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  • Lolvé Tillmanns : Colon Ne S'Ecrit Pas Au Féminin. Les Suissis.

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    Ses parents s'étant inspirés du titre d'un roman de Marguerite Duras pour lui donner son prénom, il n'est pas étonnant qu'elle ait plaqué son travail dans le marketing pour se consacrer à l'écriture tout en enseignant le français aux expatriés de la Genève internationale. Native du canton de Vaud, d'un père alémanique et d'une mère romande, Lolvé Tillmanns s'est installée à Genève pour effectuer ses études avant de travailler notamment pour le compte de Rolex, ceci jusqu'en 2014 où elle se rend à Gênes pour séjourner durant trois mois dans une résidence littéraire qui lui permettra de publier 33, rue des Grottes, un premier roman aux allures de polar prenant pour cadre la communauté d'un petit immeuble d'un quartier populaire genevois qui bascule dans une atmosphère inquiétante de fin du monde. Avec ce livre, la primo-romancière connaîtra un certain succès tant auprès des lecteurs que des critiques qui découvrent une écriture imprégnée d'une dose de noirceur que l'on retrouve dans l'ensemble de son œuvre constituée de huit ouvrages figurant, pour la plupart, dans la collection Cousu Mouche, maison d'édition indépendante genevoise qui a la particularité d'être dirigée, depuis plus de vingt ans, par un comité de bénévoles qui ont constitué, dans le café où ils se rassemblent, un catalogue de 80 livres d'auteurs provenant de toute la Suisse romande. Mais pour en revenir à Lolvé Tillmanns, on relèvera que son avant-dernier roman La Fanatique retrace de manière romancée le parcours sombre de Magda Goebbels qui s'inscrira donc dans une dimension historique que l'on va retrouver dans Colon ne s'écrit pas au féminin, son tout nouveau roman qui se penche sur l'histoire méconnue de la Compagnie genevoise des colonies suisses de Sétif en Algérie qui fut créée par quelques hommes d'affaires suisses à qui Napoléon III octroya en 1853 une concession de vingt mille hectares.
     
     
    lovlé tillmanns,colon ne s’écrit pas au féminin,éditions cousu mouche,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,retour de lecture,littérature suisse,lecture 2026,publication 2026En 1852, comme il se doit, Madame n'est pas aux commandes des affaires de son mari, un richissime banquier genevois qui aspire à investir dans les colonies françaises, avec des vues sur l'Algérie. Néanmoins, lorsque la Compagnie genevoise des colonies suisses de Sétif est créée, elle a un mauvais pressentiment et voit d'un très mauvais œil cette idée d'envoyer des citoyens suisses s'implanter dans la région.
    Paysanne vaudoise, Anne-Laure peine à joindre les deux bouts avec une ferme au rendement insuffisant pour nourrir sa famille affamée. Ce n'est pas pour autant qu'elle aspire à s'établir en Algérie, un pays dont elle n'a jamais entendu parler. Mais que faire quand son mari a déjà décidé de tout et cédé les titres de propriété de l'exploitation afin de financer le voyage ainsi que l'installation du côté de Sétif, pour rejoindre cette communauté de colons vaudois ?
    Vivant dans la région de Sétif avec son frère Youssef et sa mère Dhaouia, Safia est une jeune adolescente désemparée qui a observé le massacre de sa tribu par l'armée française ainsi que l'expropriation de la terre de ses ancêtres désormais attribuée à ces Suisses avec lesquels elle va pourtant se lier, plus particulièrement à ces femmes de colons qui partagent la même précarité ainsi que des similarités quant à la condition féminine.
     

