Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Auteurs V - Page 4

  • Valerio Varesi : Or, Encens Et Poussière. Providence ou déterminisme.

    valerio varesi,or encens et poussière,agullo éditionsService de presse

     

    Ainsi on peut opposer roman noir et roman policier comme on l’observe ces derniers temps à la lecture de certains articles où la critique sociale au travers du fait divers définirait le roman noir tandis que la remise à l’ordre sociale au terme d’une enquête caractériserait le roman policier. Derrière cette définition un peu simpliste des genres composant la littérature noire on remarque une certaine propension à vouloir anoblir le roman noir qui deviendrait ainsi l’unique moyen d’expression permettant de dénoncer les dérives de notre monde. On ne saurait énumérer l’ensemble des romans policiers contredisant cette assertion et en ces temps troublés, où un besoin impérieux de fondamentaux et de repères nous permettant de conserver un certain équilibre, on appréciera de retrouver au détour d’une série de romans policiers un personnage tel que le commissaire Soneri dont les enquêtes dans la région de Parme permettent à son auteur Valerio Varesi de mettre en exergue les carences d’un pays dont les troubles fascistes ne sont pas encore complètement relégués dans un lointain passé. Pour ce romancier, également journaliste à La Repubblica, le roman policier est bel et bien politique puisqu’il émerge en filigrane de chaque roman mettant en scène son commissaire fétiche des relents de « peste brune » qui émergent à la surface d’une agglomération engoncée dans une voile de brume semblant ne jamais vouloir disparaître. Le thème est bien présent dans Le Fleuve Des Brumes (Agullo 2016), premier roman de la série, traduit en français, ainsi que dans La Pension De La Via Saffi (Agullo 2017)et bien évidemment dans Montelupo (Agullo 2018) qui met en lumière la figure tutélaire du père de Soneri, ancien partisan luttant contre les factions fascistes. Mais on ne saurait réduire les enquêtes du commissaire Soneri à une lutte simpliste des courant politiques qui secouent l’Italie pour prendre en considération d’autres problèmes sociaux laminant le pays à l’instar de la mafia dont on découvre les implications dans les régions du Nord avec Les Mains Vides  (Agullo 2019), récit désespérant où les investigations du policier ne font que renforcer cette sensation de mal endémique que l’on ne pourrait résoudre au terme d’une simple enquête de police. C’est cette incertitude et ce désespoir qui habite cet enquêteur attachant dont les pérégrinations au détour des ruelles et avenues de la ville de Parme ne cessent de nous charmer et que l’on retrouve dans Or, Encens Et Poussière, nouveau roman d’une série qui n'a pas fini de nous surprendre.

     

    Le brouillard recouvre une nouvelle fois la région de Parme provoquant un immense carambolage sur l’autoroute. Incapables de se repérer dans la brume, les patrouilles de police doivent compter sur l’aide du commissaire Soneri pour se repérer dans cette région qu’il connaît bien. Alors qu’apparaissent, tels des ombres fantomatiques, des taureaux échappés de l’un des camions accidentés et tandis que l’on devine au loin les lueurs des phares des voitures encastrées, c’est un corps calciné découvert au pied d’un talus qui va retenir l’attention du commissaire, ceci d’autant plus que le cadavre n’a rien à voir avec le carambolage qui vient de se produire. La victime, une jeune femme séduisante d’origine roumaine, avait charmé toute une série d’amants issus des hautes sphères de la ville parmesane. Séductrice damnée ou jeune femme naïve, le commissaire Sonerie va devoir composer avec les multiples facettes de cette femme fascinante qui gravitait dans la communauté des roms dont elle était issue en tentant de s’extirper à tout prix de sa condition. Un prix bien trop élevé pour Soneri qui compte bien retrouver l’auteur de ce meurtre quitte à bousculer la bourgeoisie de cette bonne ville de Parme se croyant à l’abri d’une justice bien trop aveugle.

