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Auteurs V - Page 5

  • Nicolas Verdan : La Coach. Tyrannie interne.

    Capture d’écran 2018-10-28 à 23.03.57.pngLa troisième édition du festival du polar Lausan’noir aura lieu le samedi 3 et le dimanche 4 novembre 2018 et accueillera 20 auteurs du genre noir dans les murs du Lausanne Palace. Cocktail, brunch et tables rondes se dérouleront dans ce cadre prestigieux et si le programme ne manquera pas de susciter quelques intérêts avec des animateurs qui, souhaitons-le, auront pris le temps, cette année, de lire les livres des auteurs qu’ils interviewent, on ne peut s’empêcher de penser que la voilure a été quelque peu réduite, laissant présager d’une fin prochaine du festival, comme ça été le cas pour la Scène du crime du salon du livre de Genève. A moins qu’il ne s’agisse d’une stratégie pour mettre en valeur les romanciers du polar de la région romande ce qui est une bonne chose si le public est au rendez-vous. Espérons également qu’Olivier Norek, parrain de cette édition, se satisfera de ce titre honorifique en ne faisant pas faux-bond au dernier moment, comme ça été le cas lors de l’édition précédente, peu satisfait, semble-t-il, du temps consacré aux dédicaces.  Quoiqu’il en soit, en guise de préambule, avant de s’ébaudir dans les fastes d’un luxueux palace, vous pourrez déjà rencontrer Marie-Christine Horn et Gilles de Montmollin, deux auteurs de la littérature noire chez BSN Press, le vendredi 2 novembre 2018 dès 1700 à la librairie d’occasion Molly & Bloom tenue par Nicolas Verdan qui dédicacera également son dernier ouvrage (on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même), La Coach, un roman noir social, figurant parmi les trois finalistes en lice pour le Prix du Polar Romand 2018.

     

    Rendement, rationalisation, plus de six cents offices postaux doivent fermer dans le pays. Une tâche qui a été confiée à Alain Esposito, cadre dynamique de Swiss Post, devant établir une stratégie afin de faire passer la pilule d’une décision aussi impopulaire. Surmené, sous pression et fragilisé par des difficultés au sein de son couple, ce manager s’adjoint les compétences de Coraline Salamin, une coach charismatique qu’on lui a recommandé. Mais s’agit-il vraiment d’une rencontre fortuite ? Car sous l’influence de cette femme redoutable, Alain Esposito  pourrait perdre complètement pied. Et c’est probablement ce que souhaite Coraline, désireuse de venger la mort de son frère qui s’est jeté sous un train après la fermeture de l’office postal dont il était l’administrateur. Sur fond de libéralisme débridé et de cynisme entrepreneurial, les plus froides vengeances peuvent se mettre en place.

     

    Subjectivité et mauvaise foi, ceci d’autant plus que je n’ai pas lu La Séquence de Stefan Catsicas (Favre 2018) et Le Casseur d’Os de Sebastien Meier (Fleuve Noir 2018), les deux autres romans en final,  il va de soi que l’on se prend à espérer que Nicolas Verdan obtienne avec La Coach le Prix du Polar Romand, puisqu’il s’agit d’un récit s’inscrivant dans l’actualité du pays lorsque sa parution coïncidait avec le scandale des manipulations comptables de Car Postal. Récompenser un tel ouvrage deviendrait donc un geste politique dans le sens étymologique du terme avec un roman noir dénonçant les dérives de cette ancienne régie de la Confédération qui s’inscrit désormais dans une exigence de rationalisation au détriment de tous les usagers. On aurait donc tord d’invoquer le hasard ou la coïncidence à la lecture de La Coach, car l’auteur, à la fois journaliste indépendant et romancier, parvient tout simplement à capter cette lente dissolution du service public qui s’opère dans le pays, au profit d’une logique de rentabilité se déclinant au rythme d’objectifs managériaux qui mettent la pression sur l’ensemble des acteurs de l’entreprise.

     

    Il va de soi que dans un tel contexte, Nicolas Verdan peut mettre en scène une tragédie touchant l’ensemble de ses personnages. Car au-delà de ses certitudes et de son assurance, on décèle chez Coraline Salamin, La Coach, quelques failles, voire même une détresse certaine qui la rend probablement plus humaine, mais guère plus sympathique. Cette détresse on la retrouve au travers d’un individu comme Alain Esposito, ce manager quelque peu dépassé, souhaitant trouver une assise et une légitimité en intégrant un groupe de cadres supérieurs à la fois odieux et cyniques qui deviennent de véritables références dans un monde ultra libéral. Dans un tel univers où l’efficacité se traduit dans la rapidité de décisions parfois terribles, le parcours de David, le frère de La Coach, apparaît comme le véritable martyre d’un drame social qui met en exergue toute l’inhumanité de l’entreprise.

