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Auteurs W - Page 3

  • MAJ SJÖWALL & PER WAHLÖÖ : L’HOMME QUI PARTIT EN FUMEE. LE ROMAN D’UN CRIME.

    Capture d’écran 2020-12-06 à 18.13.57.pngDerrière l‘opulence d’un pays de cocagne régit par cet état-providence qui fait l’admiration de tous, la Suède devient le théâtre d’une série policière composée de dix romans mettant en scène Martin Beck, un policier placide dont les enquêtes mettent à mal ce fameux modèle suédois qui serait dépourvu d’inégalité sociale. Grattant la surface de ce tableau idyllique, l’ensemble des romans, rédigés entre 1965 et 1975 par Maj Sjöwall et Per Wahlöö, restent étonnamment modernes en dépit de l’absence de téléphones portables, d’ordinateurs et de prélèvements scientifiques. Il faut dire que sur la base de récits de procédural police assez lents, les deux auteurs abordent des thématiques sociales fondamentales qui restent toujours d’actualité à l’instar de Roseanna, premier roman de la série qui, au-delà de l’enquête sur sa disparition, évoquait la place de cette jeune femme émancipée et indépendante évoluant dans un monde machiste (on est en 1965) ne pouvant tolérer une certaine décomplexion qu’elle affiche notamment pour tout ce qui a trait à la sexualité. On découvre ainsi une enquête évoluant de manière incertaine sur plusieurs mois tant les indices sont peu nombreux alors que l’on fait la connaissance de policiers aux profils ordinaires dont fait partie Martin Beck. Second épisode de la série, L’Homme Qui Partit En Fumée a la particularité de se dérouler en grande partie au-delà du Rideau de fer, en Hongrie où le policier va parcourir les rues de Budapest à la recherche d’un journaliste disparu.

     

    Alors que la chaleur du mois d’août déferle sur Stockholm, Martin Beck rejoint sa famille sur une île de l’archipel en comptant bien profiter de ses vacances. Mais dès le lendemain, l’inspecteur doit retourner à la capitale pour une affaire urgente qui implique le ministère des affaires étrangères. En effet, le reporter suédois Alf Matsson a disparu en Hongrie alors qu’il effectuait un reportage pour le compte d’un magazine suédois qui a bien l’intention d’exploiter cette disparition en flairant un scoop. Mais pour les autorités, il n’est pas question d’avoir un incident avec un pays du bloc de l’est. Martin Beck doit donc se rendre à Budapest pour faire la lumière sur cette étrange disparition. Mais l’enquête s’avère difficile et à chaque nouvelle avancée, un obstacle infranchissable se dresse devant lui alors qu’il doit composer avec la police locale qui semble suivre chacun de ses pas. Qu’est-il advenu de ce journaliste dont on reste sans nouvelle ?

     