     

    La ville de Parme telle que décrite par Valerio Varesi n’est pas un personnage à part entière, mais une entité organique où l’on erre dans un dédale de ruelles, avenues et places qui sont autant de raccourcis, détours et voies sans issues, reflet des réflexions sinueuses d’un commissaire tourmenté, toujours en proie aux doutes et à l’incertitude quant à l’orientation de ses enquêtes et qui ne trouve l’apaisement que dans ces longues pérégrinations au coeur d’une cité embrumée ou dans les saveurs d’un bon repas chez Alceste, son ami aubergiste qui le gratifie de spécialités de la région. Or, Encens Et Poussière débute avec cette scène d’anthologie dans la campagne parmesane où l’on croise taureaux et vaches égarées dans la brume avant de découvrir un cadavre calciné à proximité d’un carambolage dantesque, non loin d’un campement de gitans. Il n’en faut pas plus pour le commissaire Soneri pour entamer une enquête chaotique où la victime opère encore de son charme sur ce policier rêveur en quête de vérité. Comme à l’accoutumée avec Valerio Varesi tout n’est que suggestion et rumeur avec cette thématique des gens du voyage qui apparaissent dans un trafic d’or commandité par quelques notables de la ville. Il n’y aura donc pas de propos pontifiants sur ces communautés avec un auteur qui préfère s’attarder sur les apparences d’une bourgeoisie dévoyée qui reste en quête de respectabilité. Dans ce registre on appréciera donc l’apparition de Sbarazza, ce noble déchu, un brin clochard qui devise avec le commissaire sur le déterminisme ou la providence nous rappelant ainsi que l’auteur a été étudiant en philosophie et que le hasard devient forcément l’un des moteurs essentiels des enquêtes de son personnage central.

     

    Avec cette belle humanité et cette sensibilité imprégnant l’ensemble de ses personnages, Valerio Varesi s’emploie une nouvelle fois à mettre en exergue les frasques des notables d’une ville au charme indéfinissable que l’on prend plaisir à retrouver en compagnie d’un commissaire emblématique qui devient l’icône du roman policier italien. Or, Encens et Poussière, un beau titre pour un bel ouvrage qui nous enchante.

     

     

    Valerio Varesi : Or, Encens Et Poussière (Oro, Incense E Polvere). Traduit de l’italien par Florence Rigolet. Agullo noir 2020.

     

    A lire en écoutant : Ultimo Amore de Vinicio Capossela. Album : L’Indispensabile. 2003 CDG East West Divisione Warner Music Italia S.R.L.

  • BENOIT VITKINE : DONBASS. GUERRE OUBLIEE.

     Capture d’écran 2020-05-17 à 16.41.26.pngJournaliste spécialisé dans le domaine des pays de l’ex-URSS, Benoît Vitkine est correspondant au journal Le Monde depuis de nombreuses années et a obtenu en 2019 le prix Albert Londres de la presse écrite pour toute une série d’articles dont quelques portraits de ces combattants du Donbass, une guerre méconnue, quasiment oubliée, qui sévit pourtant depuis 2014 dans l’est de l’Ukraine en opposant l’armée loyaliste ukrainienne aux séparatistes prorusses et dont le bilan fait état de pas moins de 13’000 morts. Parmi ces portraits de vétérans figure celui de Vladimir Vlasenko, un ancien de la guerre d’Afghanistan, qui pensait cultiver tranquillement son potager en Ukraine avant de reprendre les armes pour combattre les séparatistes. Après les reportages, c’est par le biais de la fiction que Benoît Vitkine a choisi de nous faire partager le quotidien d’une guerre qui s’embourbe dans les tréfonds de l’oubli tout en intégrant quelques caractéristiques des combattants qu’il a rencontré lors de ses entretiens dans les personnages qui animent son premier roman intitulé Donbass prenant l’allure d’un thriller sur fond de conflit armé.

     

    A Avdiïdka, dans la région du Donbass, les bombardements journaliers ne troublent plus les habitants qui se sont accoutumés aux affres d’une guerre qui dure depuis quatre ans et dont on en aurait presque oublier les causes. Une terrible routine que le colonel Henrik Kadavadze, chef de la police locale, prend à son compte avec un flegme déconcertant alors que ce conflit s’enlise dans une succession de combats meurtriers touchant aussi bien les soldats que les civils tentant de survivre tant bien que mal dans cet environnement délétère. Mais à la découverte d’un jeune garçon poignardé, tous les membres de la localité s’agitent ainsi que le colonel Kadavadze qui ne va pas se contenter de rester les bras croisés pour découvrir le meurtrier. Ceci d’autant plus que l’on retrouve d’autres petites victimes dont les corps sont disséminés dans les environs de la bourgade.