     

    Avec une écriture à la fois précise et incisive, dénonçant, entre autre, l’individualisme exacerbé par la culture du moi et du coaching personnalisé, Nicolas Verdan met en situation une femme dynamique et charismatique sillonnant le pays à toute vitesse au volant de sa Mini Cooper ou en emprutant des trains express qui transitent dans des gares où fourmille une cohorte d’usagers pressés par le temps. De son espace et de son temps, dans ce pays où les noms des anciennes régies fédérales prennent des consonances anglo-saxonnes, l’auteur interpelle le lecteur au gré d’un récit peu ordinaire et terriblement lucide avec un fait divers terrible, résultant de ces pressions insupportables qui pèsent sur l’ensemble d’une population vivant au rythme d’une croissance effrénée et complètement débridée.

     

    Dans le paysage de la littérature Suisse romande, un roman noir tel que La Coach fait indéniablement figure d’exception en mettant en exergue, au travers du fait divers, les défaillances sociales d’un pays où la détresse et la solitude deviennent les pendants d’une société basée sur le résultat et le profit à n’importe quel prix, en laissant sur le carreau toutes celles et ceux qui ne supporteraient pas la pression d’un tel modèle social. Inquétant et clairvoyant, La Coach est un roman noir terrible, projetant un éclairage pertinent sur ce climat  cruel et impitoyable qui règne au sein de ces grandes régies d’état que l’on a désormais privatisées.

     

    Nicolas Verdan : La Coach. Editions BSN Press 2018.

    A lire en écoutant : My Life Is Going On de Cecilia Krull. Singles : La Casa De Papel. 2018 Atresmedia Mūsica S.L.U.

  • Jean-François Vilar : Nous Cheminons Entourés De Fantômes Aux Fronts Troués. Pour ne pas oublier.

    jean-français vilar, nous cheminons entourés de fantômes aux fronts troués, éditions du seuil, éditions pointsQue ce soit dans les médias, sur les réseaux sociaux ou sur les blogs, il n'est plus question que de rentrée littéraire qui débarque de plus en plus tôt sur les étals de nos librairies avec une cohorte d'ouvrages grands formats reléguant les collections de livres de poche dans les rayonnages. Si vous n'êtes pas encore enfiévré par cette quête des nouveautés et si vous fouinez un peu, peut-être aurez-vous la chance de dénicher un roman de Jean-François Vilar. Peu importe le titre, prenez-le. Vous ne le regretterez pas car il s'agit de romans noirs d'une grande envergure tant au niveau de l'écriture qu'au niveau de l'intrigue où l'on perçoit l'engagement politique de l'auteur comme militant trotskiste. Durant les vingt-et-une dernières années de sa vie, Jean-François Vilar n'a publié que deux nouvelles et on peut se dire qu'avec un roman comme Nous Cheminons Entourés De Fantômes Aux Fronts Troués, publié aux éditions du Seuil en 1993,il n'avait peut-être plus rien d'autre à ajouter en parvenant au sommet de son art. Evoquant notamment l'écrasement du Printemps de Prague, dont on "célèbre" les 50 ans, Nous Cheminons Entourés De Fantômes Aux Fronts Troués aborde, avec une certaine forme de désenchantement empreint de nostalgie, plusieurs époques révolues comme la lutte des proches de Trotski qui doivent survivre à Paris en 1938 ainsi que l'effondrement du mur de Berlin en 1989 et cette fameuse révolution de Velours qui précipita la chute du Parti communiste tchécoslovaque.

     

    En 1989, après trois ans de captivité, le photographe Victor Blainville débarque à Paris avec son compagnon d'infortune Alex Katz. On parlerait bien de cette libération des deux otages, mais l'actualité se trouve soudainement chamboulée avec l'annonce de la chute du mur de Berlin. Déboussolé, Victor peine à retrouver ses repères, ceci d'autant plus que son appartement a été complètement vidé. Tant bien que mal, la vie reprend son cours lorsque survient la mort d'Alex. Un malheureux accident ? Une exécution ? Qui peut le dire ? Victor trouvera peut-être la réponse dans le mystérieux journal du père d'Alex qu'on lui a confié. Rédigé en 1938, il découvre les événements d'une autre époque qui semblent faire écho à cette période chamboulée. Et si l'histoire n'était qu'un éternel recommencement ? Un adage funeste où les fantômes se rappellent aux bons souvenirs de ceux qui survivent.

