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Espagne

  • JAVIER CERCAS : TERRA ALTA. L’ESPAGNOLARD.

    javier cercas,terra alta,actes sud,roman policier,blog mon roman noir et bien serré,chronique littéraire,littérature noire,littérature espagnole,blog littéraire,lecture 2026Il fait partie des grandes figures de la littérature espagnole contemporaine avec cette particularité de se mettre en scène dans le cours de l'intrigue pour ce qui apparaît davantage comme une mise en abîme qu'une autofiction nombriliste, destinée à alimenter les thèmes qu'il aborde et qui s’articulent très fréquemment autour du dilemme lui permettant d'apporter un éclairage à la  fois pertinent et nuancé sur les zones d'ombre de l'histoire espagnole à l'instar de la guerre civile et du franquisme ou du séparatisme catalan. Egalement chroniqueur pour El Pais tout en enseignant la littérature à l'université de Gérone, c’est à l’âge de quinze ans que Javier Cercas découvre l'oeuvre de Jorge Luis Borges qui sera l’une des grandes sources d’inspiration avec cette propension à mélanger les genres, procédé qu’il adoptera lui-même dès l’écriture de ses premiers romans. Et même s’il est doté d’une assise certaine au sein du milieu des lettres, ce romancier traduit dans plus d’une trentaine de langues et auréolé de prix prestigieux, s’inscrit dans une démarche de renouvellement lorsqu’il se lance dans une trilogie de romans policiers où il met en scène Melchor Marín, policier tourmenté (encore un), dont la personnalité oscille entre un Llyod Hopkins de James Ellroy, un Philippe Marlowe de Raymond Chandler et une pincée de Maigret de Georges Simenon que Javier Cercas cite parmi les auteurs majeurs et évidents de la littérature noire tout en  faisant également allusion à Leonardo Sciascia et Dashiell Hammett ainsi qu’à son compatriote Manuel Vázquez Montalbán. Mais dans Terra Alta, premier roman de la trilogie éponyme faisant référence à cette cormaque reculée de la Catalogne, c’est la figure tutélaire de Javert qui apparaît afin d’aborder le thème de cette soif de justice inextinguible et du dilemme qui en découle,  planant sur l’ensemble d’un texte d’envergure où l’on distingue ce mouvement indépendantiste qui imprègne cette région proche de l’Ebre, théâtre d’une longue bataille marquante de la guerre civile espagnole, avant le retrait des troupes républicaines et dont les souvenirs affleurent encore dans l’esprit des anciens.

     


    javier cercas,terra alta,actes sud,roman policier,blog mon roman noir et bien serré,chronique littéraire,littérature noire,littérature espagnole,blog littéraire,lecture 2026En accord avec sa hiérarchie l’enquêteur Melchor Marìn a choisi d’être muté à Terra Alta afin de se mettre au vert à la suite de son acte héroïque qui lui a permis de contrer les attentats qui ont secoué les villes de Barcelone et de Cambrils. Désireux d’échapper à la notoriété grandissante dont il fait l’objet, le jeune policier aspire donc à d’avantage de quiétude au sein de cette commune reculée de la Catalogne qui porte encore
      les stigmates de la bataille de l’Ebre. Mais à la suite de la découverte du couple Ardell sauvagement assassiné au sein de leur propriété, Melchor Marìn se rend bien compte que l’enquête s’enlise en dépit des moyens déployés afin d’identifier les auteurs ce crime abject. Qui pouvait en vouloir à ce couple de nonagénaire régnant sur l’entièreté de la région avec leur entreprise florissante de cartonnage employant la majeure partie de la communauté de Terra Alta ? Difficile de répondre à cette interrogation lancinante  même si Melchor Marìn s’acharne à examiner les éléments de l’enquête, lui qui aspire à ce que justice soit faite à l’image de Javert, ce personnage de Victor Hugo qui le fascine et auprès duquel il s’identifie tout comme celui de Jean Valjean dans les traces duquel il a pu cheminer au cours d’une jeunesse tourmentée dont les stigmates demeurent encore très présents.