     

    Crimes en série et enquêteur désabusé, on doit bien admettre que si Donbass présente certains codes du thriller, Benoît Vitkine prend soin de ne pas s’égarer dans les facilités du genre que ce soit au niveau du texte mais également de l’intrigue. Il y a même quelque chose de rafraichissant à lire un tel récit où l’auteur prend bien soin de planter le décor aussi détonant soit-il sans en abuser. C’est d’ailleurs l’une des grandes qualité de ce roman qui s’attarde sur le quotidien de ces habitants laminés par une guerre qui s’éternise et il faut bien reconnaître que l’on perçoit toute la maîtrise d’un auteur qui connaît parfaitement son sujet. Plongée abrupte au coeur de cette région dévastée, le lecteur ne manquera pas de ressentir toute l’atmosphère de cet environnement parfaitement restitué notamment dans le cours du quotidien de ces femmes de tout âge tentant de survivre aux affres des combats et de protéger du mieux qu’elles le peuvent, leur progéniture. Entre résignation et découragement des différents protagonistes, on prend ainsi la mesure des difficultés des civils, mais également des soldats  de chaque faction pour survivre dans un tel cloaque où l’avenir se décline au jour le jour. Personnage central du roman, on suit les pérégrinations du colonel Kadavadze, chef de la police locale et vétéran de la guerre d'Afghanistan qui nous permet de découvrir toute les membres de cette communauté disparate en croisant des chefs mafieux qui tiennent les reliquats  d'une industrie déclinante, des babouchkas usées par les privations et la souffrance, quelques soldats égarés et bien évidemment des officiers de police plus ou moins corrompus. Autant de portraits réalistes dont on devine quelques aspects de leur parcours ou certains traits de caractères que l'auteur a emprunté aux personnes qu'il a croisé lors de ses reportages dans le Donbass. Ainsi l'enquête de Kadavadze devient un prétexte pour découvrir cette belle galerie de personnages évoluant dans cette ambiance si particulière d'une guerre qui s'enlise, même si l'on peut regretter le fait que l'intrigue tournant autour de la disparition des ces jeunes enfants prend parfois un aspect bien trop secondaire nous donnant une impression d'inachevé voire de moins grande maîtrise comme si le journaliste l'avait emporté sur le romancier.

     

    Premier roman de Benoît Vitkine, Donbass nous permet de saisir tous les aspects d'une guerre méconnue sévissant toujours dans cette région perdue à l'est de l'Ukraine tout en nous donnant l'occasion de découvrir, au détour d'une enquêtes somme toute assez classique, toute une série de personnages qu'il sera difficile d'oublier. Renversant.

     

     

    Benoît Vitkine : Donbass. Editions Les Arènes/Equinox 2020.

     

    A lire en écoutant : O, Panno Inno ! De Dakh Daughters. Album : Air. 2019 Dakh Daughters.

  • VALERIO VARESI : LES MAINS VIDES. RAZZIA SUR LA VILLE.

    valerio varesi, les mains vides, agullo éditionsEt l’on s’achemine ainsi vers le quatrième volume des enquêtes du commissaire Soneri dont les intrigues nous ont entraînés sur les rives du Pô avec Le Fleuve Des Brumes, dans le dédales des rues embrumées de Parme, du côté de La Pension De La Via Saffi puis sur les pentes abruptes des Apennins dans Les Ombres De Montelupo pour mettre en exergue quelques réminiscences du passé familial de cet enquêteur mélancolique. Souvent comparé à son homologue Jules Maigret, le commissaire Soneri présente davantage de similitude avec un individu tel que le dottore Duca Lamberti puisque les deux personnages sont étroitement associés à la ville dans laquelle ils évoluent, Parme pour le premier et Milan pour le second. Des cités qui n’ont rien de folkloriques puisque Valerio Varesi, tout comme Giorgio Scerbanenco d’ailleurs, intègre toujours, au gré de ses intrigues, une dimension politique, au sens étymologique du terme, afin de mieux dénoncer les changements sociétaux et les dysfonctionnements sociaux qui les accompagnent. Avec Les Mains Vides, Valerio Varesi ne déroge pas à ce principe, même s’il s’éloigne de la thématique du fascisme pour s’interroger sur la mutation d’une ville qui devient l’enjeu d’un antagonisme économique féroce derrière lequel plane l’ombre de la mafia dont la représentation symbolique de la pieuvre orne la couverture de l’ouvrage.