    L'homme Qui Partit En Fumée débute sur une scène de crime décrite par le menu détail avant de se rendre compte qu'il s'agit d'une photo que Martin Beck examine dans son bureau tandis que l'auteur du meurtre passe aux aveux dans une salle d'interrogatoire voisine. Un prologue d'autant plus surprenant qu'il s'enchaine sur quelques scènes estivales ordinaires où l'on suit le policier dans son quotidien tandis qu'il rejoint femme et enfants qui séjournent sur une île de l'archipel, dans une villa qu'il a louée pour les vacances. C'est une des particularités du cycle des romans de Maj Sjöwall et Per Wahlöö où le couple s'ingénie à mettre en exergue cette dichotomie entre la vie quotidienne et le processus du crime qui perturbe ce déroulement ordinaire. Bien loin d'être un prétexte, ledit crime s'inscrit dans le dysfonctionnement d'un modèle social-démocrate qui s'effrite en laissant entrevoir les carences des différentes strates sociales qui composent le pays. Avec L'Homme Qui Partit En Fumée, un titre qui n'aura jamais aussi bien convenu à l'intrigue que ce soit au propre tout comme au figuré, les deux auteurs se focalisent sur le milieu journalistique et sur les relations qu'entretiennent la Suède et la Hongrie se situant à l'époque derrière le Rideau de fer qui apparaît comme bien moins hermétique qu'il n'y paraît avec tout de même une police omniprésente s'employant à surveiller la diaspora des touristes qui se rendent notamment à Budapest. C'est d'ailleurs tout autour de cette surveillance que l'enjeu de l'intrigue fonctionne en se demandant ce qu'il a pu advenir d'Alf Matsson, un journaliste qui se révèle assez détestable avec cette propension à consommer de l'alcool plus que de raison et qui devient au fil de l'intrigue une victime pour laquelle on éprouve assez peu d'empathie. Comme pour Roseanna, Martin Beck se heurte aux aléas d'une enquête incertaine dont nous ne sommes pas sûr qu'elle puisse aboutir. A nouveau plongé dans le quotidien banal mais cette fois-ci d'une capitale d'un pays du bloc de l'est, on suit donc les pérégrinations d'un policier isolé qui goûte tout de même aux plaisirs touristiques que peut lui offrir la ville et notamment les bords du Danube jusqu'à une agression qui va faire basculer le déroulement de l'enquête. Des investigations d'autant plus incertaines qu'elles s'effectuent dans un climat de paranoïa assez inquiétant avec cette sensation permanente qu'a le policier d'être pris en filature sans savoir s'il s'agit de la police ou d'autres individus aux intentions hostiles. En ce qui concerne le milieu journalistique, il faut bien avouer que la profession est dépeinte sous un jour peu flatteur avec des journalistes qui s'adonnent davantage à la boisson qu'à leur métier et une rédaction qui semble plus soucieuse de réaliser un scoop que de savoir ce qu'il est advenu de son collaborateur. Un portrait de la corporation peu élogieux donc, ceci d'autant plus si l'on prend en considération le fait que Per Wahlöö a exercé le métier durant plusieurs années avant d'entamer sa carrière d'écrivain.

     

    Second volume du cycle du "Roman d'un crime", L'Homme Qui Partit En Fumée révèle toute la virtuosité d'un couple d'auteurs qui parvient à diffuser un climat de tension à partir d'une banale enquête de disparition dans le cadre d'une ville de Budapest dont le contexte se situe à l'époque pas si lointaine où le Rideau de fer divisait le monde en deux blocs.

     

    Maj Sjöwall & Per Wahlöö : L’Homme Qui Partit En Fumée (Mannen Some Gick Upp I Rök). Editions Rivages/Noir 2008. Traduit de l’anglais par Michel Deutsch.

     

    A lire en écoutant : Time And Again de Oscar Peterson Trio. Album : We Get Reguests. 2015 The Verve Music Group.

  • Benjamin Whitmer : Les Dynamiteurs. Le goût du sang.

    Capture d’écran 2020-09-22 à 17.54.25.pngAvec Pike, il y avait la beauté marquante de ce ce roman noir la fois âpre et tranchant, qui nous avait permis de découvrir un nouvel auteur, Benjamin Whitmer, récidivant avec Cry Father, un second récit tout aussi désespéré se focalisant sur cette Amérique marginale avec toute une galerie de personnages souvent paumés, parfois déjantés qui se confrontaient dans un déchaînement de violence aussi soudaine que surprenante. On appréciait le côté intimiste de ces portraits d’individus aux caractères rudes et dont les échanges abruptes résonnaient comme autant d’uppercuts cinglants qui vous laissaient complètement sonnés. Se déroulant en 1968 dans le Colorado, Evasion prenait une toute autre allure avec cette galerie de prisonniers parvenant à s’extirper d’une des prisons les plus rude de l’état et traqués par toute une cohorte de gardiens tout aussi sadiques que les détenus qu’ils gardent. Dans un autre registre, Benjamin revient désormais sur le devant de l’actualité littéraire avec Les Dynamiteurs, un roman tout aussi âpre évoquant ce passage de l’enfance au monde adulte avec tout ce que cela comporte comme perte d’innocence dans le contexte impitoyable d’une ville comme Denver à la fin du XIXème siècle.

