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  • PASCAL DESSAINT : LES DERNIERS JOURS D’UN HOMME. LA TRAGEDIE DES MAINS D’OR.

     

    Capture d’écran 2013-10-25 à 18.00.04.pngOn a souvent qualifié le roman noir de littérature contestataire parce qu’il s’employait à dénoncer des faits de société que peu d’autres genres littéraires s’emploient
     à relater. Avec Les Derniers Jours d’un Homme, Pascal Dessaint évoque le scandale de la fermeture brutale de l’usine Métaleurop et de ses ouvriers licenciés sans aucun plan social qui doivent désormais survivre dans une région complètement sinistrée par le chômage et la pollution.

     

    Trois parties au titres puissamment évocateurs : Le Deuil, La Mémoire et La Tempête subdivisent cette alternance de deux voix que plusieurs années séparent. Il y a tout d’abord Clément, ancien ouvrier reconverti dans l’élagage, qui, après la mort de sa femme, doit élever seul sa petite fille Judith. A travers son regard, nous observons cette région ravagée par la pollution et le désespoir de ses habitants à la perspective d’une fermeture prochaine de leur usine. Des années plus tard, alors que le site industriel est en cours de démolition, c’est au tour de sa fille Judith d’évoquer les circonstances tragiques de la mort de son père en rencontrant les acteurs qui en ont été les témoins. C’est l’oncle Etienne qui fera le lien entre ces deux personnages que la mort a séparé beaucoup trop tôt. Confident de l’un et père de substitution pour l’autre, l’oncle Etienne, handicapé au niveau du bras droit, est un original au cœur généreux quelque peu porté sur la boisson. Témoin impuissant d’une machinerie sociale écrasante qui le dépasse il sera la mémoire de Clément et le guide de Judith dans ce monde ouvrier en pleine décomposition.

     

    Par de petites touches intimistes Pascal Dessaint nous entraine dans cette chronique d’une mort annoncée sans pour autant verser dans le larmoyant. Toute l’histoire est teintée de dignité et de bassesses qui sont les dualités intrinsèques de chaque être humain poussé dans les retranchements du désespoir. On suit les périples de deux personnages qui se sont employés à s’aimer sans pour autant parvenir à se découvrir. C’est  grâce à la sensibilité et aux souvenirs de l’oncle Etienne que Clément et Judith parviendront à s’extraire de leur réserve et de leur pudeur respective pour trouver un semblant d’humanité dans une région minée par le silence et les regrets. Tragique pour Clément et source d’espoir pour Judith le réveil de ces deux personnages engoncés dans un quotidien blafard balayé par la poussière nous permet de découvrir le quotidien d’une population engourdie par l’absence de perspective d’avenir.

     

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    Tour Metaleurop (crédit photo : La Voix du Nord)

     

    Une multinationale basée en Suisse (Glencore) qui ferme une usine (Metaleurop à Noynelle-Godault) sans préavis en laissant un site contaminé, plus 800 ouvriers sur le carreau et une population décimée par les cancers et leucémies voici la réalité noire que Pascal Dessaint s’est employé à dénoncer dans Les Derniers Jours d’un Homme. Une réalité plus noire que n’importe quel roman.

     

     

    "J’voudrais travailler encore, travailler encore.

    Forger l’acier rouge avec mes mains d’or

    Travailler encore, travailler encore

    Acier rouge et mains d’or"

                Bernard Lavilliers : Les Mains d’Or 

     

    Pascal Dessaint : Les Derniers Jour d’un Homme. Editions Rivages/noir 2013.

    A lire en écoutant : Les Mains d’Or de Bernard Lavilliers. Album : Arrêt sur Image. Barclay 2002.

  • Nouvelle maison d'édition. Les Furieux Sauvages

    Trop rare pour être passé sous silence, les éditions des Sauvages se lancent dans la publication de polars helvétiques. Cette nouvelle collection éditée sous le label « Furieux Sauvages » sortira d’un coup trois ouvrages que vous pourrez découvrir le 22 novembre 2013 à 1730, à la librairie du Boulevard. Ne cherchez pas sur Amazon ou autre site de vente en ligne car dans une démarche cohérente, les éditions des Sauvages ne désirent rien d'autre que de vendre du livre dans une librairie. Alors jetez vos Kindle (dont la bibliothèque que vous avez conçue ne vous appartient pas) et bougez vos fesses pour retrouver cet objet de carton et de papier qui vous transporte dans un univers sans limite.

     

    Un extrait du site que vous pouvez découvrir ici.

     

     

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    Le point de vue de l’éditrice : 

    « Raconter des histoires

    Le roman francophone ayant entrepris sa grande opération de destructuration dans les années 30, raconter des histoires est passé au deuxième plan, loin derrière le style, et s'est concentré dans le mauvais genre. Les mauvais genres sont devenus le refuge des raconteurs d'histoires. Là où l'on voulait s'exprimer autrement que par le pamphlet ou l'essai, il y avait les polars, la science fiction, la fantasy et les livres pour les enfants. Dans le roman policier, on pouvait avoir les pieds dans la boue, du goût pour les faits, le mauvais alcool, on pouvait se permettre d'être de mauvaise humeur et grossier, sans que personne de vous accuse de manquer de style, de classe ou de culture.