     

    Rixes, braquages et même un vol d’accordéon se succèdent dans une ville de Parme en ébullition qui étouffe dans la moiteur d’un mois d’août caniculaire. Pour couronner le tout, on découvre le cadavre d’un commerçant du centre-ville qui semble avoir été battu à mort. Chargé de l’enquête, le commissaire Soneri, écarte bien rapidement la possibilité d’un cambriolage ayant mal tourné pour s’intéresser à Gerlanda, un usurier sans pitié qui règne sur un petit empire financier constitué d’une part immobilière conséquente. Mais à force de s’immiscer dans les affaires de ce bailleur peu scrupuleux, le commissaire Soneri met à jour une guerre économique souterraine où les forces en jeu, dissimulées derrière un écran de respectabilité, tentent de s’emparer de cette économie criminelle locale afin de  blanchir leurs actifs issus d’activités mafieuses. Une pieuvre impitoyable qui broie les fondements d’une ville de Parme que nul ne saurait protéger, pas même les institutions policières plutôt désemparées face à un tel phénomène qui paraît inexorable.

     

    C’est toujours avec plaisir que l’on retrouve le commissaire Soneri, ceci d’autant plus que Valerio Varesi se dispense des schémas narratifs répétitifs et du confort des habitudes que l’on observe bien souvent dans le contenu des séries policières. Bien sûr Soneri se rend toujours Chez Alceste pour déguster quelques plats typiques de la région mais ces épisodes restent anecdotiques tandis que sa relation avec Angela évolue de manière conséquente puisque, de l’amante affriolante que l’on croisait dans Le Fleuve Des Brumes, nous découvrons une avocate d’affaire lucide qui va pouvoir intervenir de manière beaucoup plus active dans le déroulement d’une enquête nécessitant ses connaissances par rapport au monde complexe des affaires et des intrigues économiques.

     

    Les Mains Vides donne l’occasion à l’auteur d’aborder les thématiques en lien avec les mafias et autre organisations criminelles en s’intéressant plus particulièrement aux phénomènes de blanchiment d’argent et à ses impacts dans le tissu économique d’une ville du nord de l’Italie et des mutations qui s’opèrent en dévastant l’âme de la cité. Outre le meurtre d’un commerçant ne se souciant guère de la rentabilité de sa boutique de prêt-à-porter, les manifestations de ces ouvriers licenciés criant leur vaine révolte dans les rues de Parme ou ces assurances-vie bidons que l’on endosse pour le compte de quelques escrocs, on observe tout un pan d’une activité économique occulte gangrenant la totalité des quartiers de la ville au grand dam d’un commissaire Soneri désemparé ne sachant comment lutter contre un tel phénomène qui le dépasse. Entre colère et frustration le policier se rend compte qu’il ne se bat pas à armes égales contre de telles organisations mafieuses investissant en masse dans des projets immobiliers qui se mettent en place sur les décombres d’industries locales déclinantes. Licenciements, expropriations, malgré quelques sursauts de révolte, les changements paraissent immuables comme cette chaleur qui étouffe les habitants.

     

    Bien loin des images de criminels en col blanc ou de truand mafieux inquiétants, l’enquête du commissaire Soneri s’attarde sur le microcosme de personnages troubles, témoins dérisoires de ces montages financiers qui les dépassent à l’instar de Tudor, le migrant moldave, de Marieangela, la pulpeuse confectionneuse de pull et de Gerlanda, l’usurier arrogant qui devient la cible de toutes les convoitises en faisant face à des associés plus avides que lui, prêts à tout pour le court-circuiter afin de s’emparer de ses affaires. Mais comme toujours, Valerio Varesi s’emploie à intégrer un personnage hors du commun, figure emblématique du thème abordé, en imprégnant le récit d’une touche nostalgique emprunte de poésie. Ainsi, à plus d’un titre, Gondo, le musicien de rue dépouillé de son accordéon se retrouvant incapable de jouer de la musique avec le nouvel instrument que les habitants lui ont offert, devient l’incarnation du désarroi de ces individus incapable de faire face ou de s’adapter aux changements qui leur sont imposés. Et c’est un désarroi similaire que l’on décèle dans les démarches vaines qu’entreprend le commissaire Soneri pour mettre à mal les projets criminels qui impactent une ville de Parme qu’il ne reconnaît plus au terme d’une enquête qui va le laisser les mains vides. 