     

    javier cercas,terra alta,actes sud,roman policier,blog mon roman noir et bien serré,chronique littéraire,littérature noire,littérature espagnole,blog littéraire,lecture 2026« La justice absolue peut être la plus absolue des injustices ». C’est autour de cette phrase lancée par un de ses supérieurs hiérarchiques que se définit la personnalité complexe de Melchor Marìn, policier en quête de vérité afin de faire notamment la lumière sur la tragédie qui a frappé sa mère et dont il cherche à retracer les circonstances qui entourent cette affaire trouble désormais classée mais qu’il a la volonté de déterrer. Javier Cercas façonne donc son récit autour du parcours de Melchor dont on adopte le point de vue en permanence au gré d’une enquête sur la mort abominable d’un notable de la région de Terra Alta et de son épouse alors qu’il est d’astreinte au sein du commissariat où il a été transféré, bien loin de la ville de Barcelone où il a toujours vécu. C’est de cette manière que l’on prend la mesure du parcours de jeunesse chaotique de ce policier tourmenté dont on découvre, par petites touches, certains aspects à mesure que l’on progresse dans le cours des investigations destinées à identifier qui sont les professionnels qui ont pu s’en prendre à ce couple Ardell très respecté au sein d’une communaute soudée et marquée par ce terrible événement. En dépit de son caractère individualiste et renfermé, Melchor Marìn parvient à s’intégrer dans cette région rurale et plus particulièrement avec ses collègues qui vont former une véritable équipe afin de confondre les auteurs de ce crime odieux. On est donc bien loin de cette image de l’enquêteur solitaire qui parviendrait à dénouer les fils d’une enquête envers et contre tous, pour davantage osciller vers une intrigue réaliste qui s’appuie sur les procédures policières que Javier Cercas fait en sorte de respecter ce qui lui permet de mettre en scène quelques personnages secondaires savoureux à l’instar du sergent Blai, indépendantiste catalan convaincu, mais sachant respecter le cadre légal auquel il est astreint en tant que policier. C’est ainsi qu’émerge en filigrane les thèmes chers à l’auteur que ce soit ce courant indépendantisme qui anime la province ainsi que les contours historiques de cette bataille de l’Ebre qui planent encore sur cette région reculée de l’Espagne que Javier Cercas dépeint notamment au travers du regard d’Olga, l’épouse de Melchor, qui dirige la bibliothèque municipale de la localité où ils vivent des jours heureux avec leur fille Causette. Une fois posés tous ces éléments qui apparaissent dans le cours d’une intrigue plutôt classique, on appréciera le fait que Javier Cercas s’emploie à déconstruire le schéma narratif de l’enquête policière, ceci plus particulièrement dans la seconde partie du roman qui se révèle beaucoup plus singulière qu’il n’y parait, en puisant dans la mémoire d’un passé historique de la région se révélant tout aussi tourmenté que ce jeune policier auquel, l’air de rien, le lecteur s’est immanquablement attaché et que l’on se réjouit déjà de retrouver dans les deux opus d’une trilogie qui promet d’être extrêmement dense.

     

    Javier Cercas : Terra Alta. Editions Actes Sud. Collection Lettres hispaniques 2021. Traduit de l'espagnol par Alexandre Grujičić et Karine Louesdon.

    A lire en écoutant : Blue American de Placebo. Album : Black Market Music. 2000 Elevator Lady Ltd.

     

  • Victor Del Árbol : Le Temps Des Bêtes Féroces. Partie de chasse.

    victor del arbol,le temps des bêtes féroces,actes sud,actes noirs,blog littéraire,blog mon roman noir et bien serré,parution 2026,littérature espagnole,roman noir,roman policier,littérature noire,chronique littéraire,festival libri mondiLecture dans le cadre du festival Libri Mondi broie du noir (30 mai 2026).

     

    Chez Actes Sud, le marketing a ses raisons que la raison ignore, ce qui fait qu'Aux Animaux La Guerre (Babel 2026), premier roman de Nicolas Mathieu, a désormais intégré la collection blanche de Babel en se débarrassant ainsi de l'infâme label noir qui ornait sa couverture faisant d'ailleurs l'objet d'une nouvelle illustration afin de célébrer ce transfert salutaire. On rétorquera que le récit se situait à la lisière des genres avec une connotation sociale extrêmement dense qui semble donc avoir supplanté les codes du roman noir. Et il est vrai que plusieurs auteurs de la collection Babel Noir se placent à la frontière de ces fameux codes de la littérature noire à l'instar de Victor Del Arbol que l'on découvrait, il y a de cela 15 ans avec La Tristesse Du Samouraï (Babel noir 2013) qui s'inscrivait davantage dans un registre de roman noir aux accents mélancoliques que de pur polar, un paradoxe pour celui qui a exercé la profession de policier durant une vingtaine d'année en tant que patrouilleur auprès de la police autonome catalane avant d'intégrer la brigade des mineurs puis d'officier au sein du service de protection des hautes personnalités. Un parcours d'autant plus atypique pour celui qui fut, dans sa jeunesse, séminariste durant cinq ans avant de bifurquer vers un cursus universitaire où il obtint une licence en histoire auprès de l'université de Barcelone. Et c'est probablement cette trajectoire peu commune qui imprègne l'oeuvre singulière de celui que l'on peut considérer comme un romancier d'envergure, tant en France qu'en Espagne et dont certains ouvrages furent récompensés de quelques prix prestigieux comme le Grand Prix de la Littérature Policière célébrant Toutes Les Vagues De L’Océan (Babel noir 2017), tandis que le prix Nadal, équivalent du prix Goncourt en Espagne, rendait hommage à La Veille De Presque Tout (Babel noir 2019), autre roman majeur de Victor Del Árbol qui puise son inspiration dans les aspects sombres de l'histoire contemporaine rejaillissant immanquablement dans le passif de personnages à la fois complexes et nuancés. Et alors que ses huit premiers livres étaient des récits indépendants, son dernier ouvrage, Le Temps Des Bêtes Féroces, marque un tournant en rassemblant les personnages de son livre précédent, Personne Sur Cette Terre (Actes Noir 2025), qui met notamment en scène un sicario à la fois nihiliste et  mystérieux, donnant son titre à ce qui s'annonce comme la trilogie du tueur à gage sans nom.