    lovlé tillmanns,colon ne s’écrit pas au féminin,éditions cousu mouche,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,retour de lecture,littérature suisse,lecture 2026,publication 2026Au sein de la Suisse, il y a toujours eu ce mythe tenace de l’innocence quant à son absence d’implication dans le système délétère des colonies, du fait que le pays n’a effectivement jamais possédé de territoire en tant qu’État ; ce qui n’a pas empêché des banquiers et autres hommes d’affaires d’investir dans ce domaine. Et c’est ce sujet historique méconnu que l’on va découvrir dans Colon ne s'écrit pas au féminin, où Lolvé Tillmanns se penche sur cette Compagnie genevoise des colonies suisses de Sétif, dont elle a examiné les archives pour en restituer une intrigue romancée s’articulant autour du quotidien ordinaire de trois femmes dont on va suivre le parcours respectif, en se focalisant sur les années 1854 et 1855, qui constituent les deux premières parties du roman que représentent la conquête et la colonisation, tandis que la troisième partie s’apparente à un long épilogue passionnant sur le devenir de chacun des personnages et de leur descendance. Ainsi, ces trois protagonistes féminines deviennent l’incarnation de ce système colonial, que ce soit « Madame », l'épouse d’un banquier genevois, Anne-Laure, la paysanne vaudoise, ou Safia, cette jeune fille algérienne, au sein de ce qui s’apparente à un système de castes dont on observe l’environnement : celui de la haute bourgeoisie et de ceux qui financent cette colonisation en vue de profits juteux, celui des colons à proprement parler, en quête d’une vie meilleure, et bien évidemment celui des autochtones asservis. On ne manquera pas d’apprécier une narration et une mise en scène habiles, efficaces et rythmées qui s'articulent donc autour d’une alternance de ces trois points de vue, débutant par quelques lignes en italique pour planter le décor afin de nous immerger immédiatement dans leur quotidien, pour laisser place ensuite à leurs ressentis et à leurs échanges avec leurs proches. C’est ainsi que l’on observe ces dérives de la mise en œuvre de cette colonie helvétique de Sétif, s’incarnant dans cette quête du profit se conjuguant à cette certitude de la supériorité raciale qui s’applique avec brutalité, mais parfois avec cette condescendance larvée qu’incarne un certain Henry Dunant, qui a pris part à cette activité avant de fonder la Croix-Rouge quelques années plus tard. Ce qui rejaillit du texte, c’est cette exploitation de la misère tant en Suisse qu’en Algérie que Lolvé Tillmanns met en exergue au gré d’un texte à la fois sobre, laissant transparaître cette émotion et cette douleur animant ces trois femmes évoluant dans un cadre patriarcal extrême qui transcende les classes sociales auxquelles elles appartiennent. Et c’est là que le titre du roman prend tout son sens quand le regard de ces femmes, toutes trois corsetées dans le cadre de cette discrimination de genre, fait écho à ce mouvement colonialiste qu’elles subissent à leur corps défendant. Sans que cela ne vire jamais au pamphlet, Lolvé Tillmanns s’inscrit donc dans une dimension féministe pour refléter ces heures sombres de l’histoire de la Suisse mais surtout de l’Algérie, dont on saisit la perspective historique par le biais de ces épigraphes placées au début de chaque chapitre, échos des courants de pensée autoritaires de ces hommes politiques, de ces militaires et de ces indépendantistes qui ont façonné le pays. Tout cela se décline dans la fluidité d’une intrigue naturaliste imprégnée de force et d’émotion au gré de la trajectoire douloureuse de ces femmes qui font de Colon Ne S’Ecrit Pas Au Féminin, un roman essentiel.

     

     

    lovlé tillmanns,colon ne s’écrit pas au féminin,éditions cousu mouche,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,retour de lecture,littérature suisse,lecture 2026,publication 2026Le vendredi 2 et le samedi 3 octobre 2026, Lolvé Tillmanns sera présente au festival MAUVAIS GENRE qui se tiendra à Onex.

    Lolvé Tillmanns : Colon Ne S'Ecrit Pas Au Féminin. Editions Cousu Mouche 2026.

    A lire en écoutant : The Host Of Seraphim de Dead Can Dance. Album : The Serpent’s Egg. 2007 4AD Ltd.

  • Fanny Taillandier : Sicario Bébé. L’Iliade et L’Odyssée.

    Capture d’écran 2026-05-29 à 13.28.48.pngDans ce milieu précaire de la littérature, il faut bien admettre que l'on est beaucoup plus prompt à détourner le regard lorsqu'il s'agit de saisir une opportunité pour être publié et ce n'est pas l'actualité toute récente qui a bousculé ce petit univers du livre qui me donnera tord, même s'il existe  des hommes et des femmes qui ne dérogeront pas avec leurs convictions. Sans qu'elle ne le porte en étendard, Fanny Taillandier fait partie de ces personnes engagées s'employant à dépeindre son environnement, cet espace périurbain, sorte de frontière entre le monde rural et l'univers des villes dans ce qui apparaît comme une oeuvre sociale où les essais côtoient les romans quand ils ne se mélangent pas les uns aux autres comme le souligne Eric Chevillard à évoquant Les États Et Empires Du Lotissement Grand Siècle  (P.U.F. 2016) : "Publié dans la collection « Perspectives critiques » des PUF comme pour tromper son monde, le deuxième livre de Fanny Taillandier, Les États et Empires du Lotissement Grand Siècle n’est pas un essai d’urbanisme ou de sociologie ni une réflexion sur la ville nouvelle, mais un récit inventif en diable, d’un genre inédit, qui emprunte au conte, à la satire, et se réinvente sans cesse en variant les styles et les approches." On ne saurait mieux dire pour définir les textes de cette romancière qui tant sur le thème de l’urbanisme qui traverse ses écrits que dans les différents domaines littéraires dans lesquelles elle s’inscrit, s’émancipe de ces limites dans lesquelles on tendrait à rester enfermer, comme un territoire conquis dont il est difficile de s’extraire puisque intrinsèquement lié à sa condition sociale. Née à Alfortville, à la périphérie de Paris lui apparaissant comme un tout autre monde, Fanny Taillandier suit des études de lettre à Marseille avant de se consacrer durant dix ans à l’enseignement dans plusieurs lycées de Créteil tout en collaborant pour des revues comme Mouvement et Livre Hebdo. Et puis c’est Les Confessions D’Un Monstre (Flammarion 20213) abordant de manière inhabituelle le thème du tueur en série, qui marque ses débuts en tant que romancière où Fanny Taillandier dresse le portrait d’un individu qui va confesser ses crimes au gré d’un récit qui se dépare résolument de tous les clichés galvaudés propre à ce type de personnages qui encombrent la littérature noire. Cette absence de cliché, c’est même un engagement qui anime Fanny Taillandier lorsqu’elle rédige Sicario Bébé où l’on observe notamment la trajectoire d’un jeune garçon qui va exécuter un contrat pour le compte d’un trafiquant de drogue, afin de subvenir aux besoins de la petite famille qu’il va fonder avec sa compagne, enceinte de lui. 