     

    Roman désenchanté nous entraînant au coeur d’un univers terrible auquel on ne peut adhérer, Les Mains Vides dépeint donc le triste constat de la déliquescence des règles d’un monde économique sans pitié qui écrase comme toujours les individus les plus démunis. Clairvoyant et pertinent c'est la marque de fabrique des récits de Valério Varesi mettant en scène son ineffable commissaire Soneri.

     

    Valerio Varesi : Les Mains Vides (A Mani Vuote). Editions Agullo/Noir 2019. Traduit de l’italien par Florence Rigollet.

    A lire en écoutant : Per Ricordarmi Di Te interprété par Fabrizio Bosso. Album : You’ve Changed. 2007 EMI Music Italy s.r.l.

  • MARC VOLTENAUER : L’AIGLE DE SANG. LITTERATURE INDUSTRIELLE.

    marc voltenauer, l'aigle de sang, éditions slatkine & Cie« Le livre a peut-être une valeur culturelle particulière, mais c’est un produit comme un autre, qu’il faut vendre ! » 

     

     Camilla Läckberg – Libération 2016.

     

     

    Ce retour de lecture dévoile quelques éléments de l'intrigue.

     

    L’Aigle De Sang, nouveau produit en vente de Marc Voltenauer, pèse 665 grammes et contient une introduction, 140 chapitres, un épilogue et une rubrique de remerciements (c’est important les remerciements) pour un total de 511 pages. Il s’agit là de données essentielles pour celles et ceux qui se sont mis en tête de totaliser, sur une année, le nombre de pages lues ou d’évaluer le poids de l’ensemble des produits qu’ils ont dévorés. En Suisse, d’un point de vente à l’autre, le prix oscille aux alentours d’une trentaine de francs, mais l’éditeur, l’auteur et quelques blogueurs affiliés proposent des concours vous permettant de l’obtenir gratuitement à condition de  « liker » leurs pages web et d’inciter quelques uns de vos amis à effectuer la même démarche. Les journalistes conquis vous signalent que Marc Voltenauer totalise des ventes s’élevant à 50'000 exemplaires et les chaînes de librairie vous informent qu’il figure en tête des ventes ce qui ne manquera pas d’inciter les consommateurs à se ruer sur le produit. Sur la couverture, L’Aigle De Sang s’inscrit en lettres rouges écarlates et l’on devine, à la taille de son nom qui reste plus modeste que le titre, que l’auteur n’a pas encore atteint la notoriété d’un Norek ou d’un Musso. Dans cet environnement industriel, bien éloigné de la littérature populaire à laquelle bon nombre de ces producteurs prétendent appartenir, il est essentiellement question de chiffre et de quantité au détriment de l’écriture et de l’intrigue qui figurent au second plan en devenant des éléments anecdotiques, extrêmement standardisés et formatés. Finalement, dans un tel contexte, hormis l’aspect environnemental négatif, on aurait tord de s’offusquer de la démarche commerciale d’un supermarché qui a jugé bon de conditionner cette production en barquette puisque cet acteur essentiel de la chaîne de diffusion estime ce type de marchandise à sa juste valeur, comme une vulgaire denrée quelconque. Désormais, débarrassés de l’alibi culturel que l’on nous a longtemps servi, les consommateurs avides que nous sommes peuvent ainsi faire l’acquisition de la production
    de leurs auteurs préférés au kilo.