     

    victor del arbol,le temps des bêtes féroces,actes sud,actes noirs,blog littéraire,blog mon roman noir et bien serré,parution 2026,littérature espagnole,roman noir,roman policier,littérature noire,chronique littéraire,festival libri mondiEn cette belle soirée printanière, alors qu’elle vient de terminer son service au sein de l’hôtel où elle travaille, la jeune femme fait un détour pour rentrer chez elle à vélo en empruntant la route escarpée qui longe la côte de Lanzarote. Mais l’escapade tourne court lorsqu’une voiture la percute violemment en la laissant pour morte, avant de prendre la fuite. Fraichement muté sur l’île alors qu’il est proche de la retraite, c’est au sous-inspecteur Soria qu’échoit l’enquêtede délit routier qui prend une toute autre envergure lorsqu’il s’aperçoit que la victime s’est enfuie sans demander son reste. Il faut dire que l’enquête déclenche aux quatre coins du monde toute une série d’événements apparement sans lien qui vont pourtant trouver leur origine, 15 ans plus tôt, dans cette tragédie qui a frappé ce couple, accompagné de leurs deux enfants, qui parcourait la crête des montagnes Volujak marquant la frontière entre le Montenegro et la Bosnie-Herzégovine en proie à une guerre ethnique qu’ils cherchent à fuir. 

    victor del arbol,le temps des bêtes féroces,actes sud,actes noirs,blog littéraire,blog mon roman noir et bien serré,parution 2026,littérature espagnole,roman noir,roman policier,littérature noire,chronique littéraire,festival libri mondiIl importe de souligner qu’il est impératif de lire Personne Sur Cette Terre avant d’entamer Le Temps Des Bêtes Féroces où l’on retrouve donc l’ensemble des protagonistes, quelques années plus tard, et dont il s’agit  d’assimiler les trajectoires afin de saisir les motivations qui le poussent à agir d’une certaine manière en fonction des événements qui surviennent dans le cadre d’un récit extrêmement dense qui nécessitera une certaine concentration afin de ne pas se perdre dans la multitude de personnages qui alimentent une intrigue en forme de puzzle, se révélant parfois un peu confuse. Et pour celles et ceux qui ont lu l’ouvrage précédent, il y a de cela presqu’une année, il ne sera pas superflu de le parcourir rapidement pour s’imprégner à nouveau du contexte général, à savoir la mondialisation du crime organisé s’agrégeant à l’univers entrepreneurial à l’échelle internationale en plein essor. A partir de là, il faut prendre conscience que que Le Temps Des Bêtes Féroces va nous entraîner d’un pays à l’autre que ce soit l’Espagne bien sûr, mais également le Mexique, les Etats-Unis ainsi que l’Italie qui vont donner corps à cette mondialisation criminelle. Mais l’intrigue se focalise également sur les territoires de l’ex-Yougoslavie, devenant le théâtre, durant la guerre qui a déchiré  le pays, d’exactions abjectes faisant d’ailleurs l’objet d’enquêtes récentes défrayant l’actualité et que l’on ne révélera pas afin de ne pas gâcher la lecture du roman. Comme à l’accoutumée, ce sont les réminiscence du passé qui vont animer la galerie d'individus que l’on a plaisir à retrouver, à l’instar de ce mystérieux tueur à gage mexicain dont certains aspects de sa personnalité vont nous être dévoilés. On en saura également davantage sur le sous-inspecteur Soria qui va conduire cette enquête complexe où il côtoiera son ancienne partenaire, Virginia Ortiz, travaillant désormais pour son père, à la tête d’un gros consortium d’entreprises qu’il dirige d’une main de fer. C’est autour de la personnalité de cette femme ambivalente que Victor Del Árbol va aborder le thème de l’éthique professionnelle se heurtant à la loyauté vis à vis de la famille dans ce qui va apparaître comme un conflit intérieur par rapport à l’image que cette cheffe d'entreprise veut donner à l’extérieur et plus particulièrement auprès de sa fille avec laquelle elle va tenter de se rapprocher tout en préservant ses acquis. Si l’on s’égare parfois dans les méandres d’une intrigue touffue, le romancier fait en sorte de cadrer ce récit en dépit de petites confusions dans les prénoms durant des échanges entre les protagonistes (page 333) qui sont vraiment trop nombreux ce qui fait que certains d’entre eux perdent de leur substance à l’exemple de Julián Leal qui apparaît comme un fantôme impavide. Il n’en demeure pas moins que les mécanismes du récit fonctionnent parfaitement afin de mettre en lumière l’ensemble de ces prédateurs cruels asservissant leurs entourages respectifs qui vont s’agréger les uns aux autres  pour former cette caste redoutable d’ultra riches, véritables bêtes féroces, régnant  sans partage sur le monde qui nous entoure et dont le temps ne semble pas compté. On aura la réponse avec le troisième volume qui a déjà paru en Espagne au mois de janvier 2026 sous le titre Las Buenas Intenciones auprès de la maison d’éditions Destino et dont on attend bien évidemment la traduction en français avec une fébrile impatience. En attendant, vous pouvez vous  rendre au festival Libri Mondi broie du noir qui se tiendra le samedi 30 mai 2026 à Luri en Corse, où vous aurez l’occasion de rencontrer avec Victor Del Árbol qui se livrera sur son travail d'écriture, ceci dès 14h00.