     

    Denver, 1895. La ville est un immense cloaque miné par le vice et la corruption tandis que l’on règle ses comptes à coups de poings ou de couteaux quand on est pas tout simplement abattu comme un chien, sans autre forme de procès. Dans cet univers impitoyable, Sam et Cora, deux jeunes orphelins se sont mis en tête de s’occuper d’une petite bande d’enfants abandonnés qui survivent dans une usine désaffectée qu’ils doivent défendre farouchement de la convoitise de clochards malintentionnés qui veulent occuper des lieux. Lors d’une de ces attaques, c’est un étrange colosse défiguré qui leur vient en aide avant de s’écrouler, victimes de graves blessures que Cora va soigner du mieux qu’elle peut. Etant muet, le colosse ne communique que par l’entremise de mots griffonnés sur un carnet que Sam, étant le seul à savoir lire, parvient à déchiffrer. Se forme ainsi un duo détonnant qui va s’embarquer dans une série de règlements de compte qui touche l’ensemble des bas-fonds de la ville en précipitant Sam dans l’univers détestable du monde corrompu des adultes qui le fascine et le révulse.

     

    Avec ces enfants abandonnés dans les rues de Denver, il y a bien évidemment quelques tonalités qui nous font penser à l’univers de Dickens même si le texte de Benjamin Whitmer se révèle bien plus abrupt en nous invitant à découvrir une ville de Denver décadente dans laquelle l’ensemble de la population semble tirer parti du vice qui y règne en subissant la corruption qui gangrène les instances étatiques dont la police sur laquelle ne peuvent compter que les plus riches des citoyens. Dans un tel contexte, on se focalise donc sur Sam, un adolescent orphelin, qui rejette ce monde des adultes jusqu’à ce qu’il croise Goodnight, un colosse muet, défiguré et violent avec qui il trouve certaines affinités tout comme Cole, propriétaire d’un bar clandestin qui doit faire face aux autorités qui n’apprécient pas cette concurrence. Ainsi ce trio va donc se révolter et affronter ces édiles de la ville dans un déferlement de violence insoutenable à l’instar de ce lynchage en pleine rue sous les yeux de la police qui regarde passivement le cadavre auquel on a bouté le feu. Mais au-delà de cette violence qui jalonne le texte, Benjamin Whitmer fait également référence à cet amour animant le coeur de Sam qui a jeté son dévolu sur la belle Cora, jeune orpheline tout comme lui, qui se méfie également du monde des adultes. C’est d’ailleurs sur cette ambivalence entre fascination et défiance pour cet univers que l’on suit le parcours destructeur de Sam subissant l’influence de ses deux partenaires en dépit des mises en garde de Cora. On assiste donc à quelques scènes d’une brutalité sauvage comme Benjamin Whitmer sait si bien les décrire, sans toutefois baigner dans la complaisance. On prend ainsi conscience que cette violence n’est finalement que l’écho de cette ville décatie de Denver que l’auteur dépeint avec une fascinante précision nous permettant de nous immerger dans les ruelles sombres de ce cloaque à la fois décadent et fascinant.

     

    Empruntant les codes du roman noir et du western, Benjamin Whitmer nous offre ainsi avec Les Dynamiteurs, un formidable récit d’aventure à la fois épique et tonitruant s’achevant sur un épilogue de toute beauté qui ne fait que confirmer la sensibilité d’un auteur talentueux. Eblouissant.

     

    Benjamin Whitmer : Les Dynamiteurs (The Dynamiters). Editions Gallmeister 2020. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Mailhos.

     

    A lire en écoutant : My Least Favorite Life de Lera Lynn. Album : True Detective. 2015 Harvest Records.

  • KENT WASCOM : LES NOUVEAUX HERITIERS. TABLEAUX OUBLIES.

    éditions gallmeister, les nouveaux héritiers, Kent wacsomJe ne saurais dire quelles spécificités permettraient de faire en sorte qu’un roman puisse être qualifié comme un chef—d’oeuvre mais je pense que Le Sang Des Cieux de Kent Wascom, publié en français en 2014 par la maison d’éditions Christian Bourgeois, fait partie de ces ouvrages se rapprochant le plus d’une telle définition avec cette saga de la famille Woolsack évoluant au gré des événements qui ont marqué les Etats-Unis, et plus particulièrement la période chaotique de la cession de la Louisiane en 1803 par les français qui vendirent ainsi un territoire immense qui n’a rien à voir avec la superficie de l’état actuel. On regrettera le fait que Secessia, seconde partie de cette saga se déroulant durant la période de la guerre de Sécession n’ait, pour l’heure, pas fait l’objet d’une traduction en français. Troisième volet de cette fresque historique, Les Nouveaux Héritiers se focalise sur la période se situant autour de la première guerre mondiale résonnant comme un écho autour du couple que forme Isaac Patterson et Kemper Woolsack, deux jeunes gens au tempérament bouillonnant.

