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USA - Page 19

  • ELIZABETH BRUNDAGE : DANS LES ANGLES MORTS. PASSE COMPOSE.

    elizabeth brundage, dans les angles morts, éditions quai voltaireIl suffit parfois d’une simple introduction d’à peine deux pages pour se dire que l’on tient entre ses mains un texte saisissant teinté d’une étrange poésie qui ne manquera pas de nous interpeller avec, en point de mire, cette maison abandonnée dans laquelle on décèle une apparition se nichant dans l’interstice d’un jeu d’ombre et de lumière. Dans la légèreté du mouvement d’une brise, on distingue cette présence fantomatique, devenant le témoin muet des occupants qui se sont succédés dans la demeure à présent vide. Roman noir, oscillant délicatement et de manière subtile sur la veine du fantastique, Dans Les Angles Morts, premier roman traduit en français de la romancière Elizabeth Brundage, plante son décor au cœur d’une région rurale de l’Etat de New-York où se dresse cette maison isolée distillant un sentiment de malaise et d’étrangeté qui n’est pas sans rappeler les paysages inquiétants des peintres Edward Hooper et  Andrew Wyeth comme le suggère d’ailleurs la photo ornant le bandeau de la couverture.

     

    En 1978, la communauté de Chosen, Etat de New York, est secouée par un drame terrible. En revenant de l’université où il enseigne Georges Clare découvre sa femme assassinée tandis que sa fille de trois ans est abandonnée dans sa chambre. Nouvellement installé dans cette ancienne ferme la famille Clare incarnait le changement qui s’opère dans la région où les fermiers disparaissent pour laisser place à une classe tertiaire plus aisée. Acquise pour une somme dérisoire, Georges s’était pourtant bien gardé d’informer sa femme que les Hale, anciens propriétaires de la ferme, y avaient mis fin à leur jour en laissant trois orphelins. Pour le sheriff du comté, Georges Clare est le premier suspect, mais les secrets restent bien enfouis d’autant plus que la culpabilité n’est pas l’apanage des sociopathes. Ainsi s’entremêlent les réminiscences du passé et les failles du présent en observant l’intimité de deux familles dont les destins basculent vers l’inéluctable tragédie qui se joue à l’abri des regards hormis celui de cette présence fantomatique qui se tient, silencieuse, dans l’ombre des angles morts.  

             

    Même s’il en présente quelques aspects, Dans Les Angles Morts va rapidement s’éloigner de l’enquête policière classique pour explorer, sur deux périodes différentes, l’intimité des familles ayant occupé successivement la ferme qui devient le point central du récit. Il y a tout d’abord cette écriture à la fois précise et généreuse qui permet à Elizabeth Brundage de dresser des portraits saisissants de réalisme et de pertinence des différents membres de la famille Hale, fermiers criblés de dettes, et de la famille Clare, jeune couple de citadin, mariés sans amour, qui ne trouvent de points communs qu’au travers de leur petite fille Franny, âgée de trois ans. Outre l’écriture incisive, c’est également avec un schéma narratif à la fois subtil et élaboré que l’on appréhendera les contours des faits divers qui vont bouleverser ces deux familles respectives. Car en oscillant entre passé et présent, le lecteur se retrouve placé dans l’angle mort des différents personnages afin de de percevoir leurs failles et leurs détresses.

     

    Pour la famille Hale, ce sont les affres de l’économie primaire qui conduisent ce fermier obstiné, criblé de dettes dans une spirale infernale le conduisant inexorablement vers la faillite. Saisie des vaches laitières, puis de la ferme, sa femme Ella assiste, impuissante, à cette lente déchéance en fermant les yeux sur les incartades de son époux. Il ne lui reste que ses trois enfants qu’elle tente de protéger du mieux qu’elle peut avant de mettre fin à ses jours avec son mari. Un portrait de femme extrêmement poignant et bouleversant qui fait écho à celui de Catherine Hale. Car au-delà des apparences que Georges Clare tente de préserver à tout prix, on perçoit tout le mal insidieux que cette femme subit avec ce mari froid, parfois méprisant et qui empoisonne son quotidien, ceci d'autant plus qu'elle se retrouve isolée et prisonnière dans cette maison qu’elle n’aime pas. Ce sont également les mensonges, les duperies d’un homme présentant toute les caractéristiques d’un pervers narcissique ne pouvant accepter les échecs quels qu’ils soient qui vont entraîner ce personnage odieux dans une espèce de fuite en avant sordide qui bouleversera tous les membres de la famille.