     

    marc voltenauer,l'aigle de sang,éditions slatkine & cieDes souvenirs étranges qui font peu à peu surface, un lourd secret familial que sa sœur lui dévoile, il n’en fallait pas plus pour que l’inspecteur Andreas Auer débarque sur l’île de Gotland en quête de ses origines. Mais bien vite, ses recherches vont prendre la tournure d’une enquête policière, puisqu’en remuant le passé, Andreas Auer va mettre à jour un sordide fait divers qui a jadis bouleversé la tranquillité des insulaires. Meurtres rituels sur fond de coutumes vikings, les crimes s’enchaînent sur l’île de Gotland au grand dam des autorités qui pourront compter sur la sagacité de l’inspecteur suisse pour faire la lumière sur de terribles événements qui ont bouleversé son enfance. Mais pour découvrir la vérité, il devra faire face à cette confrérie viking terrifiante, dont certains membres, empêtrés dans un engrenage de folie meurtrière, n’hésiteront pas à éliminer toutes celles et ceux qui auraient la volonté de s’opposer à eux. Et peu importe qu’il s’agisse d’un policier helvétique. A la recherche de réponses qu’il trouvera dans le passé de cette île envoûtante, l’inspecteur Andreas Auer devient une cible qu’il faut abattre.

     

    Une kyrielles de personnages, dont un bon nombre est doté de pseudonymes ou de fausses identités, un texte parsemé d’explications répétitives aussi inutiles que laborieuses, on ne ressort pas indemne d’une telle lecture donnant l’impression d’avoir découvert une espèce de mode d’emploi illisible. Il faudra donc s’accrocher pour comprendre les tenants et aboutissants d’un récit que Marc Voltenauer s’est ingénié à complexifier à un point tel qu’il a dû insérer un schéma  (page 382) qui, paradoxalement, achèvera de nous décontenancer en se demandant si l’auteur n’a pas abusé de ce whisky écossais qu’il affectionne tant. D’ailleurs Marc Voltenauer s’égare parfois avec ses personnages à l’exemple de cette Fabienne, dont on ignore tout, qui débarque au milieu d’une conversation entre Andreas Auer et ses proches (page 98). Pour couronner le tout, afin de nous faire découvrir la culture viking ou de nous immerger dans le contexte suédois, l’auteur décline toute une série d’informations plus ou moins pertinentes qui, bien que remaniées, semblent extraites de quelques fiches encyclopédiques que l’on peut trouver sur internet à l’instar des explications sur les origines de cette exécution viking, L’Aigle De Sang, qui donne son titre au roman (page 248). Il en résulte un texte poussif extrêmement pénible à lire qui nécessitera un gros effort d’attention et de concentration pour ne pas perdre le fil d’une intrigue alambiquée prétéritant tous les aspects du suspense et de la tension narrative comme cette scène où l’un des protagonistes va se suicider en repensant à l’un de ces ancêtres, personnage historique de la Suède, qui fera l’objet d’une petite digression biographique dispensable (page 440).

     

    Bien sûr, on notera les efforts de Marc Voltenauer, épaulé par son comité de lecteurs et de correcteurs, afin de faire en sorte que son texte soit plus homogène, tout comme on saluera le gros travail effectué au niveau de la documentation qu’il a rassemblée en consultant des spécialistes ou en se rendant sur les lieux où se déroule le récit. Mais il faut bien admettre que tout cela reste vain, puisque l’auteur ne sait pas écrire et restitue un travail extrêmement scolaire dépourvu de sensation et d’atmosphère à l’instar de ces descriptions très précises mais terriblement froides, quasiment dénuées d’effets stylistiques permettant au lecteur de s’imprégner de l’ambiance. Dès lors, on reste sur un texte sans relief, ce qui est d’autant plus regrettable que l’intrigue se déroule sur les lieux de vacances où l’auteur a séjourné lorsqu’il était enfant, mais qu’il n’émane de ce récit laborieux aucune charge émotionnelle. Ainsi on déplorera le trop bref descriptif de ces barques échouées sur la plage, à la fin de la seconde guerre mondiale, que l’auteur évoque sur un mode anecdotique en se contentant de souligner que, selon les croyances des insulaires, chaque bateau a une âme et que l’on ne peut donc pas détruire ces épaves. A peine deux lignes, avant de passer à autre chose alors que c’est probablement sur l’une de ces embarcations que l’un des ascendants d’Andreas Auer est arrivé sur l’île de Gotland (page 83).