     

    Eté 1914. En quête de sujets pour sa peinture, Isaac Patterson navigue autour des îles du Golfe du Mexique au large de Biloxi tout en pêchant ou en esquissant quelques dessins. Sur la plage de Deer Island, il distingue un jeune femme à l’attitude farouche qui tire à l’arc sur un fauteuil en osier. Il reconnait Kemper Woolsack qu’il a connue lorsqu’ils étaient enfants à une époque où la fillette lançait des coquillages sur tous les intrus qui s’aventuraient sur l’île. Les deux jeunes gens ne tardent pas à tomber amoureux. Mais Kemper doit constamment faire face aux tensions qui ravagent les relations entre ses deux frères Angel qui dissimule un lourd secret et Red qui est incapable de canaliser la violence qui gronde dans ses veines comme un volcan au bord de l’éruption. Afin d’échapper à ces tensions, Kemper et Isaac décident de s’éloigner du fracas des disputes incessantes pour s’installer dans un maison nichée non loin de la côte idyllique du Golfe. Mais bien plus violent que les disputes familiales, bien plus intense que les tempête qui ravagent la région, il y a le fracas de cette guerre, que l'on dit être la dernière, qui va briser leur fragile bonheur.  

     

    Il y a tout d’abord cette écriture tonitruante, ce foisonnement des mots qui se déclinent en de longues phrases bouillonnantes restituant couleurs et sentiments qui caractérisent ce texte intense, aux entournures baroques, tourbillonnant furieusement autour de la destinée d’Isaac et de Kemper, mais également autour de celle de ses frères Angel et Red, membre de cette famille Woolsack qui n’en a pas terminé avec cette violence et cette fureur qui semblent rejaillir sur cette descendance. Mais Les Nouveaux Héritiers se focalisent principalement sur Isaac Patterson dont la vie et l’oeuvre s’inspirent du peintre Walter Inglis Anderson qui se distingue avec des peintures pleines de vie et de couleurs restituant la faune et la flore du Golfe du Mexique. A l’image du peintre, Kent Wascom décline sa palette de mots pour dépeindre la grandeur et la puissance de cette région ravagée par les tempêtes mais également par la folie des hommes qui semble bien insignifiante par rapport au forces immuables qui ont façonnés les lieux depuis des temps immémoriaux. C’est ce rapport à la nature que Kent Wascom parvient à restituer avec ce jeune garçon inspiré par ce décor luxuriant qui l’entoure et qui l’exalte. De son enfance chaotique au sein d’une communauté religieuse imprégnée de croyances apocalyptiques au séjour en prison comme objecteur de conscience refusant de s’enrôler pour une guerre qui l’indiffère, on suit donc le parcours d’Isaac Patterson qui va croiser les membres de la famille Woolsack dont on découvre quelques soubresauts de leurs destins qui sont à peine esquissés à l’instar d’Angel, ce fils renié pour ses amours coupables avec d’autres hommes et qui trouve refuge en Amérique du Sud avant de revenir au pays. Pour ce qui est de l'intensité, on la retrouve bien évidemment chez Kemper Woolsack, cette femme qui se distingue par la force de son caractère lui permettant de faire face à son frère Red, homme sournois et violent, souhaitant s'emparer de l'ensemble de la fortune de leur père défunt. Tout cela nous donne un tableau riche et foisonnant qui déborde du cadre en nous entrainant dans les méandres d'une époque incertaine tandis que sévit la pandémie de la grippe espagnole qui ravage la région.

     

    Texte à la fois intense et exaltant, Les Nouveaux Héritiers confirme le talent d’un auteur dont la force de l’écriture transcende littéralement ce roman aux connotations historiques qui se diluent dans la beauté d’une région spectaculaire se déclinant dans les descriptifs somptueux d’un récit qui l’est tout autant.

     

    éditions gallmeister,les nouveaux héritiers,kent wacsom

                              Horn Island Oil on Plywood
                              Walter Anderson

     

    Kent Wascom : Les Nouveaux Héritiers (The New Inheritors). Editions Gallmeister 2019. Traduit de l’anglais (USA) par Eric Chédaille.

     

    A lire en écoutant : Every Bird That Flies de Larkin Poe. Album : Self Made Man. 2020 Tricki-Woo Records.