    fanny taillandier,sicario bébé,éditions rivages,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,retour de lecture,chronique littéraire,parution 2026,lecture 2026,roman noir,littérature noireBlaise a dix-sept ans tout comme Djen dont il est fou amoureux et qui attend un enfant de lui. S’il considère cet amour réciproque comme un miracle, le jeune garçon ne doit pas occulter la réalité et prendre conscience qu’ils n’ont pas les moyens d’élever ce bébé à venir. Mais Bobby, son meilleur pote, lui propose la meilleure combine pour acquérir rapidement pas moins de cinquante mille euros en liquidant l’adversaire d’un narcotrafiquant local qui sévit au sein d’une cité amenée à être démolie très prochainement. Pour exécuter ce contrat, Blaise, Djen et Bobby vont donc entamer tout un périple qui vont les conduire d’un foyer pour travailleur à une ZAD enfouie dans un bois en passant par une zone portuaire devenant le théâtre de tous les trafics qui inondent le pays. Et au delà de l’amour et de l’amitié qui lient ces trois jeunes gens, finiront-ils par exécuter ce sinistre contrat ? Il faut dire que leurs commanditaires ne sont pas des enfants de coeur et qu’il n’est pas possible de renoncer à un tel engagement sous peine des pires représailles. Une voie sans issue dont il est impossible de s’extraire.

     

    fanny taillandier,sicario bébé,éditions rivages,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,retour de lecture,chronique littéraire,parution 2026,lecture 2026,roman noir,littérature noireRoman noir ? Roman d’amour ? Roman social ? Ne cherchez pas, Sicario Bébé se décline sur les trois  registres dans ce qui apparaît comme un texte chargé de nuance ce qui fait que Fanny Taillandier s’affranchi des écueils propre à chacun des genres qui s’agrègent les uns aux autres. Ainsi, il n’y aura pas de mièvrerie dans les rapports amoureux de Djen et de Blaise auxquels on s’attache immanquablement en suivant leurs points de vue respectifs qui s’enchainent dans une alternance qui donne du rythme à ce récit imprégné d’une noirceur toute relative s’inscrivant davantage sur le registre de la tension avec cet enjeu sous-jacent de savoir s’ils vont commettre ce crime pour lequel ils vont être rémunéré, faisant écho à ces adolescents, voire même des enfants qui ont défrayé l’actualité des faits divers en tant que tueur à gage pour le compte de narcotrafiquants sans scrupule. Néanmoins, à mesure que se dévoile les personnalités du trio qu’ils forment avec Bobby, on doit bien admettre que le suspense est de courte durée car en s’inscrivant dans un réalisme social dans laquelle on la sent véritablement à l’aise et qu’un Pierre Jolivet ou un Ken Loach ne renieraient pas, Fanny Taillandier s’installe dans une chronique sociale passant en revue tout un environnement précaire que l’on distingue aussi bien dans cet ensemble d’immeubles voués à la destruction, dans les ZAD ainsi que dans les foyers sociaux, mais qui  se dilue l’air de rien sur l’ensemble de cette ville sans nom, de seconde zone. Et en dépit de la détresse et des aléas qui jalonnent les parcours de ces trois jeunes gens, on ne peut s’empêcher de voir émerger quelques lueurs d’espoir qui jalonnent cette intrigue où l’on tente de s’extirper du marasme par tous les moyens possibles, au gré de rencontres qui tendent à briser ce déterminisme social dans lequel on voudrait les enfermer à l’instar de ces formations pour lesquelles Blaise serait prédestiné. A partir de là, on apprécie véritablement ces individus qui apparaissent dans l’existence de Blaise et de Djen. Il y a évidemment Bobby, ce gars cool, cet ami fidèle qui aspire à devenir magicien ou cette aïeule s’installant dans une ZAD afin d’éviter de finir son existence dans un EPAHD, ou Sanoune s’employant à venir en aide aux travailleurs précaires, tous représentatifs de cette communauté aux limites de la marge dont l’humanité se révèle dans ces instants de solidarité et de générosité qui émaillent le texte. Peut-être aurait-on aimé que Julien et Malabar, les deux trafiquants de drogue qui sévissent dans cette cité en décomposition, soient un peu plus incarnés et se déploient davantage dans cette intrigue où ils se contentent tous deux d’alimenter la tragédie qui va prendre de l’ampleur au terme d’une confrontation attendue mais dont la finalité se révèle tout aussi brève que singulière.  Il n’empêche que Sicario Bébé ne verse jamais dans l’excès et le sensationnalisme par rapport à ce thème d’enfant tueur que Fanny Taillandier traite avec une rigueur formelle imprégnée d’une émotion salutaire qui anime ce jeune couple bien éloigné des idées reçues, comme en témoigne leur rapport à la culture et à la littérature avec notamment ces références à Homère et à René Char qui parsèment ce récit sombre certes, mais d’où émergent également quelques superbes instants de tendresse, véritables odes à la vie et à la liberté qui deviennent finalement les sujets centraux de ce singulier roman sortant, l’air de rien et de manière habile, des normes convenues. Une belle découverte ce qui fait que l’on se réjouira de rencontrer Fanny Taillandier à l’occasion du festival Libri Mondi broie du noir qui se déroulera à Luri, en Corse, ce samedi 30 mai 2026.

