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USA - Page 21

  • WILLIAM BOYLE : GRAVESEND. L'HYMNE DU DESESPOIR.

    Capture d’écran 2016-05-26 à 00.28.13.pngUn peu plus d’un millier d’ouvrages. C’est le nombre de romans qu’a publié la maison d’éditions Rivages/Noir durant 30 ans devenant ainsi l’une des grandes références mondiales dans l’univers du roman noir et policier. Une belle collection si l’on prend la peine de consulter la liste où figurent les grands noms de la littérature noire, mais également des auteurs méconnus qui émaillent cet inventaire prestigieux. Travailleurs de l’ombre, très souvent mis en exergue par son directeur, il faut particulièrement saluer les traducteurs à l’instar de Pierre Bondil, Jean-Paul Gratias, Daniel Lemoine et Freddy Michalsky qui parvinrent à donner une voix française à ces auteurs américains tout en conservant leur petite musique si particulière. Outre une traduction soignée, l’une des particularités de la maison Rivages/Noir est de remettre constamment l’ouvrage sur le métier avec cette volonté farouche de nous faire découvrir de nouveaux auteurs de qualité. C’est ainsi, plutôt que de mettre en valeur une de ses têtes de file, que le numéro 1000 de la collection échoit à Gravesend, premier roman de William Boyle.

     

    A Gravesend, quartier italien, au sud de Brooklyn, il y a ceux qui restent et ceux qui reviennent. Parmi ceux qui restent il y a Conway qui attend son heure afin de venger la mort de son frère Duncan, assassiné sauvagement, il y a de cela seize ans, par Ray Boy Calabrese une des figures du quartier. Parmi ceux qui reviennent, il y a justement Ray Boy Calabrese qui vient de purger sa peine de prison, mais qui attend désespérément de payer le prix fort de ses actes passés. Parmi ceux qui restent, il y a Eugene, jeune adolescent boiteux, qui souhaite montrer à Ray Boy, cet oncle déchu qui n’est plus que l’ombre de lui-même, qu’il peut également devenir un caïd du quartier. Parmi ceux qui reviennent, il y a la belle Alessandra qui traîne dans ses valises ses rêves déchus d’actrice de cinéma. A Gravesend, il y a des destinées qui s’entrechoquent brutalement dans un mélange acide de regrets, de colères et de désillusions.

     

    Il y a bien évidemment des classiques immuables, telles la vengeance et l’illusion perdue, qui entrent dans la dynamique du roman noir et que William Boyle illustre parfaitement dans ce premier roman où il met en scène une tragédie prenant pour cadre un quartier modeste de Brooklyn qui devient un personnage à part entière. Plus qu’un quartier Gravesend devient une espèce d’espace verrouillé où gravitent, de manière dérisoire, des protagonistes qui ont cessé depuis longtemps d’agiter leurs illusions perdues. On perçoit ainsi cette colère et cette frustration taraudant chacun des acteurs qui ne parviennent pas à se dégager d’une destinée qui semble gravée dans le marbre glacé de l’amertume. Mais c’est lors de sursaut, de révolte que les drames se mettent en place dans une explosion de violence qui ébranle toute la communauté assoupie dans une torpeur teintée de nostalgie.

     

    On ressent immédiatement quelque chose d’hypnotique dans l’écriture de William Boyle qui arrive à nous immerger, jusqu’à l’étouffement, dans ce quartier où il dépeint des personnages forts et poignants tout à la fois avec cette propension à mettre doucement en branle la machine infernale qui va broyer les destins dans des scènes d’une brutalité sèche et cruelle. C’est peut-être parce qu’il n’y a rien de flamboyant et d’épique dans ce roman que William Boyle parvient à incarner, avec une belle justesse, l’état d’esprit d’un pays fatigué de traîner derrière lui cette fameuse illusion du rêve américain. Finalement Gravesend c’est l’hymne du désespoir qui touche le cœur des hommes avec un roman noir pas comme les autres qui mérite bien cette mise en lumière que lui octroie ce numéro 1000 de Rivages/Noir.

     

    William Boyle : Gravesend. Editions Rivages/Noir 2016. Traduit de l’anglais (USA) par Simon Baril.

    A lire en écoutant : We Used to Think the Freeway Sounded Like a River de Richmond Fontaine. Album : We Used to Think the Freeway Sounded Like a River. Winner Casino Music BMI 2009.

     

     

  • Kris Nelscott : A Couper Au Couteau. Etat de siège.