  • JOE WILKINS : CES MONTAGNES A JAMAIS. SI LOIN ET POURTANT SI PROCHE.

     Capture d’écran 2020-07-22 à 12.21.38.pngIl est bien possible que Gallmeister ait couvert, avec l’ensemble de ses publications, la totalité des états américains. Mais la particularité de cette maison d’édition emblématique c’est de donner la voix, par le prisme de ce courant littéraire qu’est le « nature writing », à des auteurs méconnus aspirant à mettre en valeur la région dans laquelle ils vivent. On découvre ainsi les parcs naturels du Colorado avec Edward Abbey ou les forêts du nord de la Californie avec Gabriel Tallent ou les grandes régions de l’Ouest et plus particulièrement du Montana avec James Crumley. Il est également possible de remonter le temps et de s’attarder sur les grands épopées de ce pays qui semble toujours baigner dans la violence avec en point de mire la conquête de l’ouest  qu’évoquent Bruce Holbert, Glendon Swarthout et Lance Weller qui s’est focalisé sur les affres de la guerre de Sécession et plus particulièrement sur la bataille de la Wilderness. Les éditions Gallmeister ont même réussi le tour de force de faire en sorte que ses auteurs soient davantage reconnus en France que dans leur pays d’origine à l’instar de Benjamin Whitmer et de Lance Weller dont le second ouvrage, Les Marches De l’Amérique (Gallmeister 2011) n’a été publié qu’en France. Poète, devenu romancier, Joe Wilkins, natif des Bulls Mountain dans le Montana qu’il met en lumière dans son premier roman intitulé Ces Montagnes A Jamais, fait partie de ces nouvelles voix et de ce courant particulier où le «nature writing» côtoie certains codes de la littérature noire pour mettre en scène une intrigue tournant autour de ces miliciens bien décidés à s’émanciper des carcans que leur impose un gouvernement et des autorités qu’ils ne reconnaissent plus.

     

    Pour les miliciens du Montana, Verl Newman est une espèce de légende qui a su tenir tête au gouvernement en tuant un garde-chasse venu lui demander des comptes au sujet d’un loup qu’il a abattu. Pour Gillian, Verl Newman n’est qu’un assassin qui a exécuté froidement son mari qui ne faisait que son travail. Pour son fils Wendell, il n’est plus qu’un fantôme qui a disparu dans les montagnes du Montana et dont le souvenir le hante toujours, même s’il a choisi de ne pas prendre parti pour ces milices séparatistes qui l’indiffère. Vivant modestement en travaillant au sein d’un ranch, Wendell voit débarquer dans sa vie le jeune Rowdy, fils d’une cousine incarcérée pour trafic de méthamphétamine, dont on lui confie la garde. Prenant ses responsabilité à bras le corps, Wendell va s’attacher à ce gamin de 7 ans, mutique et sensible qu’il prend sous son aile, comme s’il s’agissait de son fils. Assistante du principal de l’école dans laquelle est inscrit Rowdy, Gillian va également s'attacher  à cet enfant particulier qu’elle se doit de protéger de tous mauvais traitements. Confusions, mauvaises interprétations, c’est sur une série que quiproquos que se dessinent les drames à venir sur fond d’une première chasse légale du loup qui devient le moteur d’une violence que Wendell est bien décidé à repousser afin de ne pas reproduire la trajectoire qui a consumé son père.

     