     

    Victor Del Árbol : Le Temps Des Bêtes Féroces (El Tiempo de las Fieras). Editions Actes Sud/Collection Actes Noirs 2026. Traduit de l'espagnol par Alexandra Carrasco.

    A lire en écoutant : If I Should Fall Behind de Bruce Springsteen. Album : Lucky Town. 1992 Bruce Springsteen.

  • Víctor Del Árbol : Personne Sur Cette Terre.

    personne sur cette terre,victor del arbol,actes sud,actes noirsAvec son premier roman traduit en français, il entrait tout de suite dans la cours des grands en se hissant au côtés d'auteurs monumentaux tels que Manuel Vazquez Montalban, Arturo Pérez-Reverte et, dans une moindre mesure, dans le sillage de romanciers comme Carlos Ruiz Zafón et Javier Cercas en s'interrogeant sur le poids du passé, notamment la guerre civile et la dictature franquiste qui plomba l'Espagne. Et c'est bien ce dont il était question lorsque découvrait La Tristesse Du Samouraï de Víctor Del Árbol (Actes Noirs 2012), titre aux connotations mélancoliques donnant sa tonalité à un texte puissant évoquant les fantômes de la Division Azul et autres bourreaux issus des rangs de la Phalange espagnole de l'époque. On retrouve d'ailleurs cette thématique du passé dans l'ensemble de l'oeuvre du romancier qui s'applique à mettre en scène des intrigues sombres, toutes en nuances, se déclinant autour de la personnalité complexe de ses personnages qu'il dépeint de manière subtile. Cette sensibilité à la douleur des autres qui émerge de ses intrigues, serait-elle issue de son expérience de policier au sein de la brigade des mineurs dans laquelle il a exercé durant plusieurs années en Catalogne ? Sans pouvoir répondre avec certitude à la question, il ne fait aucun doute que les nombreux lecteurs ont sans doute été touchés par cette propension à décliner cette souffrance émanant tant des victimes mais également des bourreaux en offrant une vision toute en ambiguïté de cette dualité entre le bien et le mal. S'inscrivant à la lisière des genres, mais tout de même dans une trame résolument noire, on notera que Víctor Del Árbol a été récompensé par quelques prix prestigieux de la littérature noire dont le Prix du polar européen des Quais du Polar et le Grand prix de la littérature policière mais également du prix Nadal, la plus ancienne récompense littéraire espagnole s'affranchissant de tout clivage. C'est donc avec une certaine fébrilité que l'on retrouve le romancier revenant sur le devant de la scène littéraire avec Personne Sur Cette Terre et que l'on pourra croiser notamment au festival Toulouse Polar du Sud en compagnie d'autres auteurs espagnols tels que Marto Pariente et Aro Sáinz de la Mara.