     

    Il s’agit bien d’une balade à la fois funèbre et poétique dans ces rues de Paris qui deviennent des lieux ou plutôt des liens de transition pour passer d’une époque à l’autre en déterrant les secrets enfouis dans les méandres de l’histoire. Bâtiments, monuments, tout est prétexte pour suivre les pérégrinations hasardeuses de Victor Blainville ce photographe presque désinvolte dont on ignore les circonstances de sa captivité qui l’a éloigné de Paris durant trois années. Un mystère de plus pour ce guide étrange, presque las de tout, dont le nom rend hommage à Marcel Duchamp qui fait partie de ce courant surréaliste que l’auteur affectionne tant. Il en sera d’ailleurs constamment question tout au long du récit où nous aurons l’occasion de croiser André Breton, Salvatore Dali, Paul Delvaux et bien d’autres notamment au cours de cette première exposition internationale du Surréalisme se déroulant en 1938. Une année charnière de l’intrigue puisqu’il s’agit également de la période où Lev Sedov, le fils de Trotsky, meurt dans d’étranges circonstances qui seront évoquées sous la forme d’un mystérieux journal qui ne recèle que la « vérité » de son auteur mais qui va offrir à Victor une espèce d'échappatoire salutaire. Engagements et trahisons, Jean-François Vilar met en scène avec une belle intensité tous les aléas d’une lutte dévoyée qui n’a plus rien de révolutionnaire mais dont l’inspiration reste éternel. Texte érudit mais complètement accessible, c’est par le prisme de cette littérature noire que l’auteur parvient à secouer l’histoire dans le choc des circonstances et des rencontres improbables. De l’audace des surréalistes aux conflits larvés entre staliniens et trotskistes, des étreintes dans un hôtel que fréquentait Burrough et Kerouac à l’effervescence de cette Révolution de Velours, Jean-François Vilar romance l’histoire avec le talent de celui qui en maîtrise toutes les arcanes dans un entrelacs d’époques qu’il nous projette au travers d’intrigues qui ne doivent pas forcément apporter toutes les réponses. Dans ce labyrinthe de rues et de passages obscurs, le lecteur s’égare ainsi dans l’incertitude de personnages refusant de livrer tous leurs secrets et va cheminer, parfois en vacillant, entourés de fantômes et de regrets mais avec la conviction d’avoir découvert un grand roman noir que l’on ne pourra pas oublier.

     

    Jean-François Vilar : Nous Cheminons Entourés De Fantômes Aux Fronts Troués. Editions du Seuil 1993. Edition Points 2014.

    A lire en écoutant : Body And Soul de John Coltrane. Album : Coltrane’s Sound. 1964 Atlantic Records.

  • VALERIO VARESI : LES OMBRES DE MONTELUPO. REVES DECHUS.

    valerio varesi, les ombres de montelupo, agullo éditionsAprès avoir arpenté les rives du Pô dans Le Fleuve Des Brumes, s’être égaré dans les rues de Parme au détour de La Pension De La Via Saffi, nous retrouvons le commissaire Soneri pour la troisième fois dans une intrigue plus intimiste puisqu’elle prend pour cadre le village natal de cet enquêteur emblématique du roman policier italien. Avec Les Ombres De Montelupo ce sont les réminiscences d’un père trop tôt disparu qui planent sur cette vallée perdue des Apennins où la brume s’invite une nouvelle fois pour diffuser cette atmosphère mélancolique enveloppant l’œuvre remarquable de Valerio Varesi.

     

    Désireux de s’éloigner des tumultes de la ville de Parme, le commissaire Soneri s’octroie quelques jours de vacances bien méritées pour se ressourcer dans son village natal au gré de longues promenades sur les sentiers escarpés de Montelupo, en quête de quelques champignons qui accommoderont les petits plats mitonnés que lui préparent l’aubergiste de la pension où il séjourne. Mais la quiétude sera de courte durée. Les rumeurs bruissent dans le village. On évoque une éventuelle faillite de l’usine de charcuterie Rodolfi, unique source de revenu des habitants. Rumeurs d’autant plus inquiétantes que les Rodolfi père et fils disparaissent dans d’étranges circonstances qui suscitent l’émoi de toute une communauté. On parle d’emprunts frauduleux, d’escroqueries et d’économies de toute une vie parties en fumée. Et les détonations résonnant dans les châtaigneraies des environs ne font qu’amplifier la tension qui règne dans la bourgade, car à Montelupo les comptes se règlent parfois à coup de fusil de chasse.