     

     

    Fanny Taillandier : Sicario Bébé. Editions Rivages 2026.

    A lire en écoutant : Babacar de France Gall. Album : Babacar. 1987, 2004 Warner Music France.

  • Olivier Truc : La Baleine Et Le Berger. Récits d'objets.

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    Service de presse.

     

    Lorsqu'il débarque aux Quais du Polar en 2013, il remporte le prix des lecteurs avec son premier roman policier; Le Dernier Lapon {Métailié 2012), qui fait sensation en raflant pas moins d'une vingtaine de prix récompensant le premier opus de la série de la Police des Rennes qui dépeint cette environnement du Grand Nord dont il est désormais familier puisqu'il officie également comme correspondant auprès de nombreux médias pour les pays nordiques et baltes pour lesquels il a également consacré plusieurs documentaires en tant que réalisateur. Olivier Truc est également l'auteur de plusieurs récits dont L’Affaire Nobel, Une Autre Histoire De La Suède (Grasset 2019) retraçant le scandale qui a entaché l'institution, ainsi que, sous une forme plus romancée, l'affaire des sous-marins de Karachi dont il dessine les contours avec Les Sentiers Obscurs De Karachi {Métailié 2022) tandis qu'il dénonce les affres de la colonisation et de l'évangélisation de la Scandinavie qui transparaissent dans Le Cartographe Des Indes Boréales {Métailié 2019), récit d'aventure dense autour du parcours d'Izko qui devient le témoin des bouleversements ravageant la région au XVIIe siècle. Régulièrement présent aux Quais Du Polar, Olivier Truc a également participé au partenariat littéraire du festival, "Deux auteurs, deux pays, un seule enquête", en publiant L'Inconnue Du Port (Point 2023), brève intrigue énergique se déroulant entre Barcelone et Lyon qu'il a coécrit avec la romancière espagnole Rosa Montero. Mais c'est d'une toute autre démarche dont il s'agit avec La Baleine Et Le Berger puisqu'Olivier Truc s'inscrit dans le cadre de la collection Récits d'Objets du fabuleux musée des Confluences de Lyon consistant, pour chaque écrivain invité, à s'approprier d'un des objets du muséum pour en décliner une intrigue où l'imaginaire est au service de la science. Et ce n'est pas moins du gigantesque squelette du rorqual commun boréal, traversant les différents niveaux du bâtiment à l'architecture audacieuse, dont il s'est emparé pour en relater la découverte sur les côtes corses en 1877. 

     

    olivier truc,la baleine et le berger,musée des confluences,editions cambourakis,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,parution 2026,avis de lecture,lecture 2026,quais du polarEn Corse, Uliveriu, jeune berger de 15 ans, prend garde de ne jamais franchir le col de San Bastiano et arpente le maquis avec le troupeau de chèvres que son oncle irascible lui confie chaque jour. Mais un jour, lorsqu’il s’aperçoit que deux bêtes sont manquantes, il franchit la crête montagneuse masquant la mer et découvre la silhouette massive d’une baleine échouée sur une plage déserte où nul ne s’aventure. Et tandis qu’une nuée d’oiseaux survolent la carcasse du mammifère marin, le garçon distingue le corps sans vie d’un jeune marin partiellement dissimulé sous le flanc de l’animal. Quel événement tragique à lié à tout jamais l'homme et le cétacé ? A plus d'un titre, Iliveriu est tiraillé par la singularité de cette découverte qu'il doit dissimuler à son oncle qui prendrait mal son incartade au détriment du troupeau dont il a la charge. Mais en se confiant à un ancien du village, il perçoit la somme d'argent importante qu'il pourrait obtenir en recueillant les fanons de la baleine, matière très convoitée en cette fin du XIXe siècle. Peut-être obtiendra-t-il des réponses auprès du maître d'école qui vient dispenser ses leçons une fois par semaine et qui dispose de certains ouvrages animaliers mais également des journaux dont il fait la lecture pour l’ensemble des habitants de la localité.  
     