     

    Pour ce qui est de l’intrigue, le lecteur se contentera du standard minimal du thriller avec tout ce que cela comprend de travers et de clichés que l’on trouvait déjà dans les deux ouvrages précédents de l’auteur. Les hasards permettant de découvrir l’identité des criminels sont toujours aussi invraisemblablement circonstanciés comme lorsque Jessica filme le concert d’une chanteuse se produisant à Paris et qu’elle envoie le support vidéo à Mikaël qui repère le collier, pièce unique, qui est le même que celui que portait la personne qu’il a croisée opportunément sur le tarmac de l’aéroport de Gotland (page  446) ou cette chanson d’Abba diffusée dans un café parisien et qui permettra à l’enquêtrice suédoise, présente au bon moment, d’identifier les leaders du clan viking (page 472). Au niveau des invraisemblances, l’auteur ne nous épargne pas. On s’étonne ainsi qu’un meurtrier, ayant l’opportunité de se débarrasser de l’inspecteur Auer, se contente de l’assommer pour l’enfermer dans une fosse en lui laissant son téléphone portable et son couteau suisse (page 393). On peine également à croire à l’emprise que les responsables de la confrérie viking ont exercée sur leurs membres pendant plusieurs années alors qu’ils ne séjournaient plus sur l’île de Gotland depuis bien longtemps. Et il ne s'agit là que d'un petit florilège de toutes les aberrations qui ponctuent le récit.

     

    Il faut également prendre en considération le manque d’inventivité d’un auteur qui s’appuie sur tous les schémas narratifs éculés du thriller pour comprendre que le lecteur féru de ce genre littéraire découvrira un produit faisandé dont il connaît à l’avance toutes les péripéties tant les mécanismes de l’intrigue sont grossiers à l’instar de ces indices trop évidents permettant de deviner le rôle qu’endosse Johanna, la policière disparue, au sein de la confrérie viking.

     

    Ainsi L’Aigle De Sang, dépourvu de toute valeur culturelle particulière, ne fait qu’infirmer l’adage de Camilla Läckberg qui prétend que tout le monde peut écrire. A n’en pas douter, Marc Voltenauer fait figure d’exception et il est loin d'être le seul. Malheureusement.

     

    Marc Voltenauer : L’Aigle De Sang. Editions Slatkine & Cie 2019.

    A lire en écoutant : Tuesday Wonderland de E. S. T. (Esbjörn Svensson Trio). Album : Tuesday Wonderland. 2006 Act Music.

    Photo : Julien Leclerc

     

     

  • Nicolas Verdan : La Coach. Tyrannie interne.

    Capture d’écran 2018-10-28 à 23.03.57.pngLa troisième édition du festival du polar Lausan’noir aura lieu le samedi 3 et le dimanche 4 novembre 2018 et accueillera 20 auteurs du genre noir dans les murs du Lausanne Palace. Cocktail, brunch et tables rondes se dérouleront dans ce cadre prestigieux et si le programme ne manquera pas de susciter quelques intérêts avec des animateurs qui, souhaitons-le, auront pris le temps, cette année, de lire les livres des auteurs qu’ils interviewent, on ne peut s’empêcher de penser que la voilure a été quelque peu réduite, laissant présager d’une fin prochaine du festival, comme ça été le cas pour la Scène du crime du salon du livre de Genève. A moins qu’il ne s’agisse d’une stratégie pour mettre en valeur les romanciers du polar de la région romande ce qui est une bonne chose si le public est au rendez-vous. Espérons également qu’Olivier Norek, parrain de cette édition, se satisfera de ce titre honorifique en ne faisant pas faux-bond au dernier moment, comme ça été le cas lors de l’édition précédente, peu satisfait, semble-t-il, du temps consacré aux dédicaces.  Quoiqu’il en soit, en guise de préambule, avant de s’ébaudir dans les fastes d’un luxueux palace, vous pourrez déjà rencontrer Marie-Christine Horn et Gilles de Montmollin, deux auteurs de la littérature noire chez BSN Press, le vendredi 2 novembre 2018 dès 1700 à la librairie d’occasion Molly & Bloom tenue par Nicolas Verdan qui dédicacera également son dernier ouvrage (on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même), La Coach, un roman noir social, figurant parmi les trois finalistes en lice pour le Prix du Polar Romand 2018.