     

    Élément récurrent de la série mettant en scène les enquêtes du commissaire Soneri, l’évocation des partisans luttant contre les factions fascistes devient l’enjeu sous-jacent de cette nouvelle enquête où les souvenirs résonnent comme un écho sur les flancs de cette région montagneuse nimbée de brumes et de troubles compromissions. Bien plus que le devenir de Palmiro et de son fils Paride, deux entrepreneurs peu scrupuleux, il importe pour le commissaire Soneri de découvrir si son père s’est compromis avec le patriarche qui a fait prospérer la région avant que l’entreprise ne périclite en entraînant tout le village dans le chaos des désillusions desquelles émergeront tout un cortège de représailles. Une enquête qu’il mène presque contre son gré, sur les chemins sinueux de ces contrées boisées où les rencontres et les événements se succèdent dans les contreforts abrupts de cet environnement sauvage que parcourent braconniers et contrebandiers en tout genre.

     

    Gestions déloyales, investissements hasardeux, même dans cette région reculée de l’Italie, les désillusions financières toucheront l’ensemble d’une communauté secouée par la brutalité des conséquences d’une entreprise en faillite. On décèle, notamment au travers de Sante, l’aubergiste grugé, tout le désarroi mais également toute la concupiscence de villageois appâtés par les gains faciles découvrant la tragique réalité de prêts téméraires qu’ils ont octroyé sans aucune garantie. Emprunt d’une certaine forme de mélancolie, il émane du récit tout un climat de suspicion qui pèse sur l’ensemble des villageois au gré d’une enquête qui trouvera son aboutissement dans une traque absurde ne faisant qu’exacerber ce sentiment d’injustice et de désillusion planant sur un monde qui semble désormais révolu et qu’incarne Le Maquisard, personnage emblématique du roman, qui va à la rencontre de son destin en fuyant les carabiniers qui le pourchassent. Sauvage, encore épris de liberté, le vieil homme parcourant les bois au crépuscule de sa vie, incarne le souvenir de cette figure paternelle dont Soneri tente de faire rejaillir quelques bribes au détour de ces paysages embrumés dans lesquels il puise une certaine forme de vérité. Mais bien plus que la brume, c’est cette neige ultime qui va recouvrir, tel un linceul, l’ensemble d’un passé amer dont il va pouvoir se détacher pour toujours.

     

    Avec Les Ombres De Montelupo, Valerio Varesi décline dans l’équilibre d’un texte somptueux, où la nostalgie d’une époque révolue côtoie ce présent âpre et inquiétant, tout le savoir-faire d’un auteur accompli, capable de conjuguer émotions et tensions narratives émergeant des contreforts boisés de ces montagnes embrumées qui distillent un puissant parfum, mélange de liberté et d’humanité.

     

    Valerio Varesi : Les Ombres De Montelupo (Le Ombre Di Montelupo) Editions Agullo/Noir 2018. Traduit de l’italien par Sarah Amrani.

    A lire en écoutant : Après un rêve de Gabriel Fauré. Album : Fauré Requiem. Jules Esckin, Boston Symphony Orchestra & Seiji Ozawa. 2003 Deutsche Grammophon GmbH, Berlin.

  • Nicolas Verdan : La Coach. La chronique de Stéphanie Berg.

    NICOLAS VERDAN, LA COACH, EDITIONS BSN PRESSLa Coach est un roman noir comme on les aime. Un de ceux qui, nous prenant par les émotions, nous replacent au coeur de la réalité en nous questionnant sur nos responsabilités. Un de ceux qui racontent une histoire qui nous ressemble.

     

     

    Coraline veut la peau d’Esposito. Il est son client, sa cible, sa proie. Il est surtout celui qu’elle tient pour responsable du suicide de son frère suite à une restructuration massive de SwissPost. Incarnation parfaite de sa profession de coach par sa détermination froide et inébranlable, elle traverse la Suisse de train en train mue par un seul objectif. Elle ne vit que pour sa vengeance. La Coach est donc l’histoire d’une femme qui souffre et qui trouve un exutoire dans son sens personnel de la justice. Il est aussi le roman d’un homme qui souffre et qui voit en cette femme un espoir de remède à son supplice.

