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Auteurs G - Page 4

  • SETH GREENLAND : MECANIQUE DE LA CHUTE. LE VERTIGE DES SOMMETS.

    Seth Greenland, mécanique de la chute, éditions liana leviLorsque l'on arrive au sommet, il ne nous reste que deux options, s'y accrocher ou redescendre tout en prenant soin de ne pas être subitement pris de vertige. Une logique implacable que l'on peut aisément comparer à cette fameuse consécration du rêve américain qui n'a jamais été aussi éphémère qu'à notre époque comme le démontre l'actualité récente à l'instar de l'affaire Weinstein et du mouvement MeToo qui en a découlé. C'est autour de ce phénomène du déclin brutal que Seth Greenland s'est penché en nous offrant avec Mécanique De La Chute une tranche de vie d'un magnat de la finance dont l'image public va soudainement se détériorer en précipitant sa chute au gré d'une fine observation de ces rouages impitoyables qui broient les individus dans une déferlante médiatique que nul ne saurait contrôler, aussi puissant soit-il. Sur fond d'une tension raciale exacerbée, alors que Barack Obama s'apprête à entamer son second mandat, Seth Greenland nous permet également d’entrevoir autour de la thématique de la discrimination à l’encontre des minorités ethniques toutes les rancœurs entre les différentes communautés du pays avec cette sensation de passif autour des stigmatisations dont elles ont fait l’objet et qui perdurent et surtout avec cette impression de revendication quant à celle qui souffrirait le plus.

     

    Héritier d’un empire financier dans l'immobilier qu’il a su faire fructifier, Jay Harold Gladstone doit faire face, comme le commun des mortels, aux petits tracas du quotidien avec une seconde épouse souhaitant un enfant alors qu’il n’en avait jamais été question, une fille issue d’un premier mariage absolument odieuse, un frère calculateur et envieux à l’affût du moindre faux pas ainsi qu’à une multitude de contraintes sociales qui lui prennent tout son temps. Fabuleusement riche, il a pu se permettre de devenir propriétaire d’une équipe de basket de la NBA lui demandant autant d’investissement en argent qu’en temps afin de combler les caprices de joueurs pour la plupart d’origine afro-américaine dont Dag, une des superstar de la ligue. Mais en 2012, un tel positionnement d’homme blanc, richissime, à la tête d’une équipe majoritairement composée de joueurs noirs. n’a rien d’anodin alors que le pays est profondément divisé suite au meurtre d’un jeune noir abattu en Floride par un vigile. Dans ce contexte de tensions exacerbées, Jay Gladstone prend donc la mesure des difficultés que lui impose son image d’homme public, où le moindre faux pas peut vous entrainer dans la spirale d’un emballement médiatique incontrôlable, relayé par les réseaux sociaux. Il suffit d’ailleurs d’une étincelle pour que tout bascule avec ce flic blanc tirant sur un suspect noir et cette procureure ambitieuse en quête de notoriété. Les communautés s’embrasent, se défient et la mécanique de la chute peut se mettre en place. 

     

    Avec un sens de la narration très affuté, laissant planer le doute durant une grande partie de l’intrigue, Mécanique De La Chute se focalise donc autour de Jay Harold Gladstone, ce milliardaire blanc, de confession judaïque aspirant à vivre en harmonie avec son entourage, ce qui n’a rien d’une évidence. Que ce soit dans ses rapports avec sa seconde femme, son frère, son joueur de basket vedette et plus particulièrement avec sa fille, on découvre un portrait en apparence idéal qui se lézarde peu à peu en fonction des revendications de chacun des membres de cet entourage bigarré. L’air de rien, au gré de ces interactions, Seth Greenland installe subtilement les rouages d’une mécanique impitoyable dont on ne perçoit pas immédiatement toute la finalité en laissant ainsi planer le doute à chaque instant. En découvrant les affres du politiquement correct confronté aux revendications des diverses communautés que Jay Gladstone côtoie, on appréciera ce portrait social impitoyable d’une Amérique contemporaine, composée d’une diaspora complexe revendiquant sa part de légitimité dans les discriminations dont elle a fait l’objet. Ainsi on perçoit toute cette rancœur et ce ressentiment qui affectent l’ensemble de ces communautés stigmatisées en se rendant compte de cette manière que rien n’a été réglé, loin s’en faut. Dans cet environnement explosif, difficile donc pour une homme public tel que Jay Gladstone de rester dans cette posture du politiquement correct auquel il aspire, alors que les tensions autours de lui deviennent de plus en plus cinglantes au gré d’échanges à la fois incisifs et percutants où chacun des protagonistes revendique sa légitimité dans la souffrance des discriminations à l’encontre de leurs communautés respectives.