     

    Avec une prose à la fois belle et délicate, parfois lyrique, Elizabeth Brundage explore, au-delà des contextes sociaux, la lente désagrégation de ces deux couples qui ne trouveront d’issue que dans la tragédie de faits divers terribles. Ainsi, Dans Les Angles Morts nous interpelle également sur le sort de celles et ceux qui survivent, victime ou bourreau, avec cette somme de douleur et de tristesse qu’ils portent en eux et dans laquelle on décèle ce sentiment de culpabilité qui vous brise le cœur. Un extraordinaire roman d’une terrible humanité avec ce qu'il y a de plus beau mais parfois de plus abject.

     

    Elizabeth Brundage : Dans Les Angles Morts (All Things Cease to Appear). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Cécile Arnaud. Editions Quai Voltaire 2018.

    A lire en écoutant : Elégie op. 24 de Gabriel Fauré. Album : Requiem (Kathleen Battle, Andreas Schmidt, Carlo Maria Giulini & Philarmonica Orchestra). Deutsche Grammophon GmbH, Berlin 2003.

  • Gabriel Tallent : My Absolute Darling. La belle et la bête.


    gabriel tallent,my absolute darling,éditions gallmeisterIl est également important de parler des livres qui ont du succès, qui bénéficient d’une belle mise en lumière, d’évoquer un ouvrage admirable que l’on ne  saurait classifier mais qui suscite l’unanimité. D’ailleurs c’est important d’oublier de temps à autre ces étiquettes et autres classifications car parfois, devant la beauté d’un texte conjugué à l’impact émotionnel d’un récit bouleversant il n’est pas indispensable de se déterminer pour savoir s’il s’agit d’un roman noir ou de littérature blanche, d’un récit d’aventure ou d’une intrigue à suspense. C’est d’autant plus important d’évoquer un tel ouvrage lorsque celui-ci a été publié par une maison d’éditions indépendante comme Gallmeister qui ne cesse de prouver que la qualité a encore de l’importance dans un monde littéraire où tout est galvaudé. Peu importe que ce soit Stephen King, les critiques de Harper’s Bazar, du New York Times ou de Marie-Claire qui encensent le roman. D’ailleurs peu importe qu’ils l’aient lu ou qu’il ne s’agisse là que d’une démarche publicitaire destinée à attirer le chaland. Peu importe que sa sortie date déjà de plusieurs mois ou qu’il ait obtenu récemment quelques prix littéraires. Il convient juste de souligner, voire de marteler que My Absolute Darling, premier roman de Gabriel Tallent, ne manquera pas de faire partie des livres incontournables du paysage littéraire américain contemporain qu’il faut lire impérativement.

     

    Julia Alverston a quatorze ans et tout le monde la surnomme Turtle. Âme solitaire, extrêmement farouche, la jeune fille parcourt depuis son plus jeune âge les bois du comté de Mendecino, sur la côte nord de la Californie. Au sein de cet univers sauvage, Turtle est capable de surmonter toutes les difficultés et de faire face à tous les périls. Mais ce n’est qu’une fois de retour dans la petite maison délabrée, nichée au bord de l’océan où elle vit avec son père, un survivaliste charismatique, qu’elle doit affronter le véritable danger. Car dans un rapport amour-haine complexe et extrême, ce père abusif ne cesse de la dévaloriser ou de l’encenser au gré de son humeur versatile. C’est lors d’une de ses escapades dans une forêt des environs qu’elle rencontre Jakob et son camarade Brett qui se sont égarés. Ainsi Turtle noue quelques liens d’amitié avec ces deux jeunes lycéens, ceci d’autant plus qu’elle perçoit dans leurs regards l’estime et l’admiration qui lui ont tant fait défaut. Lui donneront-ils le courage et la force de défier son père afin de se soustraire à sa terrible emprise ?