     

    Quand la parution d’un roman résonne autant avec l’actualité, nous sommes obligés de nous poser des questions. Hasard ou inspiration prémonitoire ? Nicolas Verdan n’est pas plus visionnaire que vous et moi. Mais son double regard de journaliste et romancier lui permet de sonder notre pays de l’intérieur et rendre en mots la rage sourde des acteurs du drame qui s’y joue. Il nous rappelle qu’au-delà des scandales politiques et des désastres économiques, ce sont des tragédies humaines qui forment le canevas d’une nation, que les faillites naissent d’abord dans les tripes d’individus dépassés par un système qui leur est hostile. Que nous sommes tous partie de ce système. Et in fine tous impactés.

     

    Il n’est pas de drame sociétal sans souffrance individuelle. Les heures difficiles que vit La Poste suisse aujourd’hui ne sont pas les préoccupations des seuls dirigeants, employés et journalistes. La colère de Coraline répond à la violence que de trop nombreuses familles subissent au quotidien, transposable à d’autres entreprises, d’autres pays.

     

    Nicolas Verdan nous captive avant tout avec un récit de vengeance personnelle, certes, mais il nous offre une réflexion avertie sur un quotidien qu’il sait placer dans des décors si familiers que nous accompagnons Coraline les yeux fermés dans son tourbillon funèbre.

     

    Stéphanie Berg, libraire, responsable de la littérature noire à Payot Lausanne.

     

    Nicolas Verdan : La Coach. Editions BSN Press 2018.

    À lire en écoutant : Hélène et le sang de Bérurier Noir. Album : Concerto pour détraqués. Bondage records 1985.

     

    Dédicaces de Nicolas Verdan :

    • Dédicace-Vernissage, Payot Genève Rive Gauche, 8 mars 2018, 17h30-19h (avec Joseph Incardona).
    • Dédicace, Payot Lausanne, 9 mars 2018, 16h30-18h (avec Joseph Incardona).
    • Dédicace, Librairie La Fontaine (Vevey), 15 mars 2018, 17h-19h (avec Joseph Incardona).
    • Rencontre, Salon du livre et de la presse de Genève, Place suisse, 28 avril 2018, 16h-17h (avec Virgile Elias Gehrig).

     

  • Valério Varesi : Le Fleuve Des Brumes. La chronique de Stéphanie Berg - Lausanne.

    Capture d’écran 2018-01-17 à 18.44.59.pngQuand une libraire enthousiaste et passionnée de littérature noire comme Stéphanie Berg vous présente Le Fleuve Des Brumes de Valério Varési cela donne une chronique enflammée relayant ainsi l'irrésistible envie de découvrir ce roman policier envoûtant.

     

    "Quel regret de ne pas parler italien quand nous lisons Valerio Varesi. Malgré l’excellent travail de traduction de Sarah Amrani pour le Fleuve des Brumes, la mélodie des phrases est si délicate que nous rêverions de le lire dans la langue de Dante. Le Pô donne le tempo. Au gré de ses crues et décrues, les chapitres prennent leur temps, les phrases s’étirent dans les vapeurs d’eau, la brume invite à la mélancolie, la pluie martèle les mots avec une violence sourde. Toute l’atmosphère du roman est contenue dans son titre.

     

    Dans un paysage littéraire qui veut trop souvent nous faire croire que nous cherchons des sensations, des claques et des images choc, Valerio Varesi nous pousse à contre-courant vers une littérature soignée, particulièrement attentive à ses personnages et à ses images. La promesse pour le lecteur de nourrir son imaginaire et de le plonger au coeur de son univers. Un univers fait d’hommes et de mémoires, de racines et d’histoires. Nulle attente de retournement de situation à chaque fin de chapitre, donc, nous nous soumettons au rythme que nous imposent les mots et les savourons comme une respiration.