    Capture d’écran 2016-05-08 à 21.38.34.pngEn librairie, lorsque vous ferez l’acquisition d’un roman de la série Smokey Dalton, vous aurez sans doute droit à un regard complice de la part du libraire qui vous classera immanquablement dans la catégorie des initiés. Il faut dire que cette série méconnue n’a pas connu le succès qu’elle serait pourtant en droit de mériter et que son auteur Kris Nelscott, pseudo de l’écrivaine Kristine Kathryn Rusch, semble avoir mis un terme aux aventures de son détective privé afro-américain évoluant dans le climat malsain des émeutes sociales qui secouaient les USA durant les années soixante.

     

    Après l’assassinat de Martin Luther King, Smokey Dalton a quitté précipitamment Memphis en compagnie du jeune Jimmy, témoin gênant du meurtre du charismatique révérend. Pourchassé par la police de Memphis et le FBI, Smokey Dalton et son petit protégé se sont installés, sous une fausse identité, dans la ville de Chicago où le détective a trouvé un emploi comme agent de sécurité au sein de l’hôtel Hilton. Mais avec la tenue de la convention des Démocrates et les rassemblements de mouvements contestataires menés par les Yippies, la ville sous pression, est truffée de policiers et d’agents gouvernementaux en tout genre. Une ville assiégée sous tension. Mais au cœur du ghetto, ce sont les petits garçons noirs qui meurent dans l’indifférence générale. Il ne reste alors que Smokey Dalton pour mener l’enquête, d’autant plus que ces enfants ont le même âge que Jimmy.

     

    Avant d’entamer ce second opus des enquêtes de Smokey Dalton, il est recommandé de lire le premier ouvrage, La Route de Tous les Dangers, tant les intrigues y sont étroitement liées. En installant son détective dans la ville de Chicago, l’auteure prend à nouveau le temps de nous immerger dans une ville des sixties qu’elle parvient à nous restituer d’une façon bluffante, au travers du quotidien des personnages qui traversent le récit. A la fois concise et précise, Kris Nelscott pose la trame historique d’une ville sous tension avec la convention des Démocrates et les rassemblements contestataires qui tournent finalement à l’émeute. Dans ce contexte où la nervosité est extrêmement palpable, l’auteure met en avant l’indifférence des autorités face aux disparitions et aux meurtres d’enfants issus des communautés afro-américaines.

     

    Des ghettos aux quartiers chics de Chicago, du Hilton où séjournent les Démocrates au parc Lincoln dans lequel se rassemblent les manifestants, Smokey Dalton arpente les rues de la ville en nous permettant de découvrir cette escalade infernale historique où la révolte et la contestation se heurtent aux enjeux sécuritaires d’un maire intransigeant. A la poursuite d’un tueur d’enfant, Smokey Dalton croise tout au long de son enquête les événements qui trouvent leur apogée au cœur des violentes confrontations entre les manifestants et les forces de l’ordre qui dégénèrent en émeutes. C’est dans ce contexte chaotique que son enquête trouvera son dénouement tragique dans un final dantesque et percutant.

     

    A Couper au Couteau, est un ouvrage charnière de la série Smokey Dalton car il prend pour cadre une nouvelle ville dans laquelle va évoluer notre héros en nous permettant de faire la connaissance de nouveaux personnages à l’instar de l’inspecteur Johnson, flic bourru mais intègre, que l’on va très certainement retrouver dans les prochaines enquêtes du détective Smokey Dalton.

     

    Tension narrative sur fond de tensions historiques, A Couper au Couteau est un récit explosif mené avec beaucoup de finesse et de sensibilité.

     

    Kris Nelscott : A Couper Au Couteau. Editions Points 2010. Traduit de l’anglais (USA) par Luc Baranger.

    A lire en écoutant : Sweet Home Chicago interprété par Eric Clapton. Album : Me and Mr. Johnson. WEA Internationale inc. 2004.

     

     

  • Castle Freeman Jr. : Viens Avec Moi. Nulle part où aller.

    Capture d’écran 2016-03-15 à 17.08.09.pngJe ne sais pas ce que vaut un bourbon du Vermont, mais s’il possède la force des personnages qui habitent le roman de Castle Freeman Jr., j’en achète tout de suite une bouteille. Brut de décoffrage, Viens Avec Moi, premier roman de l’auteur, nous entraîne dans les régions forestières du Vermont où les comptes se règlent sur la durée d’une journée.

