’engage à laisser en paix les colons de fort Bannock dont le commandement a été confié au docteur Integer Crabtree n’a pas d’autre choix que de respecter ses engagements vis à vis d’indiens de plus en plus impatients.

     

    Pour son premier roman, Alex Taylor nous entrainait dans l’Amérique des marges avec un récit rude, parfois violent oscillant de temps à autre sur un registre onirique empreint d’un certain lyrisme envoûtant qui rejaillissait notamment sur l’atmosphère de l’intrigue prenant des tonalités étranges que l’on découvrait au rythme d’une écriture maîtrisée. Même si on l'a comparé à Franck Bill, Daniel Woodrell ou Daniel Ray Pollock, il faut avant tout souligner la voix originale de cet auteur qui entreprend de s'aventurer sur un autre genre que le "roman noir rural". Se déroulant au XVIIIème siècle, dans un environnement hivernal résolument hostile, Le Sang Ne Suffit Pas à tout du roman d'aventure nous rappelant les grands récits de Jack London où l'on fait la part belle à cette nature sauvage qui devient un véritable adversaire. Ainsi Alex Taylor exploite avec une belle intelligence tous les registres du genre en les incorporants dans un récit qui prend parfois des allures dantesques à l’image de cette ourse attaquant l’un des pisteurs, de cette tempête de glace mortelle qui s’abat sur Reathel et Della ou de la prise d’assaut d’un fort par les indiens Shawnee. Se succède ainsi toute une série d’événements qui vous secoue durablement avec l’ampleur de ces touches subtiles de lyrisme que l’on évoquait déjà dans Le Verger De Marbre et qui servent brillamment ce récit conjuguant la splendeur d’un paysage sauvage où évoluent toute une galerie de personnages farouches qui ont intégré le fait qu’ils peuvent mourir à tout instant. A partir de cette composante, s’instaure des relations âpres entre des protagonistes qui nous surprennent tous avec leur humanité émanant de chacun d’entre eux mais qui est parfois teintée d’une certaine dureté qu’ils mettent en avant afin de surmonter l’adversité de ce monde hostile.

     

    Mais au-delà de ces paysages grandioses, de cette faune féroce et de ces conditions météorologiques hallucinantes qu'Alex Taylor dépeint à la perfection, c’est bien évidemment la galerie de personnages, que l’on croise durant le récit, que l’on apprécie, avec ces échanges abruptes que l'auteur distille au gré de dialogues percutants dont le lecteur peut prendre la pleine mesure avec cette épaisseur qui caractérise l’ensemble des protagonistes aussi secondaires soient-ils. Pour chacun d’entre eux, c’est dans leur passé respectif que l’on trouve la substance expliquant leurs agissements et leurs comportements vis à vis de leurs congénères. Ce sont les souvenirs de sa femme et de son fils défunts pour Reathel, c’est sa vie dans le bordel du fort pour Della, c’est son addiction au laudanum pour Elijah, ce sont ses rêves prémonitoires pour Black Toth, autant de parcours richement étoffés qui habillent ces personnages bousculés soudainement par des seconds couteaux aux caractères tout aussi saisissants à l’instar de l’aumônier Otha ou de l’inquiétant colon français Simon Cheese.

     

    Après le prometteur Verger De Marbre, on comprendra dès lors que Le Sang Ne Suffit Pas, second roman d’Alex Taylor, tient toutes ses promesses avec un récit somptueux où la violence et la sauvagerie deviennent les ingrédients incontournables de scènes dantesques et hallucinantes qui vous laisseront sans voix. Une réussite, tout simplement.

     

    Alex Taylor : Le Sang Ne Suffit Pas (Blood Speeds The Traveler). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anatole Pons-Reumaux. Gallmeister 2020.

     

    A lire en écoutant : I Was Wrong de Chris Stapleton. Album : From A Room : Volume 1. 2017 Mercury Records, a division of UMG Recording, Inc.