     

    L’Italie se prête parfaitement aux décors de romans noirs comme elle a sût se prêter aux décors de cinéma. Photogénique, sensuelle, dangereuse, raffinée. Nous sommes loin des étés écrasant de chaleur dont la littérature policière italienne regorge mais dans une ambiance tout aussi authentique. Les dialogues sont habités et les lieux s’animent sous nos yeux. Varesi nous fait respirer des embruns chargés d’odeurs de cuisine de bistro. Il nous incite à pousser la porte de l’Auberge du Sourd, repaire des vieux du coin où étrangers et indigènes se regardent en chien de faïence. L’auteur pousse l’évocation jusqu’à nous glisser discrètement, avec la complicité de son éditeur, la carte de l’Auberge en bordereau, satisfaisant notre appétence de détails en invoquant notre amour de la table et du bon vin. Le Fleuve des Brumes pourrait se trouver en quelque sorte au croisement du Bar Lume de Marco Malvaldi où les retraités tapent les cartes en refaisant le monde et réinventant la justice, et les rues pavées que foule le Commissaire Ricciardi de Maurizio De Giovanni durant de longues errances invitant à la réflexion, la méditation et parfois à la résolution de l’enquête.

     

    L’intrigue est trouble le long du Pô. Le Commissaire Soneri, dont nous découvrons ici le premier opus en français bien qu’il ait existé dans trois précédents romans non traduits (nous laissant supposer que Sébastien Wespiser, son éditeur français, a estimé que Le Fleuve des Brumes saurait introduire au mieux cet attachant personnage de série policière), ne s’encombre pas de détours ni de masque. Pourtant derrière chaque mystère se cachent des vérités tues, des rancunes enfouies sous des façades de non-dits. Ce sont ces apparences qu’il va chercher à abattre avec la même application qu’utilise l’auteur pour ne pas brusquer ni braquer les acteurs du drame qui se joue. Tandis que la pluie ne cesse de s’abattre sur la plaine du fleuve, la péniche du vieux Tonna s’éloigne vers le large avant d’être retrouvée vide de son occupant. Tonna est-il véritablement monté à bord ? Et lorsque le corps de son frère est découvert sans vie, laissant croire qu’il a choisi de se défenestrer, pouvons-nous vraiment y voir une coïncidence ? La conviction qu’une autre histoire se joue derrière l’improbable hasard pousse le Commissaire Soneri à refuser les discours qui lui sont servis et nous autres lecteurs à nous jeter en toute confiance dans les remous boueux des secrets de ses personnages.

     

    La montée des eaux ensevelit les indices, recouvrant d’une chape de silence les motivations et les blessures individuelles, ne laissant à la vue de tous qu’un cadavre et une disparition. Mais la décrue vient saluer la patience du lecteur et conforter son intuition. Lorsque les bourrasques s’apaisent et que l’eau se retire, les perceptions floutées par le brouillard prennent une dimension plus nette, plus évidente et surtout bien plus universelle que ne le laissaient penser les premiers chapitres du roman. Nous observons ici tout le talent de Valerio Varesi, celui que nous sommes nombreux à chercher dans les romans noirs bien au-delà des enquêtes haletantes et des frissons de suspense, l’art d’utiliser la fiction et le sens de l’intrigue pour nous servir un tableau de l’humanité. Une humanité indissociable de l’Histoire dont l’auteur dévoile les stigmates que porte son pays, qu’il porte certainement lui-même comme tout citoyen qui s’interroge sur la responsabilité des générations passées, pères ou grand-pères, acteurs d’une guerre qu’il peine à comprendre mais dont il observe la portée actuelle.

     

    Si l’Italie est propice aux fantasmes de volupté et de chaleur, elle est aussi un terreau fertile pour les récits traumatiques. Honorant une mémoire collective et dénonçant un fascisme absurde et détestable, Varesi nous rappelle que nous sommes condamnés à porter notre passé si nous ne choisissons pas de le regarder en face. En utilisant l’attendrissement que peuvent nous inspirer les personnes âgées semblant n’aspirer qu’à la paix et la tranquillité, l’auteur nous rudoie, il nous renvoie le reflet d’une humanité divisée malgré l’apparent aplanissement des drames, les années écoulées n’ont pas plus de poids qu’un bois flotté charrié par le Pô, la haine est universelle et intemporelle, nous pouvons choisir de la comprendre ou l’ignorer en restant en surface, mais si nous laissons Varesi nous emmener dans les tourbillons de ses tourments, nous gardons l’assurance que la beauté de sa plume nous gardera toujours hors de l’eau."

     

    Stéphanie Berg, libraire, responsable de la littérature noire à Payot Lausanne.

     

    Valerio Varesi : Le Fleuve des Brumes (Il Fiume Delle Nebbie). Editions Agullo Noir 2016. Traduit de l’italien par Sarah Amrani.

    A lire en écoutant : Une Notte Dispareta interprété par Musica Nuda. Album : Complici. 2011 Bonsaï Music.