    Il s’agit d’un roman choral où Joe Wilkins met en avant les points de vue de Wendell Newman et de Gillian Houlton deux personnages que tout oppose suite au meurtre du mari de Gillian froidement exécuté par le père de Wendell. Destiné à ne jamais se rencontrer, l'auteur met subtilement en scène ce jeune enfant autiste qui devient le lien qui va réunir ces deux antagonistes sur fond de préjugés et d’incompréhensions mutuels. C’est l’occasion de découvrir cette région grandiose des Bulls Mountain que l’auteur dépeint avec une belle justesse et une certaine forme de lyrisme, jamais outrancier, en nous immergeant dans cette somptueuse atmosphère de nature sauvage où l’on perçoit les enjeux qui vont opposer les différents protagonistes du roman avec l’exploitation excessive des territoires par des habitants en opposition avec les nouvelles normes écologistes imposées par le gouvernement. Joe Wilkins nous présente donc ces fameuses milices armées, mais également toute une galerie d'individus qui se distancient résolument des autorités cherchant à leur imposer des normes qui vont à l'encontre de leurs modes de vie et qui les poussent même à la ruine ou à la faillite. On s'éloigne donc des caricatures de personnages frustres et débiles pour découvrir des hommes et des femmes aux abois, complètement désespérés qui vont se radicaliser afin de lutter contre des instances étatiques qu'ils ne comprennent plus. Dans cette dichotomie extrêmement bien mise en lumière, Joe Wilkins met en scène avec brio les préjugés qui animent l'ensemble de ses personnages qui vont les conduire jusqu'au drame dont les rouages vont se mettre en place avec une lenteur impitoyable nous conduisant vers une époustouflante confrontation sur fond de sacrifice ultime qui plongera le lecteur dans le désarroi, avec ce vague espoir d'une réconciliation entre des individus que tout oppose, ce qui est loin d'être une certitude. Jalonnant le roman, il y a également ces extraits du journal de Verl qui, au-delà de l'acte abject qu'il a commis, va fusionner avec cette nature qui l'entoure tout en déclamant son amour pour sa femme et son fils Wendell. Un journal qui devient le testament ultime d'un homme qui n'a jamais été capable de montrer son affection vis à vis de sa famille et qui a préféré emprunter la voie de la violence.

     

    Intrigue émouvante que Joe Wilkins décline subtilement au gré des point de vue de personnages attachants, Ces Montagne A Jamais est un premier roman tout simplement magistral.

     

     

    Joe Wilkins : Ces Montagnes A Jamais (Fall Back Down When Die). Editions Gallmeister 2020. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laura Derajinski.

     

    A lire en écoutant : Wayfaring Stranger de Hayde Bluegrass Orchestra. Single : Wayfaring Stranger. 2017 Hayde Bluegrass Orchestra.

  • Benjamin Whitmer : Evasion. "Sang issue".

    éditions gallmeister,évasion,benjamin whitmerL’ennui avec les écrivains que l’on adule et dont on a vanté plusieurs ouvrages, c’est qu’au bout du compte, on peine à trouver de nouveaux arguments pour vous convaincre de les lire, ceci d’autant plus qu’il est parfois bien difficile d’expliquer le talent que l’on décèle dans cette sensation de spontanéité émanant de certains textes comme ceux de Benjamin Whitmer qui fait partie de ces auteurs américains s’employant à dépeindre sans artifice cette Amérique de la marge au sein de laquelle il est complètement immergé ce qui explique peut-être, du moins en partie, cette sensation de réalisme qui ressort notamment lors des échanges entre les différents personnages qui hantent ses romans. Bien évidemment Pike, premier ouvrage de l’auteur, a suscité un enthousiasme sans précédent auprès des lecteurs, mais il ne faudrait pas sous-estimer Cry Father dont le succès est sans doute moins important, mais qui n’en demeure pas moins un roman absolument exceptionnel ne faisant que confirmer le talent de Benjamin Whitmer que l’on compare désormais à Donald Ray Pollock, Ron Rash ou même Cormac McCarthy. C’est une erreur. S’il peut s’inscrire dans un courant similaire à ces immenses écrivains, Benjamin Whitmer a la particularité de posséder une voix, « une musique », bien particulière qui en fait un auteur à nul autre pareil. Il convient donc également saluer le travail du traducteur Jacques Mailhos qui parvient à restituer toute la quintessence de cette musique, dans sa version française. Que ce soit avec Pike ou Cry Father, Benjamin Whitmer nous avait habitué à des récits mettant en scène une petite poignée de personnages évoluant dans un cadre très contemporain au cœur de ces grands espaces américains. Se déroulant en 1968, dans une petite ville de l’état du Colorado, il en va tout autrement avec Evasion, un grand récit choral dont l’un des thèmes majeurs aborde la question de l’enfermement aussi bien social que carcéral.