     

    Comme s’il s’agissait d’une intrigue parallèle, on découvre également ce fait divers impliquant l’agent Russel Plesko, officier de police blanc, qui a abattu un déséquilibré afro-américain résidant dans l’un des nombreux immeubles de la société Gladstone. Avec une instruction menée par la procureure Christine Lupo en quête de notoriété, Seth Greenland décline également tout cet emballement médiatique sur fond de meurtre racial et dont on se demande à tout moment comment il va entrer en collision avec la trajectoire de Jay Gladstone. C’est tout l’enjeu et même l’intérêt de ce roman où l’incertitude prédomine tout en nous offrant un portrait acide d’un pays qui vit au rythme des dépêches et des infos flash sans jamais prendre le temps de se remettre en question.

     

    Féroce portrait d’une Amérique qui ne s’écoute plus, Seth Greenland nous propose avec Mécanique De La Chute, un roman marquant, sur fond de tensions raciales, qui sort de sentiers battus avec ce parcours surprenant d’un homme qui se croyait à l’abri de tout. Brillant.

     

    Seth Greenland : Mécanique De La Chute (The Hazards Of Good Fortune). Editions Liana Levi 2019. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Esch.

    A lire en écoutant : Fight The Power de Public Enemy. Album : Fear of a Black Planet. 1990 Def Jam Recording.

  • STEPHANIE GLASSEY : CONFIDENCES ASSASSINES. MEMOIRE MORTELLE.

    stéphanie glassey, confidences assassines, plaisir de lireS’il avait été publié de nos jours, Aline (Plaisir de lire 2007), premier roman de Charles Ferdinand Ramuz, aurait très certainement pu trouver sa place dans la collection Frisson de la maison d’éditions Plaisir de lire avec cette tragédie classique, véritable réquisitoire social, évoquant la dérive funeste d’une jeune femme séduite puis abandonnée à son sort, dont l’intrigue, imprégnée d’une colossale force poétique brut, intègre finalement tous les éléments qui constituent un roman noir. Si chez Plaisir de lire, l’ensemble de l’œuvre de Ramuz figure dans la collection Patrimoine vivant, on ne manquera pas d’apprécier dans cette collection Frisson, créée en 2007, Confidences Assassines, premier roman de Stéphanie Glassey dont l’une des protagonistes se prénomme justement Aline et dont la trame policière prend pour cadre la localité de Basse-Nendaz, village montagnard du canton du Valais où l’assassinat d’une épicière retraitée va bouleverser cette apparente quiétude qui règne sur la région.

     

    Rien ne va plus à Basse-Nendaz. Dans l’établissement médico–social de la bourgade, on découvre le corps sans vie de Juliette en s’apercevant bien vite qu’il s’agit d’un meurtre comme en atteste l'examen médico-légal exigé par le fils de la victime. Qui pouvait bien en vouloir à cette paisible épicière retraitée sans histoire ? Bien rapidement, on soupçonne Aline, cette aide-soignante un peu bizarre, qui passe aux aveux avant de périr asphyxiée en boutant le feu dans sa cellule. Affaire classée pour la police, mais pas pour Jane, sa collègue de travail, qui ne croit pas à cette version d’un « ange de la mort » au service d’une victime consentante. Sollicitant l’aide de Charlotte, son amie d’enfance et de Léon, leur ancien professeur quelque peu porté sur la boisson, les trois enquêteurs amateurs vont tenter d’éclaircir les zones d’ombre entourant la mort de Juliette. Mais de rumeurs en confidences, le trio de détectives en herbe va mettre à jour quelques secrets enfouis qui ne se révéleront pas forcément en lien avec le meurtre qui les occupe. En contrepoint de cette enquête maladroite, puisera-t-on les réponses en suivant la terrible destinée d’Adèle dont le parcours de vie s’étend du début du XXème siècle jusqu’à nos jours, dans le contexte d’une époque terrible où l’on ne peut accepter la différence ?