     

    Il n’est pas seulement question de simple volonté ou de dons innés en littérature pour aboutir à l’excellence d’un tel ouvrage comme My Absolute Darling que Gabriel Tallent a mis huit ans à rédiger. Et c’est avant tout cette notion de travail acharné que l’on perçoit tout au long de ce récit maîtrisé abordant la thématique à la fois délicate et sensible de l’inceste au travers de la domination d’un père tout-puissant qui a bâti tout un univers de survivaliste aguerri pour isoler sa fille du monde extérieur. Même s’il n’épargne guère le lecteur au gré de scènes parfois difficilement soutenables, Gabriel Tallent ne cède jamais aux affres d’une écriture complaisante en évitant ainsi les écueils du voyeurisme et de la vulgarité. Avec My Absolute Darling tout est question d’équilibre dans une mise en scène à la fois délicate et subtile permettant de distinguer les terribles mécanismes que met en œuvre ce père déboussolé qui fait de sa fille une espèce d’égérie qu’il place au centre de son univers disloqué afin de la soumettre aux diverses épreuves qui lui permettront de survivre à cette fameuse apocalypse qui ne manquera pas de dévaster ce monde décadent.

     

    My Absolute Darling c’est donc cet amour absolu que Martin éprouve pour sa fille Turtle qu’il rabaisse constamment pour mieux asseoir son autorité. C’est également cette admiration sans borne que ressent cette jeune fille dépréciée pour un père emblématique et charismatique qu’elle adule, même si elle commence à percevoir quelques failles dans cette armure paternelle. Une relation dévastatrice qui font de Turtle une adolescente perturbée peinant à s’insérer dans le monde qui l’entoure. Maniement des armes, exercices d’entraînement extrêmes et autres sévices abjects, plus qu’une hypothétique apocalypse auquel il faudrait faire face, on perçoit dans la démarche insensée du père la volonté de préparer sa fille à cette confrontation inéluctable en vue de s’affranchir de l’autorité paternelle.

     

    Le choix du comté de Mendocino dans lequel se déroule l’ensemble du récit n’a rien d’anodin puisque l’auteur y a séjourné durant toute une partie de sa jeunesse ce qui lui permet de restituer au travers de ses personnages quelques souvenirs chargés d’émotion à l’instar des escapades que Turtle et ses camarades effectuent sur cette côte boisée, déchiquetée par l’océan Pacifique. Mais outre le décor somptueux que l’auteur détaille avec passion dans la pure tradition de ce courant nature writing, il faut souligner l’aspect social de cette riche contrée du nord de la Californie, peuplée de personnes bien intentionnées à l’esprit plutôt libéral. Il n’empêche que Gabriel Tallent met en lumière, dans un tel contexte, les veuleries et autres petites lâchetés de celles et ceux qui ne veulent pas prendre conscience de la triste situation de Turtle, ceci au nom de la sacro-sainte intimité familiale que l’on ne saurait violer quitte à ce qu’une gamine subisse les pires sévices. Mais avec My Absolute Darling il est surtout question de courage et de volonté avec le portrait saisissant de réalisme de cette enfant à la conquête de son émancipation non pas pour voler de ses propres ailes mais pour protéger ceux qu’elle aime de la fureur d’un père possessif qui a fait de l’amour de sa fille un enjeu meurtrier.

     

    Bien plus que pour la violence des scènes que Gabriel Tallent dépeint sans ambages, My Absolute Darling est un roman âpre parce qu’il explore, avec une rare intelligence et surtout beaucoup de sensibilité, les thèmes de la douleur et de la souffrance d’une jeune fille malmenée dont il restitue le cri intérieur avec une justesse saisissante.