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    Ex shérif adjoint, truand local, Blackway a décidé de s’en prendre à la mauvaise personne en tentant d’impressionner Lillian. Mais la jeune femme est bien décidée à faire face à la menace, même si le shérif Wingate se révèle impuissant à la protéger. Sur les conseils de ce dernier, Lilian va se tourner vers Whizzer, ancien bûcheron en chaise roulante qui traîne dans sa scierie désaffectée avec un groupe d’amis loufoques. Parmi eux il y a Nate, un jeune colosse taciturne et Les, un vieillard rusé, qui vont aider Lilian à retrouver Blackway pour tenter de l’empêcher de mettre en œuvre ses noirs desseins. De clandés louches en repaires de toxicos, le trio s’enfonce dans les forêts sombres de la région à la recherche du campement de Blackway. Tandis qu’ils progressent, Whizzer et ses amis devisent tranquillement en buvant quelques bières tout en se remémorant quelques anecdotes locales. Mais malgré cette apparente décontraction, tous savent que la confrontation entre Blackway et le trio sera féroce. Mais qui des deux parties l’emportera ?

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    Viens Avec Moi, s’inscrit dans la lignée de cette ruralité américaine dépeinte par des auteurs comme Donald Ray Pollock ou Benjamin Whitmer. Il s’agit d’un roman court, assez atypique qui ne s’intéresse pas spécifiquement à la région dans laquelle il se déroule à la façon des stylistes « nature writing » mais plutôt au déroulement d’une intrigue qui se joue sur l’espace d’une journée. L’intrigue en elle-même est plutôt mince et la succession d’événements qui jalonnent le parcours de ce trio bancal se développent dans une tension presque ordinaire qui donne à l’ensemble du roman un certain réalisme parfois déconcertant, voire surprenant. Tout au long du récit on suit une alternance entre le périple du trio composé, de Lilian, Nate et Les et les conversations de Whizzer et de son groupe d’amis. C’est d’ailleurs par le biais de ces conversations que nous découvrons les personnalités des différents protagonistes ainsi que leurs motivations au travers de dialogues ponctués d’humour et de bon sens. Un procédé original qui nous permet d’entrevoir les caractères complexes des personnages qui se révèlent beaucoup moins stupides qu’il n’y paraît.

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    Sans s’appesantir sur le sujet, Castle Freeman Jr. évoque également tout le passé rural de la région au travers d’anecdotes sur les entreprises forestières qui fournissaient du travail aux habitants de la région qui semble désormais vouée au tourisme et aux activités plus ou moins inavouables. Les camps de bûcherons sont désormais squattés par les camés et les truands, tandis que les aciéries tombent en ruine. On y décèle le temps qui passe de manière inexorable en brisant des hommes tels que Les ou Whizzer qui hantent les lieux comme des fantômes. C’est au travers de la jeune Lilian qu’ils prennent encore un peu vie avant de sombrer définitivement dans l’oubli.

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    Une belle réussite donc pour ce premier roman publié en France qui restera une belle surprise de l’année 2016. Castle Freeman Jr. est un romancier talentueux que l’on suivra avec beaucoup d’attention. Viens Avec Moi est un roman noir, efficace et cinglant comme un coup fusil qui claque dans la forêt et l'on se réjouit déjà de découvrir les traductions des trois autres romans de l'auteur.

     

     

    Castle Freeman Jr. : Viens Avec Moi. Editions Sonatine 2016. Traduit de l’anglais (USA) par Fabrice Pointeau.

    A lire en écoutant : I’am Gone de Shawn Colvin. Album : Shawn Colvin Live. WEA International 2009.

  • Craig Johnson : Tous les Démons Sont Ici. Au plus haut de cieux.

    Capture d’écran 2016-02-19 à 17.56.18.pngRecommandés pourtant chaleureusement, je n’ai jamais été particulièrement séduit par les romans de Craig Johnson mettant en scène les aventures du shérif Walt Longmire dans le comté fictif d’Absaroka au Wyoming. S’il s’agit de la série emblématique de Gallmeister, elle est pourtant loin d’être représentative du catalogue de cette maison d’éditions, car au delà du fait qu’elle se situe dans les contrées sauvages des USA, l’aspect « nature writing » est quelque peu galvaudé sur fond d’intrigues assez convenues. Mettant en scène la communauté amérindienne, l’auteur effleure le sujet d’une manière superficielle qui ne supporte pas la comparaison avec l’œuvre de Tony Hillerman. Comparaison n’est pas raison répliqueront les nombreux fans du désormais fameux shérif du Wyoming que l’on retrouve dans une série télé qui ne fait que me conforter dans mon appréciation.