    olivier truc,la baleine et le berger,musée des confluences,editions cambourakis,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,parution 2026,avis de lecture,lecture 2026,quais du polarEn introduction de ce bref roman, vous trouverez quelques caractéristiques de ce squelette de baleine ornant désormais le hall du musée des Confluences de Lyon ainsi que certains aspects sur les péripéties de son acquisition, de la restauration de certaines vertèbres endommagées, de l'absence des fanons, de son exposition au musée Guimet de Lyon jusqu'à sa fermeture, de son sommeil dans une caisse durant plus d'une décennie avant de retrouver la lumière. Et c'est à partir de ces éléments qu'Olivier Truc a façonné cette intrigue prenant l'allure d'une aventure et d'un fait divers s'articulant autour de la personnalité d'Ulivieru Romanetti, un jeune berger corse s'écartant du maquis pour découvrir cette baleine échouée sur une plage déserte ainsi que le corps sans vie d'un marin tout aussi jeune que lui. C'est peu dire que l'on se retrouve totalement immergé dans cette ambiance de nature sauvage où le cri des oiseaux se mêle au murmure des vagues se désagrégeant cette côte désolée tandis que résonne au loin le bêlement des chèvres d'un berger intimidé par cette trouvaille dont il ne sait que faire. A partir de là, l'intrigue prend également l'allure d'une émancipation sociale qui se traduit par le biais de la connaissance, incarnée par ce maître d'école parcourant la région afin de dispenser ses leçons aux enfants des villages olivier truc,la baleine et le berger,musée des confluences,editions cambourakis,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,parution 2026,avis de lecture,lecture 2026,quais du polarenvironnants. De cette soif de connaissance imprégnant ce jeune homme du XIXe siècle, on ne peut s'empêcher de faire le parallèle avec le musée des Confluences abritant plus de deux millions d'objets avec pour ambition de narrer l'histoire de l'humanité par le prisme des sciences naturelles et des sciences humaines se conjuguant pour alimenter notre imaginaire et notre propre soif de connaissance. S'inscrivant ainsi dans un registre très réaliste, on en est à se demander qu'elles sont la parts de récit et de fiction régissant cette intrigue sobre qui n'est pas dénuée d'une certaine émotion que l'on relèvera au fil des révélations mettant à jour les circonstances de cet événement peu commun qu'Olivier Truc décline avec une belle sensibilité animant l'ensemble de l'entourage de ce berger également en quête de justice qui, outre cette baleine échouée, découvre tout un monde qui s'offre à lui. C'est ainsi que La Baleine Et Le Berger vous inciteront à vous rendre au musée pour contempler ce  sublime squelette de baleine admirablement bien conservé, terrain fertile d'un imaginaire que le romancier est parvenu à exploiter avec une habilité saisissante. Et pour celles et ceux qui se rendront aux Quais du Polar, vous pourrez aller à la rencontre d'Olivier Truc qui évoquera le sujet en compagnie d'Olivier Adam, bioacousticien, spécialiste des baleines, tous deux réunis en partenariat avec le musée des Confluences et un festival de littérature noire ouvert sur les richesses que recèlent la ville de Lyon.

     


    Olivier Truc : La Baleine Et Le Berger. Editions Cambourakis & Musée des Confluences 2026.

    A lire en écoutant : Trio en la mineur : Modéré de Maurice Ravel. Album : Trio Ravel. Debussy : Trio en sol majeur pour piano, violon et violoncelle - Ravel : Trio en la mineur pour piano, violon et violoncelle. 1986 Arion.

  • Tiffany Tavernier : L'Ami. Les trous dans le jardin.

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    Pour débuter cette saison #12pour2026 initiée par @steph_bookin et consistant à extraire 12 ouvrages de sa bibliothèque pour en lire un chaque mois, on a corsé l’affaire en sélectionnant des romans  noirs et même des polars n’intégrant  aucune collection dédiée au mauvais genre comme c’est le cas pour la maison indépendante Sabine Wespieser Editeur publiant une dizaine de textes par année de littérature dite « générale ». Pourtant en 2021, c’est bien à l’occasion du festival Toulouse Polar du Sud que je découvre l’oeuvre de Tiffany Tavernier qui a publié trois romans auprès de cette éditrice emblématique et qui débat en compagnie de Laurent Mauvignier sur le thème des frontières entre la littérature noire et la littérature blanche, quand la violence mélange les genres, à l’occasion des parutions de L’Ami pour l’une et d’Histoires De La Nuit (Minuit 2020) pour l’autre et que que l’on peut écouter sur ce lien. Romancière, également scénariste en travaillant aux côtés de son père Bertrand Tavernier, Tiffany Tavernier s'est aventurée sur une multitude de sujets où elle s'emploie à faire un pas de côté afin d'avoir un autre regard sur des thèmes parfois rebattus à l'instar du personnage du tueur en série que l'on retrouve dans L'Ami où l'autrice se penche sur le désarroi d'un homme proche de son voisin avec lequel il a tissé des lien d'amitiés très fort, jusqu'au moment où il apprend que ce dernier est le meurtrier d'une dizaine de jeunes filles qu'il a agressées sexuellement avant de les enterrer dans les environs de sa maison. Si la personnalité du tueur apparaît en retrait comme dans Ces Femmes-Là d'Ivy Pochada qui se focalisait sur le parcours des victimes, c’est l’entourage d’un assassin en série que Tiffany Tavernier met en avant pour s’interroger sur ce sentiment de trahison émanant d’un ami dont la personnalité monstrueuse va apparaître brutalement au grand jour.