     

    Gabriel Tallent : My Absolute Darling (My Absolute Darling). Editions Gallmeister 2018. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laura Derajinski.

    A lire en écoutant : Fast Car de Tracy Chapman. Album : Tracy Chapman. Elektra Records/Asylum Records 1988.

     

  • Daniel Woodrell : La Mort Du Petit Cœur. Famille modèle.

    La mort du petit coeur, daniel woodrell, éditions rivagesLes éditions Rivages ont la bonne idée de mettre régulièrement au goût du jour quelques grands romans de leur collection dont quelques-uns figurent dans « lecture sur ordonnance » une sélection non exhaustive, dont je ne saurais que trop vous conseiller la consultation, destinée aussi bien aux néophytes que pour les amateurs de littérature noire en quête de découvertes. Dans la liste vous trouverez, La Mort Du Petit Cœur de Daniel Woodrell, un auteur qui a bénéficié d’une certaine notoriété avec son roman Un Hiver De Glace adapté pour le cinéma et que l’on trouve également dans une version BD. Outre le fait de se dérouler dans les Orzaks, région natale de l’auteur, ces deux romans noirs possèdent la particularité de mettre en scène, sur fond de sombres tragédies, des adolescents confrontés à un monde des adultes plutôt déliquescent.

     

    Morris Shuggie Akins, jeune adolescent de treize ans un peu obèse, vaguement solitaire, supplée au travail de sa mère chargée de l’entretien du cimetière. Il faut dire que Glenda, est une femme fatale jouant de ses charmes dans n’importe quelle circonstance, ceci même avec son fils, tout en étant quelque peu portée sur sa «tisane» qu’elle absorbe à longueur de journée. Mais peu importe, Shug ferait n’importe quoi pour cette mère qui l’appelle son « petit cœur » quitte à supporter Red, celui qu’il suppose être son père et qui le traite de gros lard lorsqu’il ne le tabasse pas. Entre deux virées avec son pote Basil, Red revient de temps à autre au foyer pour faire le plein de drogue en chargeant son fils de cambrioler les domiciles des grands malades afin de subtiliser leurs médicaments. Tout irait donc pour le mieux au sein de cette famille modèle jusqu’au jour où surgit une magnifique T-Bird conduite par Jimmy Vin Pearce qui va bouleverser l’ordre des choses.

     

    Parce qu’il est emprunt d’une certaine sobriété et d’une certaine forme de pudeur, le lecteur ne manquera pas d’être bouleversé à la lecture de La Mort Du Petit Cœur qui dépeint d’une manière à la fois magistrale et brutale l’anéantissement programmé d’un enfant dont tous les repères volent en éclat au sein de cette famille dysfonctionnelle. Que ce soit au travers des actes de violence perpétrés par Red ou par le prisme de cet amour toxique qui s’instaure peu à peu entre Glenda et son fils Shuggie, Daniel Woodrell met en place les élément d’une impitoyable tragédie dont il va déployer les terribles effets avec l’arrivée d’un protagoniste qui brouillera les cartes en mettant à mal le terrible « équilibre » qui régnait au sein de la famille Akins. Avec l’économie des mots et de la mise en scène, l’auteur instille, tout au long de ce bref récit, une tension latente dont on devinera l’impact de quelques coups d’éclat qu’il se garde bien de nous décrire à l’instar de cette confrontation entre Red et l’amant de Glenda dont on perçoit le dénouement  au travers du regard de  Shuggie qui se charge de nettoyer la maison en effaçant toutes les traces du drame. Et c’est désormais sur la base de ce déséquilibre, de ce bouleversement de la situation, que va se jouer une espèce de poker menteur où celui qui emportera la mise précipitera les perdants, tout comme le gagnant d’ailleurs, vers un destin tragique en observant ainsi la disparition définitive de tous les reliquats d’humanité que l’on pouvait encore percevoir dans cet ensemble de personnages paumés.