     

    Néanmoins on ne peut passer à côté des piles d’ouvrages de Craig Johnson sans jeter un œil curieux et le résumé figurant sur le quatrième de couverture de Tous les Démons Sont Ici a de quoi attirer le lecteur.

     

    Ce n’est pas une sinécure pour le shérif Walt Longmire d’escorter des prisonniers au beau milieu des Bighorn Mountains, d’autant plus que parmi les détenus figure Raynaud Shade, un indien Crow considéré comme l’un des plus dangereux psychopathes des USA. Tueur d’enfants, il avoue avoir enterré l’un d’entre eux dans la région, plus précisément dans le comté d’Absaroka. Il revient donc au shérif Walt Longmire d’accompagner ce meurtrier dans une région balayée par un blizzard hostile. Mais le policier sous-estime le pouvoir de nuisance de son odieux prisonnier et l’expédition tourne mal. Au cœur des éléments déchaînés, Walt Longmire va devoir faire face à la mort et à la folie. Un périple insensé ; toujours plus haut, toujours plus loin, dans cet enfer glacé avec La Divine Comédie de Dante pour unique soutien.

     

    Tous Les Démons Sont Ici répond au titre original de l’ouvrage The Hell Is Empty pour former la tirade complète figurant dans La Tempête de Shakespeare où Ariel rapporte à Prospero les péripéties de la terrible tempête que son maître lui a commandée. Petit intermède culturel qui entre dans le cadre du roman avec l’adjoint Saizarbitoria qui tente de combler ses lacunes littéraires avec un pile d’ouvrages, dont la Divine Comédie de Dante, recommandés par les personnages récurrents de la série. Ces derniers restent d’ailleurs en marge d’un récit plutôt sombre et prenant où Walt Longmire est désormais livré à lui-même dans un décor grandiose que l’auteur parvient à mettre en valeur avec une belle maîtrise. L’hostilité de la tempête dans laquelle évolue les acteurs du roman devient à elle seule un personnage démoniaque animé d’intentions furieuses qui ne sont pas sans rappeler les éléments tumultueux de La Tempête de l’illustre dramaturge anglais.

     

    Avec Tous Les Démons Sont Ici, Craig Johnson met en scène une traque saisissante où la proie devient le prédateur avec Raynaud Shade en quête d’une rédemption meurtrière pour apaiser les voix qui hantent son esprit. Un personnage tout à la fois inquiétant et charismatique qui hante les pages de ce roman saisissant avec une alternance d’instants quasiment oniriques et d’actions percutantes à l’instar de cette tempête de feu dantesque (le mot est faible) à laquelle le shérif légendaire doit faire face. Toujours effleurée la culture amérindienne devient un prétexte permettant de mettre en scène des légendes mystérieuses avec des esprits et des fantômes que seuls le tueur psychopathe et le policier sont à même de percevoir, créant ainsi un lien tenu entre ces deux antagonistes perdus au cœur d’un territoire aussi hostile qu’étrange.

     

    Septième roman narrant les aventures du sheriff Walt Longmire, Tous Les Démons Sont Ici met en veilleuse les intrigues parallèles formant une espèce d’arche qui alimente toute la série. Cette orientation salutaire permettra au lecteur d’appréhender le récit sans avoir la nécessité de lire les ouvrages précédents en découvrant un thriller sauvage et flamboyant. Me voilà réconcilié avec Craig Johnson.

     

    Craig Johnson : Tous Les Démons Sont Ici (Hell Is Empty). Editions Gallmeister/Collection Noire 2015. Traduit de l’anglais USA par Sophie Aslanides.

    A lire en écoutant : To Bring You My Love de PJ Harvey. Album : To Bring You My Love. Universal-Island Records Ltd 1995.

  • RYAN GATTIS : SIX JOURS. LE MAINTIEN DU DESORDRE.