     

    personne sur cette terre,victor del arbol,actes sud,actes noirsAlors qu'il n'est qu'un enfant Julián Leal assiste à l'exécution de son père par quatre individus cagoulés qui incendient sa maison. Mais en 1975, dans ce petit village côtier de Galice, tout le monde connaît les auteurs de ce terrible règlement de compte en se gardant bien de les dénoncer. Trente ans plus tard, devenu inspecteur chevronné au sein de la police à Barcelone, Julián a perdu tous ses moyens en frappant un entrepreneur qu'il laisse dans le coma sans plus d'explication, pas même à sa partenaire avec qui il travaille depuis des années. Et alors qu'il souffre d'un cancer incurable, dans l'attente de son procès après sa mise à pied, il revient sur ses terres natales pour retrouver celles et ceux avec qui il a partagé son enfance. Ainsi, ce sont des histoires d'amitiés mais aussi de rancœurs qui refont surface autour de ce région côtière où la contrebande d'alcool a laissé la place à des trafics plus dangereux dirigé par des cartels mexicains sans pitié qui vont faire voler en éclat tous les serments d'autrefois. Et partout où passe Julian, ce sont des éclats de violence qui surviennent tandis qu'un mystérieux individu aux yeux noirs rôde dans les parages en quête d'informations qu'il va obtenir par tous les moyens, même les plus extrêmes. Et entre la résurgence du passé et les intérêts du présent que l'on souhaite préserver, émerge les intérêts d'hommes puissants qui s'en prennent aux enfants en se dissimulant derrière des masques de loup. 

     

    Tout comme ses personnages, Víctor Del Árbol construit des intrigues denses et complexes qui se déclinent dans un présent entrecoupé de longues analepses nous permettant d’en savoir encore davantage sur ce qui anime l’ensemble des protagonistes de Personne Sur Cette Terre, que ce soit l’inspecteur Julián Leal, un homme en bout de course ou Clara, une ancienne journaliste photographe séjournant depuis plusieurs années dans une clinique de désintoxication afin de se sevrer. Il s’agit donc d’un récit nécessitant une attention certaine afin d’appréhender toute une galerie d’hommes et de femmes gravitant autour de ce policier torturé de retour dans son village natal où vont émerger, à son corps défendant, quelques lueurs d’un passé trouble en lien avec la forte personnalité d’un père, ancien combattant des forces nationalistes de Franco, que l’on a exécuté devant lui pour d’obscurs règlements de compte. Mais l’ensemble du roman se décline sur le registre du présent en s’articulant sur cette évolution de la contrebande qui s’inscrit désormais dans le contexte d’un trafic de stupéfiants aux dimensions internationales dont on perçoit, en toile de fond, l’influence violente des cartels mexicains, mais également dans un environnement beaucoup plus trouble d’un trafic d’enfants destinés à assouvir les fantasmes de pervers sexuels, dissimulant leur visage derrière un masque de loup. Autant dire que la multiplicité des sous-intrigues nécessite une attention soutenue qui sera récompensée au terme d’un roman recelant quelques révélations auxquelles on ne s’attendait vraiment pas et que Víctor Del Árbol met en scène au gré d’une narration qu’il maîtrise de bout en bout avec une impressionnante aisance. Et puis il y a toujours cette ambivalence qui habite l’ensemble des personnages soumis à des dilemmes qui les conduisent parfois à commettre des actions qui leurs déplaisent, quant ce n’est pas tout simplement le dégout qui les consume. Et c’est bien dans ce domaine que le romancier excelle en déclinant ce déchirement que l’on perçoit parfois au travers du regard de ce tueur à gage observant son entourage avec cette humanité détachée qui n’est pas dénuée d’un certain égard pour les cibles qu’il doit exécuter sans jamais se bercer d’illusion quant au devenir de celles et ceux qui frayent dans un environnement dénué de compassion et de pitié car « personne sur cette terre n’est innocent, personne n’oublie, personne ne pardonne ». Et c’est bien autour de cette phrase terrible que Víctor Del Árbol fait la démonstration de son immense talent pour nous immerger dans le cours d’un roman virtuose où l’humanité de chacun des protagonistes se dilue dans la terrible nécessité de survivre en dépit de tout. 


    Víctor Del Árbol : Personne Sur Cette Terre (Nadie En Esta Terra). Editions Actes Sud/Actes Noirs 2025. Traduit de l'espagnol par Alexandra Carrasco.

    A lire en écoutant : Somewhere Only We Know de Keane. Album : Hopes and Fears. 2004 Universal Island Records.