     

    tiffany tavernier,sabine wespieser editeur,l’ami,chrinique littéraire,blog littéraire,blog mon roman noir et bien serré,roman noir,littérature noire,lu en 2026Ouvrier en maintenance, Thierry navigue entre l’usine et la maison qu’il a retapée de ses mains, tandis que sa femme Elizabeth se consacre à ses patients en tant qu’infirmière dévouée. Vivant dans un endroit sublime mais isolé, ils ont noué des liens d’amitié fort avec leurs voisins Guy et Chantal, un couple sans histoire. Mais lorsqu’un samedi matin, Thierry voit débarquer un groupe d’intervention de la gendarmerie, c’est la stupeur qui l’envahit lorsqu’il apprend que leurs amis ont été interpellé dans la cadre d’une série de disparitions de jeunes filles de la région dont l’une d’entre elles a pu s’échapper après avoir subi de multiples sévices. En prenant la mesure de l’ampleur de la monstruosité des faits, Thierry distingue cet abîme qui s’ouvre sous ses pieds, lui, qui d’ordinaire si réservé, a noué une relation très forte avec cet individu qu’il croyait si bien connaître. C’est donc un mélange de colère, de désarroi et même de déni qui l’envahît accompagné de ce sentiment de culpabilité qui le taraude alors que son couple se désagrège à mesure que ce fait divers terrifiant défraie la chronique avec cette question lancinante qui revient sans arrêt : Comment n’a-t-on pas pu percevoir que celui dont on est si proche est une véritable incarnation du mal ?  

     

    Entre deux personnes appréciant les travaux de réfection ou d’entretien d’une maison, le courant ne pouvait que passer mais voilà que les outils que Thierry a prêté à son meilleur ami prennent une toute autre dimension à mesure que les révélations émergent autour de la personnalité de ce tueur responsable de la disparition d’une série de jeunes filles auxquelles il a fait subir les pires outrages. Il en va de même pour Elizabeth réalisant que la dépression de son amie Chantal  avait d’autres origines que les simples aléas de la vie de couple et regrettant de ne pas avoir été suffisamment  disponible lorsqu’elle voulait se confier, avant d’y renoncer. C’est sur ce registre de l’aveuglement et des regrets qui en découlent, que Tiffany Tavernier dresse le superbe portrait d’un homme rongé par le remord de n’avoir rien perçu et qui passe au travers de toute une gamme de sentiments que sont notamment cette fureur qui l’habite faisant écho à toute la monstruosité de Guy et qui vont le conduire vers une espèce de quête initiatique qu’il effectuera presque à son corps défendant tant il s’est enferré dans une espèce de solitude mutique que son épouse Elizabeth, mais également ses collègues de travail ne sont plus en mesure de supporter. Alors que la vie de Thierry bascule, on observe ainsi le désarroi de cet homme soudainement libéré de tous ses carcans qui va parcourir les différents lieux de son passé alors que les souvenirs d’enfance qu’il pensait avoir enfoui au plus profond de lui-même vont peu à peu affleurer dans le bouleversement d’une existence qu’il tente de reconstruire du mieux qu’il le peut. Si les contours du tueur en série et de ses exactions sont bien omniprésents, ils demeurent extrêmement flous et se déclinent sur un registre d’une rare intelligence en filigrane de l’existence d’un de ses proches dont on découvre quelques révélations surprenantes qui vont émerger dans le chaos de cette quête de soi véritablement imprégnée de lumière faisant écho aux ténèbres de ce terrible fait divers. Tout cela se décline au gré d’une écriture sobre et gracieuse, imprégnée d’une forte sensibilité qui affleure dans la personnalité de Thierry, L’Ami d’un individu abject qui va pourtant le contraindre à se reconstruire au gré de ce parcours initiatique bouleversant et d’une incroyable humanité.

     

    Tiffany Tavernier : L’Ami. Sabine Wespieser Editeur 2021.

    A lire en écoutant : Benjamin de Les McCann. Album : Much Less. 2005 Atlantic Record Corp.

     

  • EARL THOMPSON : UN JARDIN DE SABLE. MISERE ET CHATIMENT.