     

    La nature sordide et parfois violente de l’intrigue est contrebalancée par cette écriture à la fois abrupte et poétique qui nous permet d’entrevoir cet univers des Orzaks et de cette Amérique de la marge que Daniel Woodrell sait si bien décrire en se gardant bien de céder à un quelconque misérabilisme, notamment lorsqu’il dépeint les quelques demeures que Shuggie cambriole pour le compte de son père. Car de la maison la plus modeste à la demeure la plus clinquante, c’est à nouveau au travers du regard de ce jeune adolescent perdu que l’on peut percevoir toutes les strates d’un monde qu’il souhaite intégrer et qui lui semble pourtant inaccessible.

     

    Finalement, sur la base d’archétypes convenus que sont la femme fatale, le héros désemparé et l’odieuse crapule déclinés dans un contexte familial, La Mort Du Petit Cœur témoigne du grand savoir-faire d’un écrivain qui parvient mettre en scène, avec beaucoup de nuance, la poignante mise à mort de l’innocence de l’enfance.

     

    Daniel Woodrell : La Mort Du Petit Cœur (The Death of Sweet Mister). Editions Rivages/Noir 2018. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Frank Reichert.

    A lire en écoutant : I’m On Fire de Bruce Springsteen. Album : Born In The USA. 1984 Colombia Records.

  • Kent Wascom : Le Sang Des Cieux. Empire de poussière.

    kent wascom, le sang de cieux, christian bourgeois éditeur           Depuis quelques années on observe une résurgence du western, genre littéraire populaire par excellence, dont les premiers récits de conquête et de bravoure ont contribué à l’essor du rêve américain avant que ne débarquent dans les années 70, des auteurs s’ingéniant à démystifier cette épopée sanglante en révélant un contexte historique beaucoup moins glorieux. Ainsi par le biais d’une ligne éditoriale davantage orientée sur le réalisme de cette époque, on découvre avec les éditions Gallmeister des auteurs comme Glendon Swarthout (Homesman ; Le Tireur), Bruce Holbert (Animaux Solitaires) et Lance Weller (Wilderness ; Les Marches De l’Amérique) qui participent à ce que l’on désigne désormais comme étant des western crépusculaires dépeignant avec force, la douleur d’un nouveau monde qui se bâtit dans un flot de sang et fureur. Dans ce même registre, à la fois sombre, sauvage et emprunt d’une terrible brutalité, Kent Wascom  nous livre avec Le Sang Des Cieux un texte puissant, mais passé totalement inaperçu, narrant la période trouble de la cession de la Louisiane au début du XIXème siècle, un territoire qui englobait un quart des Etats-Unis actuelle en s’étendant de la Nouvelle-Orléans jusqu’au confins des états du Montana et du Dakota du nord, sur fond de spéculation foncière et de conflits féroces avec le gouvernement espagnol.

     

    En 1861 Angel Woolsack se tient sur le balcon de sa demeure de la Nouvelle-Orléans en observant l’effervescence d’un peuple prêt à en découdre en faisant sécession avec les états confédérés. Mais l’homme vieillissant n’a cure de ces velléités guerrières car il sait bien que cet enthousiasme ne durera pas et se désagrégera dans la fureur des combats à venir. Au crépuscule de sa vie il ne lui reste que l’écho furieux de ses souvenirs, d’une jeunesse tumultueuse où le jeune prédicateur endossera le rôle de bandit pour devenir fermier tout en menant des campagnes belliqueuses contre les espagnols. Une existence jalonnée de drames et de coups d’éclat sanglants où les fantômes de ceux qu’il a aimé et de ceux qu’il a honnis, hantent encore sa mémoire. Car dans le fracas de cette sarabande belliciste, Angel Woolsack, le vieil esclavagiste dévoyé, se souvient de chaque instant de cette vie dissolue.