  • Marto Pariente : Balanegra. Bonneteau.

    marto pariente,balanegra,série noireOn dit de lui qu'il a officié au sein de la Guardia Civil durant 22 ans et qu'il vit avec sa femme et ses enfants du côté d'Alovera, petite localité tranquille de Guadalajara, une province de l'Espagne qui devient d'ailleurs le cadre de La Sagesse De L'Idiot, son premier roman traduit en français par le romancier Sébastien Rutès. Mais si l'on examine, quelque peu son parcours, on découvrira que Marto Pariente a publié en 2015 son premier roman intitulé Una Bala Para Riley qui n'a encore jamais été traduit en français tout comme Las Horas Crueles qui paraît en 2023 dans sa langue d'origine en prenant également pour cadre la région de Guadalajara et en s'inscrivant davantage dans un registre d'enquête policière que de roman noir. Et quand bien même La Sagesse De L'Idiot a été encensé, à juste titre, par les lecteurs et la critique, tout en étant couronné de quelques prix prestigieux de la littérature noire, on ne trouvera guère d'entretiens du romancier qui reste assez discret. Il faudra s'armer de son traducteur Google et écumer les sites espagnols où l'on apprendra qu'il apprécie Dashiell Hammett ainsi que Jim Thompson dont on retrouve certains éléments de noirceur dans ces textes ainsi que James Ellroy qui d'un certaine façon l'aurait poussé à se lancer dans l'écriture. En tant que lecteur, Marto Pariente semble davantage porté vers cette littérature âpre incarnée par le roman noir plutôt que vers le thriller et met en avant, sur les réseaux sociaux, des textes de Daniel Ray Pollock et de John R. Lansdale possédant ce sens aigu de l’intrigue, tout comme lui. Mais s’il suffisait de lire de bons  livres pour faire de vous un romancier accompli, cela se saurait et il faut bien évidemment saluer ce sens de la narration qui s'inscrit dans une espèce de boucle où évoluent les différents protagonistes avant d'entrer dans une collision pleine de fureur et d'éclats d'une violence burlesque qui vous bousculent et que l'on retrouve plus particulièrement dans Balenegra, nouveau roman de Marto Pariente qui nous plonge encore une fois dans cet univers de truands décalés et cruels.  

     

    marto pariente,balanegra,série noireEn se rendant à l'enterrement de son frère, dans la localité perdue de Balanegra, Coveiro a hérité de sa fonction de fossoyeur qu'il a endossé avec un certain fatalisme pour s'occuper de son neveu Marco, un jeune garçon autiste, désormais orphelin, qui connaît par coeur chacune des inscriptions des pierres tombales du cimetière. Tout pourrait aller pour le mieux pour ce vieil homme usé qui aspire à une certaine tranquillité mais qui voit sa routine bousculée avec l'enlèvement de Marco dont il est témoin, ceci au lendemain de l'enterrement d'un homme politique accusé de pédophilie et dont le décès, lors d'une reconstitution judiciaire, apparaît pour le moins étrange. Pour faire la lumière sur cette succession d'événements surprenants, le vieux fossoyeur n'a pas d'autre choix que de fourbir les armes et de retrouver ses anciens réflexes de tueur à gage afin de secouer les truands et même les flics qui s'en sont pris à son neveu. Et autant dire que ça va saigner méchamment dans les chaumières, car Coveiro ne fait preuve d'aucune indulgence vis-vis des adversaires qui croisent son chemin, ceci pour leur plus grand malheur.

     

    Il serait injuste de dire que les romans de Marto Pariente sont de « bons petits polars » comme on a pu le lire ici ou là en parlant de La Sagesse De L’Idiot ou de Balanegra qui confirme pourtant le talent de Marto Pariente qui s’ingénie à mettre en place des mécaniques narratives extrêmement bien façonnées qui s’inscrivent dans un registre de violence sombre au réalisme cinglant. Ainsi émerge dans Balanegra, l’image du tueur vieillissant reprenant du service, bien éloigné pourtant de cette efficacité redoutable qui entoure ce genre d’individus déterrant régulièrement un équipement composé d’armes sophistiquées. Il n’en sera rien avec Coveiro qui n’a pour seule arme qu’un fusil de chasse à double canon qu’il va scier afin qu’il soit moins encombrant en lui permettant de faire face à toute une escouade de truands bien déjantés à l’exemple de Double Mickey, fils instable de Rubí de Miguel, une matriarche qui dirige son entreprise agroalimentaire de viande comme une officine mafieuse tout en s’affichant avec un porcelet tenu en laisse, où figure la mention « I love bacon » tatoué sur le flanc de l’animal. On voit bien que le profil des protagonistes du roman demeurent bien marqués, en saluant le fait que Marto Pariente joue habilement avec les clichés qui se rapportent à chacun d’entre eux pour nous entraîner dans le corps d’une intrigue dynamique imprégnée d’éclat sanglants qui ne manquent pas de saveur. Ainsi, même s’il s’inscrit dans une démarche de rédemption, Coveiro n’apparaît pas comme un homme particulièrement attachant, surtout lorsqu’il emploie des moyens de torture aussi simples qu’efficaces pour faire parler les adversaires détenteurs d’informations lui permettant de localiser son neveu. On appréciera d’ailleurs le fait que Marto Pariente reste dans une dynamique très sobre pour tout ce qui a trait aux rapports qu’entretient le vieux tueur fatigué avec son neveu autiste sans trop basculer dans une dimension émotionnelle larmoyante. C’est peut-être là que réside le talent du romancier qui fait en sorte de coller à son intrigue avec une écriture sèche et percutante, sans la moindre once de fioriture inutile. Et puis il y a cette inventivité  tonitruante qui donne lieu à des scènes savoureuses ou à des analepses improbables nous permettant de découvrir les parcours respectifs de chacun des protagonistes du roman qui resteront gravés dans la mémoire, tout en intégrant des événements réels qui ont secoué l’Espagne à l’instar de l’incendie de la tour Windsor à Madrid. Tout cet ensemble, à l’apparence faussement disparate, va prendre corps autour de l’enterrement de León de Miguel, un politicien sulfureux, dont on va découvrir tous les moyens mis en œuvre afin de ne pas ternir sa réputation en dépit d’actes  pédophiles meurtriers. Ainsi, aussi bref que saisissant, Balanegra se révèle être un roman noir à l’efficacité redoutable qui bouscule tous les clichés propre au tueur à gage vieillissant, dans un florilège de scènes déroutantes, parfois brutales, qui ne manqueront pas de vous secouer avec ce côté burlesque qui prête à sourire jaune dans ce contexte de noirceur sans concession.