    Capture d’écran 2025-12-21 à 17.01.48.pngPour en savoir plus, vous vous intéresserez à la chronique que Philippe Garnier a publié en 2018 dans Libération à l'occasion de la publication de l'ouvrage en français, car qui de mieux que le traducteur, nous ayant permis de découvrir Joe Fante et Charles Bukowski, pouvait parler de ce roman hors norme à l'image de son auteur ? On s'étonne d'ailleurs qu'il n'ait pas traduit Un Jardin De Sable d'Earl Thompson qui s'inscrit dans le même courant que Demande A La Poussière et Journal D'Un Vieux Dégueulasse, avec cette tonalité âpre et cette crudité qui imprègne le texte. Quoiqu'il en soit, c'est donc Jean-Charle Khalifa qui s'est attelé à la traduction de l'ouvrage, tout comme celle de Tattoo (Monsieur Toussaint Louverture 2019) et de Comprendre Sa Douleur (Monsieur Toussaint Louverture 2023), publié à titre posthume, dans lesquels figurent également Jack Andersen qui n’est, ni plus ni moins, que l'alter égo d'Earl Thompson ayant vu le jour dans une ferme du Kansas en 1931 et qui, après avoir menti sur son âge, servira dans l'armée durant la Seconde guerre mondiale puis lors du conflit avec la Corée, avant de bourlinguer à travers le monde tout en exerçant mille et un métiers pour retourner au pays où il rendra l'âme prématurément du côté de Sausalito, en 1978 à l'âge de 47 ans alors qu'il connaissait une certaine notoriété dans le milieu littéraire américain. Publié en 1974, Un Jardin De Sable, véritable pavé (au propre comme au figuré) dans la mare d'une misère éclaboussant le lecteur, présente la particularité de mettre en scène des individus dont il n'est guère question habituellement à savoir un peuple d'indigents se débattant dans un quotidien morne, sans perspective où l'adversité entraîne ces hommes et ces femmes de peu dans une spirale infernale de brutalité, d'alcool et de sexe qu'Earl Thompson expose avec la crudité et la violence caractérisant son style. Et même si l'époque était davantage propice à ces ouvrages licencieux, on s'étonnera qu'Un Jardin De Sable ait fini parmi les finalistes du National Book Award alors que le récit graveleux au possible renvoie un ouvrage comme Last Exit to Brooklyn de Hubert Selby Junior au rang de roman pour midinette. D’ailleurs, au vu des scènes explicites, il n'est pas surprenant de retrouver l'ouvrage en main d'adolescents en quête de sensations comme l'évoque  Donald Ray Pollock dans la préface qu'il a rédigée pour exprimer tout le bien qu'il pensait de ce bouquin rempli de sexe, de salauds, de crasse, d'alcool et d'une profonde pauvreté figurant parmi les premiers romans à lui avoir donné envie d'écrire et qui a inspiré de près ou de loin toute une multitude d'écrivains de la littérature noire citant régulièrement Earl Thompson comme l'une de leur référence. Cela  n'a pas empêché que le romancier tombe dans l'oubli avant de resurgir, plus de trente ans après sa mort, sur les étals des librairies francophones pour découvrir cet univers rugueux du Kansas de la fin des années trente, entre Grande Dépression et Dust Bowl ravageant une région où sévit la prohibition et la contrebande qui en découle dans ce qui apparaît finalement comme une version trash des Raisins De La Colère, imprégnée de foutre et de sang pour reprendre le titre de l'article de Philippe Garnier plein d'à propos.

     

    earl thompson,un jardin de sable,éditions monsieur toussaint louverture,roman noir,roman américain,chronique littéraire,blog littéraire,mon roman noir et bien serré,littérature noireC'est un an avant l'élection de Roosevelt que John Andersen, que tout le monde appelle Jacky, voit le jour à Wichita dans le Kansas au sein d'un environnement précaire. Il faut dire que le gamin ne part pas avec tous les atouts, puisque son père Odd Andersen préfère abandonner femme et enfant pour s'acoquiner avec miss Wichita avant de trouver la mort dans un accident de voiture, tandis que sa mère Wilma est plus encline à picoler et à séduire les gars dans les bars avant de prendre le large, elle aussi, en laissant son fils au bon soin des grands-parents qui ont perdu leur ferme. Qu'à cela ne tienne, Jacky grandira dans le Quartier Nègre, situé non loin du Coffee Cup, un rade assez glauque que son grand-père a repris et dans lequel sa grand-mère sert une honnête tambouille pour les travailleurs du coin. C'est dans les bas-fonds de cet environnement de misère où le sexe, la brutalité et autres turpitudes affleurent à chaque coin de rue, que le garçon va trouver sa place dans ce qui apparaît comme un combat quotidien où la vie ne vous fait pas le moindre cadeau. Et puis avec le retour de sa mère qui s'est remariée, l'espoir renaît lorsqu'elle l'emmène à Pascagoula dans le Mississippi où elle va l'élever dans une belle maison que son beau-père Bill est sur le point d'acquérir. Mais en attendant, Jacky se retrouve une nouvelle fois dans un foyer précaire où il côtoie truands minables, macs vicieux et vagabonds pervers tout en composant avec un beau-père à la main leste, davantage porté sur la boisson et la gaudriole que sur le travail qu'il perd avec un indéniable constance. 