     

    Un récit foisonnant pour un texte dense, imprégné d’un style quelque peu lyrique, parfois un brin démonstratif, dont on appréciera toute la beauté de métaphores qui résonnent toujours avec justesse au gré d’une intrigue mouvementée et incertaine se déclinant sur deux époques, on ressort quelque peu étourdi au terme de la lecture de ce premier roman de Stéphanie Glassey qui nous laisse pantelant. Confidences Assassines est avant tout un prétexte pour découvrir tout le tissu social d’un village que la romancière décrit à la perfection par le prisme d’un crime qui va perturber l’ordre établi au sein de ce petit microcosme en nous permettant de prendre la pleine mesure d’une impressionnante galerie de personnages aux caractères savamment étudiés qui leurs confèrent ainsi un charme indéniable au rythme d’interactions, d’échanges et de réflexions d’une singulière richesse. Il se dégage ainsi de cet ensemble une ambiance et une atmosphère extraordinaire, exacerbée par la beauté des paysages décrits dans lesquels évoluent les personnages que ce soit sur les hauteurs de la vallée du Rhône ou dans l'opulente région de Zürich.

     

    L'enjeu du roman consiste à déterminer s'il existe une forme de conspiration ayant poussé Aline à commettre son forfait. Et c'est au terme d'une enquête chaotique menée par une équipe d'amateurs, démunis de moyen que l'on découvrira quelques réponses qui se révéleront plutôt surprenantes à l'instar de cet épilogue déconcertant suscitant davantage de questions et dont les explications académiques sur l'hypnose, sujet chère à la romancière, se révèlent dispensables tout en se demandant comment un docteur en psychiatrie a pu contourner les instances médico-légales ainsi que les institutions policières pour garder sa patiente. Il n'en demeure pas moins que l'enquête prend une tournure réaliste pleine de rebondissements et d'incertitudes, que l'on retrouve dans certains récits de Dürrenmatt, en côtoyant ces deux jeunes femmes volontaires que sont Jane et Charlotte, secondées par l'inénarrable Léon, ancien flic reconverti dans l'enseignement, cloué dans un fauteuil roulant et dont les vers de Racine, qu'il cite à tout bout de champ, tombent toujours fort à propos.

     

    Mais si le charme de l’enquête reste indéniable, Confidences Assassines prend une toute autre ampleur en suivant, sur une alternance du passé et du présent, la destinée d’Adèle dont l’ascendance et la descendance vont impacter toute sa vie prenant la forme d’une longue tragédie sans fin, imprégnée de colère, de désespoir et dont certains événements ne manqueront pas de marquer d’autres membres de la communauté. Fille honnie, dont l’exil à Zürich devient un long calvaire, Adèle retrouve cette rage de vivre lors de son retour au village avec cette envie de revanche sur le monde qui l’a rejetée et dont l’apaisement, au terme de sa vie, se décline sur quelques pages d’une rare beauté. Avec ce personnage hors norme, on pense bien évidemment à l’Aline de Ramuz, mais également au Journal D’Une Femme De Chambre d’Octave Mirbeau (et non pas Mirabeau comme indiqué dans les œuvres citées de l’ouvrage) en découvrant, au gré de l’ascension sociale d’Adèle et de son mariage avec un homme d’affaire peu scrupuleux, tous les travers de la bourgeoisie helvétique du début du XXème siècle tout en évoquant quelques moments peu reluisants de l’histoire suisse, comme la fourniture d’armement au régime nazi.

     

    Transactions immobilières douteuses et souvenirs mortels aux conséquences tragiques, Stéphanie Glassey dépeint, avec un indéniable talent et une véritable force évocatrice, ce Valais au charme rugueux dont on découvre les terribles secrets au gré de Confidences Assassines.

     

    A noter que Confidences Assassines est en lice pour le prix du Polar romand 2019 et que l'on pourra retrouver la romancière Stéphanie Glassey à l'occasion du salon Le Livre Sur Les Quais qui se tiendra à Morges du 6 au 8 septembre 2019.

     

    Stéphanie Glassey : Confidences Assassines. Editions Plaisir de lire, collection Frisson 2019.

    A lire en écoutant : Danse Macabre par Camille Saint-Saëns. Album : Saint-Saëns : Danse Macabre – Philharmonia Orchestra & Charles Dutoit. 1981 Decca Music Group Limited.