     

    Marto Pariente : Balanegra (Hierro Viejo). Editions Série Noire 2025. Traduit de l'espagnol par Sébastien Rutès.

    A lire en écoutant : Touch de Noiseworks. Album : Touch. 1988 Sony Music Productions Pty. Ltd. 

  • Hugues Pagan : L'Ombre Portée. Affaire occulte.

    l’ombre portée,hugues pagan,éditions rivages noirTout le monde s'accorde pour dire que l'oeuvre de Hugues Pagan se distingue de par son style à nul autre pareil qui s'inscrit dans une élégance certaine tant dans son écriture que dans la personnalité de son inspecteur Schneider que l'on côtoie depuis de nombreuses années et dont on sait déjà quelle sera sa trajectoire, avec un certain déchirement d'ailleurs, puisque l'auteur avait déjà mis en scène ce flic désenchanté et mutique à la fin des années 80 que ce soit dans Vaines Recherches (Fleuve Noir 1984) et plus particulièrement dans La Mort Dans Une Voiture Solitaire (Fleuve Noir 1982), premier roman de la série qui scellait déjà son destin. Mais Hugues Pagan avait encore des choses à dire sur l'institution policière où il a officié lui-même durant de nombreuses années avant de raccrocher pour se consacrer à l'écriture et puis à l'élaboration de scénarios dont sont issus quelques séries policières emblématiques telles que Police District et Mafiosa qui ont marqué les esprits. C'est donc bien des années plus tard, avec Profil Perdu (Rivages/Noir 2017), que l'on retrouve l'inspecteur Schneider, officiant comme chef de groupe au sein de la brigade criminelle d'une ville sans nom de l'est de la France et dont l'intrigue se déroule durant les années 70 en prenant pour cadre le Bunker, désignant le commissariat austère de cette cité provinciale. Si l'élégance est toujours au rendez-vous, elle ne se dépare pas de cet aspect âpre, parfois même sordide, propre aux enquêtes qui échoient à ces inspecteurs chevronnés et sans illusion qui trouvent quelques réconforts aux Abattoirs, café restaurant, situé à proximité de leur lieu de travail, où ils ont leurs habitudes. C'est cette ambiance, ce contexte clair-obscur que Hugues Pagan reprend avec Le Carré Des Indigents (Rivages/Noir 2022) où l'on découvre plus d'éléments de la trajectoire de son policier fétiche qui va enquêter, avec son équipe, sur la disparition d'une adolescente. On notera que les récits de Hugues Pagan se distinguent par le rythme languissant d'une narration qui prend son temps tout en évitant les excès spectaculaires propre à dénaturer le réalisme de ces enquêtes qui s'attachent à ces aspects de la nature humaine dans un contexte de détresse sociale émergeant de chacune des enquêtes de l'inspecteur Schneider qui doit composer avec une hiérarchie défiante quant à son style et sa manière de procéder, ce d'autant plus qu'il est respecté par le pouvoir judiciaire appréciant la qualité de ses dossiers sans faille. Autant dire que les adeptes de polars aussi trépidants qu'absurdes en seront pour leur frais, mais que les autres se réjouiront du retour de l'inspecteur Schneider qui, avec L’Ombre Portée, va enquêter sur un incendie criminel l'entrainant dans des investigations prenant une dimension occulte.