    émeutes,los angeles,six jours,ryan lattis,fayardManifestations sauvages, émeutes, elles sont comme des montées de fièvre d’une société malade qui tente de cacher ses symptômes dans les draps froissés du conformisme. Manifestations sauvages, émeutes, elles incarnent les divers malaises qui sapent les fondements des démocraties en suscitant embarras et indignations sans pour autant trouver de remèdes aux questions qui dérangent. Commissions d’enquêtes, interpellations politiques, rien n’y fait, car ce sont bien souvent ces manifestants dégénérés ou cette police incompétente qui fait office de bouc émissaire permettant ainsi d’occulter les problèmes de fond. La culture à Genève, les questions raciales à Los Angeles tout est question de perspective comme l’évoque Ryan Gattis avec son roman intitulé Six Jours qui nous immerge dans la périphérie des émeutes qui ont secoué la Cité des Anges en 1992 suite au verdict d’acquittement de quatre policiers accusés d’avoir fait un usage excessif de la force sur un certain Rodney King.

     

    A Lynwood, dans le South Central de LA, ne comptez plus sur la police pour vous protéger. Depuis l’issue du procès Rodney King elle est complètement débordée. Ernesto Vera est l’une des premières victimes à en faire les frais. Assassiné dans une ruelle du quartier, aucune enquête ne sera menée, pas même une ambulance ou un fourgon du coroner ne se rendra sur les lieux du meurtre. Les services de secours sont désormais occupés à tenter de gérer les interventions sur les lieux des émeutes qui secouent la ville en délaissant les autres quartiers. Loin de rester impuni le meurtre d’Ernesto Vera sera le déclencheur d’une succession de réglements de compte entre ces gangs hispaniques qui profitent de cet abandon pour piller, vandaliser et abattre leurs congénères dans un déluge de feu et de sang. Durant six jours l’enfer d’une guerilla urbaine va déferler dans les rues de Lynwood, sous les yeux incrédules d’une infirmière, d’un commerçant, d’un pompier ou d’un graffeur, tous témoins hallucinés de ce chaos indescriptible qui boulversera leurs vies à jamais.

     

    Six Jours est un roman choral composé de six chapitres pour autant de journées d’émeutes durant lesquelles se succèdent les dix sept points de vue de personnages hauts en couleur à l’image de Payasa, cette jeune femme membre de gang qui cherche à venger son frère. Un portrait tout à la fois poignant et violent où la mort devient un facteur presque secondaire. Avec Six Jours on assiste à une véritable guerre urbaine où ceux qui ne font pas partie des gangs sont désignés par le terme de « civil » ce qui illustre bien le contexte de violence dans lequelle sont immergés ces bandes hispaniques dont les membres estiment que les services du Shériff du comté ne sont rien d’autre qu’un gang adverse auquel il faut faire face.

     

    émeutes,los angeles,six jours,ryan lattis,fayardOn découvre ainsi un univers de gang où le code de l’honneur devient un prétexte obscur pour des actes d’une violence exacerbée par les émeutes qui éclatent un peu partout dans la ville. On reste toutefois en marge des évènements majeurs qui ont secoué la cité pour s’immerger au cœur des activités connexes d’un quartier désormais livré à lui-même et plongé dans un déchainement de pillages et de règlements de compte parfois extrêmement violents à l’image du meurtre d’Ernesto Vera dont le corps sera traîné derrière le véhicule de ses bourreaux. Ryan Gattis ne délivre pas de messages sur les conditions raciales ou sur les conditions de travail de la police qui reste très curieusement absente des divers points de vue qui se succèdent tout au long du récit. En adoptant leur langage, l’auteur donne, avec force de talent, la parole aux différents protagonistes nous permettant ainsi de progresser dans la succession d’évènements tout en s’imprégant de leurs logiques de pensée et de leurs points de vue. Des hommes et des femmes dont les destins se frôlent, se croisent et parfois se brisent dans des confrontations d’une brutalité hallucinante dans un contexte apocalyptique d’émeutes sauvages que les forces de l’ordre auront bien du mal à contenir.

     

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    Avec Six Jours, Ryan Gattis illustre les propos du chef de la police de Los Angeles qui déclarait : « Il va y avoir des situations où les gens ne bénéficieront pas de secours. C’est un fait. Nous ne sommes pas assez nombreux pour être partout. »

     

    Un magistral roman qui rend compte des limites d’un système étatique à bout de souffle.

     

    Ryan Gattis : Six Jours (All Involed). Editions Fayard 2015. Traduit de l’anglais (USA) par Nicolas Richard.

    A lire en écoutant : Six Million Ways to Die de Kid Frost (feat. Clika One). Album : This for The Homeboys. 2011 Old West/Gain Green.

    (photos : 20 minutes/20min.ch)