     

    Les dés sont jetés et les jeux sont faits au détour de ce prologue somptueux où chacune des phrases savamment travaillées scellent les destins de celles et ceux qui ont composé l’entourage d’Angel Woolsack tout en enveloppant le lecteur dans l’étouffante épaisseur d’un linceul poisseux et sanguinolent au travers duquel on perçoit cette rage guerrière et cette ferveur religieuse qui a animé la destinée d’un personnage hors du commun. Ponctué de chapitres aux consonances bibliques, Kent Wascom nous entraîne, au terme de ce prologue crépusculaire, dans une longue analepse où la fiction côtoie les faits historiques pour mettre en scène l’effervescence d’un monde qui reste à conquérir. Car dans le fracas des armes, l’incertitude des combats à mener on observe la rude vie de ces pionniers évoluant dans un contexte à la fois sauvage et mystique. Dans un tel univers, c’est avec une certitude sans faille qu’il puise dans une foi inébranlable qu’Angel Woolsack va donc façonner son destin au gré de d’amitiés fraternelles et de trahisons parfois meurtrières en maniant aussi bien le Verbe que le sabre pour parvenir à ses fins en s’associant aux frères Kemper dont il empruntera le nom. Du Missouri où il officie comme prêcheur aux rives du Mississippi où il travaille comme batelier, du côté de Natchez où il devient bandit c’est finalement dans les aléas de la conquête de la Floride occidentale convoitée tour à tour par les espagnols et les colons américains qu’Angel Woolsack et les deux frères Kemper vont tenter de s’arroger quelques territoires au gré de négociations hasardeuses et de campagnes féroces permettant d’entrevoir la complexité des rapports régissant les différentes nations se disputant l’immensité des terres composant la Louisiane de l’époque.

     

    Mais au-delà de la férocité des enjeux et des conquêtes d’un pays en devenir, de cet impressionnant tableau d’une contrée sauvage qui se bâtit dans la douleur des sacrifices et la cruauté des exactions, Kent Wascom parvient à mettre en scène un récit épique emprunt de fureur mais également d’une terrible humanité que l’on distingue notamment au travers de cette relation amoureuse qu’entretiennent Angel Woolsack et Red Kate, jeune prostituée farouche qui devient épouse et mère d’un enfant mentalement déficient tout en assistant son mari dans sa soif de conquête.

     

    Il émerge du texte de Kent Wascom une force bouleversante, presque organique, où la cruauté et la violence côtoient la douleur des désillusions en accompagnant le lecteur au fil des pérégrinations de ce prêcheur mystique devenu marchand d’esclaves sans illusion, de cette jeune proie fragile basculant dans la défiance d’un redoutable prédateur vieillissant qui n’aura cesse de vouloir asservir le monde à sa portée. Le Sang Des Cieux devient ainsi la terrible parabole d’un monde en mutation qui broie les âmes vertueuses pour mettre en avant celles et ceux qui vont façonner l’Amérique de demain. Un premier livre, un tour de force, une véritable démonstration.

    Kent Wascom : Le Sang Des Cieux (The Blood Of Heaven). Christian Bourgeois éditeur 2014. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Eric Chedaille.

    A lire en écoutant : Hurt interprété par Johnny Cash. Album : American IV: The Man Comes Around. American Recording Compagny 2002.

     

  • MICHAEL FARRIS SMITH : NULLE PART SUR LA TERRE. A LA CROISEE DES CHEMINS.

    nulle part sur terre, michael farris smith, editions sonatineA l’époque de la sortie de son premier roman, Une Pluie Sans Fin (Editions Super 8 / 2015), un récit post apocalyptique où l’on découvrait une région du sud des Etats-Unis ravagée par une succession sans fin de tempêtes et d’ouragans, on comparaît déjà son auteur, Michael Farris Smith, à l’illustre Cormac McCarthy en évoquant notamment son fameux roman La Route. Référence réitérée à l'occasion de la parution de son second ouvrage, Nulle Part Sur La Terre, où figure également en quatrième de couverture un rapprochement avec l’œuvre de William Faulkner qui devient la "valeur refuge" dès qu'il s'agit de citer un auteur originaire du sud des Etat-Unis, plus particulièrement du Mississipi, lieu où se déroule l'ensemble d’un roman noir dont l’indubitable maîtrise ne nécessite pas ces comparaison outrancières.