     

    earl thompson,un jardin de sable,éditions monsieur toussaint louverture,roman noir,roman américain,chronique littéraire,blog littéraire,mon roman noir et bien serré,littérature noireC’est un ouvrage dense d’une dureté improbable se déclinant sur plus de 800 pages nous immergeant au sein de l’atmosphère rugueuse de l’Amérique de la Grande Dépression dans laquelle grandit un garçon amené à évoluer dans un environnement de violence et de stupre qu’Earl Thompson dépeint avec une grande précision sans nous épargner le moindre détail, aussi sordide soit-il. En guise de préambule, pareil à la beauté bien ordonnée d’un jardin de sable auquel il compare le Kansas et donnant son titre au roman, l’auteur se lance sur quelques pages dans l'époustouflant survol de cet état sans relief dont il énumère les aspects géographiques, sociaux et historiques dans un condensé d’une portée redoutable qui nous laisse déjà entrevoir la dureté et la brutalité de cette région de la grande plaine où l’on s’égare dans l’immensité de cet océan de blé, sur les interminables prairies à bisons dans lesquels sont enfouis désormais les missiles intercontinentaux. Ainsi, sur l’espace de quelques paragraphes plein de panache, Earl Thompson passe donc en revue, avec une impressionnante acuité, tout ce qui a façonné le Kansas, de la préhistoire à nos jours, et où se succèdent les silhouettes fantomatiques des indiens disparus, les personnalités du far west comme Will Bill Hickok ainsi que les truands notoires des années trente comme Pretty Boy Floyd qui ont traversé cette région imprégnée de courants religieux rigoristes où l’on réclame déjà des lois destinées à bannir toute littérature jugée obscène. Un fois le cadre posé, c'est donc autour de la jeunesse de Jack Andersen que se décline un récit composé d'une succession de scène du quotidien de son entourage composé notamment d'une famille dysfonctionnelle l'amenant à côtoyer le monde interlope de ces quartiers populaires où la misère affleure à chaque coin de rue alors que le pays sombre dans le chaos économique de la Grande Dépression dont on perçoit les conséquences à chaque instant notamment avec la perte de la ferme de ses grands-parents victimes d'une réforme agraire sans concession. S'articulant sur deux volets où l'auteur passe tout d'abord en revue les hommes et les femmes composant la famille de Jack dont ce grand-père fustigeant le gouvernement de Roosevelt à chaque instant mais affichant tout de même une certaine affection pour son petit-fil Jack, tout comme son épouse, une femme touchante, qui s'échine à la cuisine d'un rade minable en permettant ainsi de joindre les deux bouts d'une existence précaire. Dans le second volet, on découvrira la personnalité de Wilma, la mère de Jack, qui va l'emmener dans le Mississippi auprès de son nouvel époux prénommé Bill  et davantage porté sur la boisson et les combines foireuses que sur le travail à proprement parler. C'est donc dans un environnement cruel et sordide, où l'on court après le moindre cent, qu'évolue ce gamin frayant avec une communauté d'indigents trouvant dans la violence et le sexe une forme d'exutoire de la misère qui leur colle littéralement à la peau et qui rejaillit sur cet enfant malmené, victime de sévices insoutenables et parfois dérangeants comme cet amour qu'il porte à sa mère virant à l'inceste dont Earl Thompson nous livre le moindre détail. Mais bien plus que de vouloir choquer, c'est une démarche de véracité qui émerge de ce récit outrancier, où l'auteur dépeint avec une rare minutie le moindre aspect de ce qui compose l'atmosphère glauque mais parfois grandiose de cette communauté esquintée par la crise économique avant de déboucher sur une guerre promesse d'emplois et de chaos encore plus grands vers lesquels Jack va s'acheminer. Ouvrage éminemment social, d'une noirceur froide et incandescente à la fois, Un Jardin De Sable est l'incarnation de ces romans coups de poing qui ne vous épargne à aucun moment afin de nous confronter aux affres d'une désolation  existentielle où l'espoir se niche dans la trajectoire d'un car dont la destination demeure incertaine, à l'image de la vie elle-même qui rejaillit dans le foisonnement de ce texte hors norme. 

     

    Earl Thompson : Un Jardin De Sable (A Garden Of Sand). Editions Monsieur Toussaint Louverture 2018. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean-Charles Khalifa. Préface de Donald Ray Pollock traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Nicolas Niziolek.

     

    A lire en écoutant : Tom Traubert's Blues de Tom Waits. Album : Asylum Years. 1984 Asylum Records/WEA Records.