     

    C'est ainsi que bien des auteurs trouvèrent de quoi financer leur goût d'écrire de la littérature sérieuse publiée dans des collections blanches par le biai du polar. (cf Nathalie Heinich Être écrivain. Création et identité, Paris, La Découverte, 2000).

     

    Tout cela pour dire que le temps passant, le genre policier a perdu son odeur de bas-fonds et la vraie littérature a abandonné sa morgue snobe. La littérature policière s'est spécialisée et divisée, aujourd'hui il faut définir de nouveaux cadres et en faire éclater certains selon comment on perçoit les choses.

     

    Le roman policier a gagné en reconnaissance et je ne suis pas loin de penser que son retour, si puissant, dans les libraires est le retour des histoires et de la narration.»

    Qui a dit que le polar suisse n'existait pas ?!

     

    LES FURIEUX SAUVAGES, MAISON D'EDITION DE POLARS SUISSES.

    A lire en écoutant : Hemmige de Stephan Eicher. Album : Engelberg. Barclay 1991.

  • MAJ SJOWALL & PER WAHLOO : ROSEANNA. RETOUR AUX SOURCES.

    sjowall,wahloo,roseanna,rivagesAprès une série de déconvenues littéraires, il est parfois nécessaire de retourner vers les fondamentaux pour se ressourcer et trouver à nouveau du plaisir dans la lecture. Il n'en va pas autrement dans le domaine du polar et du roman noir. Cela faisait déjà quelques temps que je lorgnais du côté de Rivages, la salutaire réédition de la série des enquêtes de Martin Beck. Tout comme Giorgio Scerbanenco, j'avais découvert cette série dans la collection 10/18 à la fin des années 80 alors que la déferlante de polars nordiques n'en était qu'à un stade de douce utopie. A cette époque on lisait du polar made in USA, du néo polar français et du thriller britannique, car les auteurs des autres pays étaient essentiellement édités dans des collections de poches aux tirages des plus confidentielles.

     

    Le couple que formaient à la vie Per Wahloo et Maj Sjowall s’est employé durant une décennie à dénoncer le modèle idyllique de cet état providence qu’était la Suède. C’est derrière ce vernis que l’on découvre les revers d’un modèle social qui s’apprête déjà à voler en éclat sous la pression d’un libéralisme économique  en devenir. La série de Martin Beck comporte dix volumes qui ont été écrits entre 1965 et 1975 et qui s’arrête avec le décès de Per Wahloo. La plupart des critiques et bloggeurs s’accordent pour dire que le Roman d’un Crime (c’est ainsi que l’on dénomme la série Martin Beck) est une série qui frise la perfection et c’est sur le fait de savoir parmi les 10 ouvrages lequel est le meilleur que vous trouverez de nombreuses dissensions.

     

    En ce qui me concerne, j’ai une préférence particulière pour Roseanna,  premier roman de la série, parce que leurs auteurs ont su mettre en relief la lenteur d’une enquête policière et son côté parfois fastidieux sans que l’on en éprouve le moindre ennui, ce qui est une gageure qu’ils sont parvenus à relever avec un talent qui frise le génie. Martin Beck, enquêteur de la police criminelle de Stockholm est appelé à renforcer les policiers de la ville de Motola qui ont découvert le corps dénudé d’une jeune femme dans un canal tout proche. Il faudra toute la détermination et la patience d’un enquêteur entêté pour parvenir à identifier la jeune femme décédée ainsi que son bourreau.

     

    Vous l’aurez compris Roseanna ne s’appréhende pas comme un thriller trépident. C’est un ouvrage qui prend son temps et qui s’installe doucement pour dérouler son intrigue. Vous découvrirez les différents personnages qui résonneront de manière plus ou moins importante au fil des dix enquêtes auquel Martin Beck devra faire face. Le personnage principal est un homme somme toute ordinaire doté d’une conscience professionnelle qui en fait quelqu’un  d’un peu à part. Cet acharnement au travail lui coutera très probablement son mariage qui s’étiole au fil des enquêtes qu’il mènera durant toute la décennie.

     

    De par son côté ordinaire, Martin Beck n’est pas sans rappeler le commissaire Maigret par son côté fermé et bougon, même si on lui découvre beaucoup plus de vulnérabilité que chez son illustre prédécesseur. Chacun des ouvrages édités chez Rivages est préfacé d’un grand nom du polar, car Martin Beck et son équipe sont les précurseurs du police procédural qui a inspiré entre autre Henning Mankell qui préface d’ailleurs Roseanna, Ed Mac Bain et John Harvey pour ne citer que les meilleurs.

     

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    Ces hommages appuyés ne font que renforcer la certitude que les années n’ont en rien altéré la qualité de ces superbes polars qui parviennent encore à refléter les affres d’une époque qui ne saurait être révolue parce que le roman policier tout comme le roman noir sont, comme je le martèle depuis toujours, le reflet de notre espace et de notre temps.

     

     

     

    Maj Sjowall & Per Wahloo : Roseanna. Rivages/noir 2008. Traduit du suédois par Michel Deutsch.

    A lire en écoutant : Vinegar & Salt de Hooverphonic. Album : Hooverphonic with orchestra. Columbia 2012.