     

    La ville est en train de changer de visage et c'est peut-être dans ce contexte de convoitise immobilière que l'ancienne menuiserie a été incendiée en tuant trois sans abris qui s'y étaient réfugiés. Le caractère délibéré de la mise à feu ne faisant aucun doute, c'est l'inspecteur Schneider et son groupe de la brigade criminelle qui sont en charge de l'affaire. Et bien vite, l'incendiaire, pétri de remord, va se présenter au commissariat afin de se dénoncer sans pour autant être en mesure de donner des éléments en ce qui concerne l'identité du mystérieux commanditaire qui l'a rémunéré. Néanmoins, les enquêteurs vont mettre à jour une piste les conduisant du côté des hautes sphères de la ville, dans les beaux quartiers résidentiels où l'on trouve notamment une grande propriété abritant une étrange société dirigée par un couple charismatique qui semble avoir une grande influence sur les notables et les édiles de la région. Et si Schneider ne croit pas beaucoup aux forces surnaturelles et autres fariboles, il doit bien admettre, à mesure que les cadavres s'accumulent, qu'il a peut-être à faire à ce qui peut s'apparenter à un représentant du mal, voire au Diable en personne.

     

    Ainsi, Hugues Pagan continue de forger la légende de Claude Schneider, inspecteur mutique et pourtant charismatique du commissariat, que ses hommes respectent et que l'Etat-Major abhorre pour son esprit libre et ses compétences en matière de procédures qu'il conduit avec une efficacité redoutable qui n'est pas dénuée d'une certaine humanité, plus particulièrement à l'égard des individus modestes qu'il côtoie, même s'il fraye également avec d'anciens truands, comme Monsieur Tom faisant office d'intermédiaire avec les édiles de la ville que le policier n'apprécie guère. Dans cette France des seventies basculant dans la modernité que l'on perçoit au détour de cette ville en chantier, il va de soi que l'homme entretient le mythe de l'enquêteur impavide au regard froid et à la réplique aussi efficace que sibylline, tandis qu'il soigne son look avec ses lunettes d'aviateur polarisées, son colt 45 à la ceinture qu'il dissimule sous sa parka militaire, sans doute la même que celle que portait Alain Delon dans Mort d'un pourri et auquel on ne peut manquer de faire allusion tout comme mentionner les derniers films de Melville d'où émane cette même atmosphère froide qui imprègne l'ensemble des textes de Hugues Pagan. Et puis il y a ce malaise qui définit très certainement Schneider dans son attitude distante de flic solitaire, un peu en marge, provenant sans doute de son passage à l'armée au sein des Paras durant la guerre d'Algérie et dont certains aspects peu reluisant vont rejaillir dans le cours de l'intrigue. Même si le récit débute avec la mort de trois sans abris, L'Ombre Portée va prendre une dimension plus occulte en s'intéressant notamment aux activités de ce couple étrange qui semble avoir une influence grandissante sur les notables de la ville qui ne peuvent résister aux manoeuvres délétères  de ce gourou malfaisant et de cette femme au charme ensorcelant qui trempent dans des affaires financière douteuses, tandis que leur homme de main se charge d'éliminer les personnes qui contrecarraient leurs projets. Une intrigue qui comprend donc une légère pointe d'étrangeté s'inscrivant dans le contexte de cette secte s'insinuant peu à peu dans les arcanes du pouvoir de cette ville de province, ceci jusque dans les rangs des hautes sphères de l'institution policière dont Schneider va entrevoir la portée. Si L'Ombre Portée demeure un roman solide de par son réalisme sans concession, on regrettera peut-être un manque de relief en partie dû au fait que les adversaires de l'inspecteur Schneider peinent à émerger face à son charisme qui demeure quasiment sans faille, hormis ces quelques instants où le policier va se retrouver sur la sellette lors d'un souper singulier qui va lui tourner la tête au propre comme au figuré. Mais à l'exception de ce léger écueil qui ne prétérite d'ailleurs en rien le bon fonctionnement de l'intrigue, on appréciera toujours autant le style impeccable et subtil de ce romancier hors-pair, dont la petite musique, toujours au service du récit, s'inscrit dans une dimension similaire à celle d'un Miles Davis ou d'un Raymond Chandler auxquels Hugues Pagan fait d'ailleurs allusion dans son texte. Ainsi, on prend donc un véritable plaisir à retrouver cette dynamique qui s'instaure au sein de l'entourage de Claude Schneider, dont certains comparses vont prendre un peu plus d'envergure à l'image de Charles Catala qui va franchir une étape dans sa carrière de policier s'inscrivant dans  cette ambiance désenchantée qui est l'une des grandes forces de ce romancier exceptionnel.

     

    Hugues Pagan : L'Ombre Portée. Editions Rivages/Noir 2025.

    A lire en écoutant : Concerto de Aranjuez (Adagio) interprété par Miles Davis. Album : Sketches of Spain. 1960 Columbia Records.