     

    Rendement, rationalisation, plus de six cents offices postaux doivent fermer dans le pays. Une tâche qui a été confiée à Alain Esposito, cadre dynamique de Swiss Post, devant établir une stratégie afin de faire passer la pilule d’une décision aussi impopulaire. Surmené, sous pression et fragilisé par des difficultés au sein de son couple, ce manager s’adjoint les compétences de Coraline Salamin, une coach charismatique qu’on lui a recommandé. Mais s’agit-il vraiment d’une rencontre fortuite ? Car sous l’influence de cette femme redoutable, Alain Esposito  pourrait perdre complètement pied. Et c’est probablement ce que souhaite Coraline, désireuse de venger la mort de son frère qui s’est jeté sous un train après la fermeture de l’office postal dont il était l’administrateur. Sur fond de libéralisme débridé et de cynisme entrepreneurial, les plus froides vengeances peuvent se mettre en place.

     

    Subjectivité et mauvaise foi, ceci d’autant plus que je n’ai pas lu La Séquence de Stefan Catsicas (Favre 2018) et Le Casseur d’Os de Sebastien Meier (Fleuve Noir 2018), les deux autres romans en final,  il va de soi que l’on se prend à espérer que Nicolas Verdan obtienne avec La Coach le Prix du Polar Romand, puisqu’il s’agit d’un récit s’inscrivant dans l’actualité du pays lorsque sa parution coïncidait avec le scandale des manipulations comptables de Car Postal. Récompenser un tel ouvrage deviendrait donc un geste politique dans le sens étymologique du terme avec un roman noir dénonçant les dérives de cette ancienne régie de la Confédération qui s’inscrit désormais dans une exigence de rationalisation au détriment de tous les usagers. On aurait donc tord d’invoquer le hasard ou la coïncidence à la lecture de La Coach, car l’auteur, à la fois journaliste indépendant et romancier, parvient tout simplement à capter cette lente dissolution du service public qui s’opère dans le pays, au profit d’une logique de rentabilité se déclinant au rythme d’objectifs managériaux qui mettent la pression sur l’ensemble des acteurs de l’entreprise.

     

    Il va de soi que dans un tel contexte, Nicolas Verdan peut mettre en scène une tragédie touchant l’ensemble de ses personnages. Car au-delà de ses certitudes et de son assurance, on décèle chez Coraline Salamin, La Coach, quelques failles, voire même une détresse certaine qui la rend probablement plus humaine, mais guère plus sympathique. Cette détresse on la retrouve au travers d’un individu comme Alain Esposito, ce manager quelque peu dépassé, souhaitant trouver une assise et une légitimité en intégrant un groupe de cadres supérieurs à la fois odieux et cyniques qui deviennent de véritables références dans un monde ultra libéral. Dans un tel univers où l’efficacité se traduit dans la rapidité de décisions parfois terribles, le parcours de David, le frère de La Coach, apparaît comme le véritable martyre d’un drame social qui met en exergue toute l’inhumanité de l’entreprise.

     

    Avec une écriture à la fois précise et incisive, dénonçant, entre autre, l’individualisme exacerbé par la culture du moi et du coaching personnalisé, Nicolas Verdan met en situation une femme dynamique et charismatique sillonnant le pays à toute vitesse au volant de sa Mini Cooper ou en emprutant des trains express qui transitent dans des gares où fourmille une cohorte d’usagers pressés par le temps. De son espace et de son temps, dans ce pays où les noms des anciennes régies fédérales prennent des consonances anglo-saxonnes, l’auteur interpelle le lecteur au gré d’un récit peu ordinaire et terriblement lucide avec un fait divers terrible, résultant de ces pressions insupportables qui pèsent sur l’ensemble d’une population vivant au rythme d’une croissance effrénée et complètement débridée.

     

    Dans le paysage de la littérature Suisse romande, un roman noir tel que La Coach fait indéniablement figure d’exception en mettant en exergue, au travers du fait divers, les défaillances sociales d’un pays où la détresse et la solitude deviennent les pendants d’une société basée sur le résultat et le profit à n’importe quel prix, en laissant sur le carreau toutes celles et ceux qui ne supporteraient pas la pression d’un tel modèle social. Inquétant et clairvoyant, La Coach est un roman noir terrible, projetant un éclairage pertinent sur ce climat  cruel et impitoyable qui règne au sein de ces grandes régies d’état que l’on a désormais privatisées.

     

    Nicolas Verdan : La Coach. Editions BSN Press 2018.

    A lire en écoutant : My Life Is Going On de Cecilia Krull. Singles : La Casa De Papel. 2018 Atresmedia Mūsica S.L.U.