     

    En 1968, à Old Lonesome, petite ville perdue du Colorado, il n’est guère question de profiter du réveillon pour ses habitants qui peuvent entendre la sirène de la prison d’état résonnant dans les rues désertes. Douze prisonniers sont parvenus à s’échapper pour entamer une cavale chaotique en se dispersant dans la tourmente d’un blizzard impitoyable. Pour Jugg, le directeur de la prison, il est absolument hors de question que les détenus puissent s’en tirer. Régnant en despote sur la ville, il mobilise gardiens et habitants pour mettre en place une implacable chasse à l’homme dont la violence va rapidement devenir incontrôlable. Mais peu importe, les gardiens de prison conduits par un traqueur hors pair et accompagnés de deux journalistes locaux, croyant tenir un bon article, vont se lancer à la poursuite des évadés qu’ils sont bien décidés à capturer plus morts que vifs. Tous aussi déterminés que leurs poursuivants, il est absolument hors de question pour les prisonniers de retrouver leur enfer carcéral quotidien. C’est donc dans la désolation d’une nuit hivernale sans fin, que les confrontations sanglantes vont se succéder. Déferlement de sauvagerie et de cruauté, cette quête de la liberté à un prix : La mort.

     

    Il fallait bien toute la maîtrise d’un auteur comme Benjamin Whitmer pour faire en sorte que l’on ne se perde pas dans l’impressionnante succession de points de vue d’une multitude de personnages que l’on découvre au gré de chapitres rythmés et dont les titres désignent les rôles des principaux protagonistes que sont Mopar le détenu, Dayton la hors-la-loi, Stanley et Garret les journalistes, Jim le traqueur, Shitrick et Grace les gardiens et Cyprus Jugg le directeur de la prison. Autour de ces individus gravitent toute une kyrielle d’acteurs secondaires qui donnent encore davantage d’ampleur à cette traque se déroulant sur toute une nuit hivernale au sein d’une région isolée par le blizzard. Isolation, solitude, ainsi apparaissent les différentes prisons que sont bien évidemment l’institution carcérale, mais également la ville de Old Lonesome avec des habitants assujettis au tissu économique et à la manne financière provenant de la prison d’état où règne ce directeur omnipotent. Et c’est ainsi que le lecteur perçoit subtilement la déclinaison de toutes ces notions d’enfermement qu’il soit aussi bien social que carcéral au travers de la multitude de personnages habilement campés et dont les caractères révèlent toutes les failles de l’âme humaine. Le désespoir et la noirceur éclatent bien évidemment au détour des scènes de confrontations, entre poursuivants et évadés, se déroulant dans un climat de violence âpre sans pour autant sombrer dans une débauche de brutalités gratuites. Mais il ne faudrait pas s’arrêter uniquement sur ces scènes d’action pour s’attarder sur toute l’ambivalence des différents acteurs qui traduisent, outre cette noirceur et ce désespoir, une certaine forme de lâcheté et de résignation. Ainsi, même une femme comme Dayton, cette fermière trafiquante de marijuana, accrochée à sa ferme qu’elle tient à conserver, incarne une certaine forme de soumission devant l’ordre établi. C’est encore plus flagrant avec un individu comme Jim, possédant un véritable don pour retrouver la trace des hommes qu’il pourchasse mais qui fait l’objet d’un constant mépris de la part de ses proches et de tous les habitants de la ville et qui ne parvient donc pas à s’extraire de sa condition. Outre des thèmes soigneusement déclinés tout au long de l’intrigue, l’autre force des récits de Benjamin Whitmer réside dans ces échanges parfois vifs et ces dialogues acérés qui donnent au récit cette tonalité à la fois spontanée et dynamique qui est encore plus flagrante avec ce roman choral où l’interaction entre les différents personnages devient l’enjeu central de l’histoire.  

     

    Bien plus qu’une simple affaire de traque, Evasion est un roman à la fois prenant et poignant, d’une noirceur terrible parce que l’on s’aperçoit, à mesure que l’on progresse dans les méandres d’une poursuite impitoyable, que les échappatoires, quels qu’ils soient, deviennent complètement vains et qu’il est impossible de briser les carcans sociaux de la ville de Old Lonesome. Un récit sans aucune concession qui vous submergera en vous entraînant dans le sillage de cette déferlante de rage et de haine contenue qui finira éclater en gangrenant les rares lueurs d’espoir et ses dérisoires tentatives d’échapper à son destin.

     

    Benjamin Whitmer : Evasion (Old Lonesome).Editions Gallmeister 2018. Traduit de l’anglais (USA) par Jacques Mailhos.

    A lire en écoutant : Amen Corner de Jay Munly. Album : Munly & The Lee Lewis Harlots. Alternative Tentacles 2004.