    Après une errance de plus de dix ans, Maben reste toujours aussi paumée et trimbale son mal de vivre en longeant cette autoroute surchauffée du Mississipi qui la ramène vers sa ville natale. Sa petite fille peine à la suivre et il lui faut trouver un endroit pour dormir quitte à dépenser ses derniers dollars pour une chambre dans un motel miteux. Et puis elle trouvera bien le moyen de se refaire en monnayant ses charmes auprès des routiers stationnés sur le parking. Mais rien ne se passe comme prévu et la nuit vire au cauchemar.

    Russel s’apprête également à retourner chez lui après avoir purgé une peine de prison de onze ans. Mais à peine arrivé, il se rend rapidement compte que rien n’a été oublié et que sa dette, pour certains, n’a toujours pas été réglée. Dans une logique de fuite éperdue et de vengeance ces deux âmes perdues vont être amenées à se retrouver au milieu de nulle part pour tenter de s’extraire de cette tragédie qui semble leur coller à la peau.

    Ce qu’il y a de saisissant avec un ouvrage comme Nulle Part Sur La Terre, c’est cette notion d’équilibre émanant d’un texte sobre au service d’une narration simple mettant en scène toute une série de personnages nuancés, presque ordinaires se retrouvant liés par les réminescences d’un drame qui les a projetés, pour certains d’entre eux, à la marge d’une Amérique ne faisant que peu de cas de ces âmes cabossées par la vie. Sur une partition d’évènements qui s’enchainent avec une belle cohérence nous assistons aux cheminements chaotiques de Maben et de Russel tentant de refaire surface et de s’extraire de la somme d’ennuis qui les éloignent toujours un peu plus de cette rédemption à laquelle ils aspirent sans être vraiment certains de pouvoir être en mesure de l’obtenir ou même d’être en droit de la mériter. Comme repris de justice, Russel doit faire face à la violence de ceux qui n’ont pas oublié et qui ne peuvent pardonner. Des victimes collatérales qui deviennent bourreaux en s’enferrant dans une logique de haine viscérale. Comme mère paumée, Mabel doit assurer la survie de sa fille quitte à sacrifier la sienne car marquée par les affres d’un événement tragique dont elle ne peut se remettre, le sort continue à s’acharner sur elle. Dès lors, sur la jonction de ces deux destinées, Michael John Farris met en place une belle intrigue bien maitrisée en évitant toute forme d’excès que ce soit aussi bien lors des confrontations que lors des instants plus boulversants d’un récit teinté d’une noirceur savamment élaborée.

    De situations presque communes, l’auteur parvient à extraire des instants poignants à l’exemple des retrouvailles entre Russel et son ex fiancée ou lors des échanges entre ce même Russel et Boyd, son ami d’enfance désormais adjoint du shériff de la localité où ils ont passé leur enfance. Ainsi, du quotidien et des rapports ordinaires qu’entretiennent les protagonistes du roman, Michael Farris Smith bâtit une intrigue solide et prenante qui emmène le lecteur dans les circonvolutions de ces destinées presque banales devenant soudainement les moteurs des péripéties qui animent un récit baignant dans le réalisme de cette petite ville du sud des Etats-Unis et dont on peut appréhender l’atmosphère au travers d’une écriture limpide, dépourvue de toutes fioritures, également emprunte d’une certaine forme de rudesse et de sincérité qui habille l’ensemble des personnages peuplant un roman qui, au-delà de sa noirceur, revèle quelques beaux moments lumineux d’amours et d’amitiés.

     

    Michael Farris Smith : Nulle Part Sur La Terre (Desperation Road). Editions Sonatine 2017. Traduit de l’anglais (USA) par Pierre Dumarthy.

    A lire en écoutant : The Sun Is Shining Down de JJ Grey & Mofro. Album Country Ghetto. 2007 Alligator Records.