  • LAURENT GUILLAUME : LÀ OÙ VIVENT LES LOUPS. CHASSE EN MEUTE.

    laurent guillaume, là où vivent les loups, éditions denoëlLorsque l'on se rend à un festival de la littérature noire comme Toulouse Polar du Sud, on devrait prendre soin d'éviter les 65 auteurs présents de peur de sympathiser avec eux et d'avoir ainsi bien plus de mal à relever les imperfections des romans qu'ils nous proposent. En l'occurrence le problème ne se pose pas lorsque l'on rencontre un romancier comme Laurent Guillaume car en plus d'être un formidable conteur captant son auditoire lorsqu'il nous livre ses péripéties lors de ses missions en Afrique comme consultant international pour la lutte contre le crime organisé ou durant la période où il a été officier au sein de la police nationale française, l'homme possède un indéniable talent lorsqu'il couche sur papier des récits policiers empreints de ses expériences personnelles. Après une série de romans mettant en scène Mako, un policier affecté à la BAC de la région parisienne, Laurent Guillaume nous propose, avec son dernier roman Là Où Vivent Les Loups, de découvrir un nouveau flic, Priam Monet, se distinguant tant sur le plan physique que sur le plan relationnel ce qui en fait un personnage résolument hors norme.

     

    Un ours mal léché, mal embouché, c’est ainsi que l’on pourrait qualifier le commandant Priam Monet dont la carrière au sein de la brigade criminelle et des stups à Paris n’est plus qu’une histoire ancienne lui qui est désormais affecté à l’IGPN, la police des polices. Cantonné à des tâches administratives il doit traîner sa grasse carcasse, deux mètres pour quelques cent cinquante kilos, au fin fond d’une vallée perdue de la Haute-Savoie, toute proche de la frontière avec l’Italie, afin d’inspecter un service de la Police aux Frontières, dans le cadre d’un audit. Une mission qui n’a rien d’une sinécure lorsqu’il se retrouve dans cette ville décrépite de Thyanne qui endure les affres de la désindustrialisation alors que la plupart des habitants de la vallée subissent la tyrannie d’un riche propriétaire terrien. Priam Monet n’a donc plus qu’une idée en tête, quitter au plus vite ce bled pourri dont il n’a que faire. Mais avec la découverte du cadavre d'un migrant qui aurait chuté d'une falaise, la donne change car Priam Monet ne croit guère à la version de l'accident. Et le vieux briscard va rapidement retrouver ses réflexes d'enquêteur chevronné pour mettre à jour d’obscurs secrets que la faune locale veut dissimuler à tout prix. Des hommes inquiétants qui rôdent dans la forêt. Des coups de feu qui résonnent dans le silence de cette vallée perdue. Il semble que l'on s'adonne à des parties de chasse qui sortent de l'ordinaire. Et on dirait bien que Priam Monet va s'attarder dans la région plus que de raison. Tant qu’il n’y demeure pas pour l’éternité.

     

    Avec une parfaite connaissance du monde policier au sein duquel il a travaillé de nombreuses années et une certaine maîtrise des codes de la littérature noire, Laurent Guillaume nous livre avec Là Où Vivent Les Loups, un polar extrêmement bien calibré qui emprunte également quelques influences propre aux westerns. L'arrivée en train, le héros solitaire, la petite ville perdue et ses habitants hostiles, le riche propriétaire terrien régnant sans partage sur la région, nul doute que le lecteur décèlera quelques influences du genre, amplifiées par des décors improbables à l'instar du Route 66, un établissement perdu au milieu d'une zone industrielle qui prend l'allure d'un saloon ou d'un bar américain typique. Un décor clinquant contrebalançant l'ambiance glauque de cette petite ville perdue ou la majesté des contreforts montagneux et des forêts. Il faut dire que Laurent Guillaume, natif de la région où se déroule le récit, parvient à restituer avec une belle aisance cette atmosphère savoyarde lui permettant de mettre en scène une histoire somme toute assez classique, tout de même agrémentée de quelques rebondissements saillants sur fond de thématiques de migrants et de désindustrialisation qu'il évoque avec suffisamment  de tact et d'à-propos sans trop verser dans des considérations lénifiantes ou larmoyantes. Il faut dire que l'auteur possède un sens de l'écriture efficace qui lui permet d'aller vers l'essentiel en donnant du rythme à un roman où l'évocation des investigations et des procédures policières confère à l'ensemble de l'intrigue une solide sensation de réalisme sans jamais basculer vers l'ennui de l'explication pontifiante.

     

    Mais il va de soi que l'indéniable plaisir que l'on a à lire un roman tel que Là Où Vivent Les Loups réside dans les échanges parfois extrêmement drôles entre ce flic hors du commun qu'est Priam Monet et des interlocteurs déconcertés par son attitude. On Tombe sous le "charme" de ce personnage irascible, parfois franchement odieux qui s'est bâti une carapace afin de contrer tous ceux qui aurait l'outrecuidance de faire quelques commentaires sur son obésité. Une prison de chair qui l'isole des autres pour en faire une espèce de misanthrope livrant ses considérations dépourvues du moindre filtre social. Il en résulte des dialogues savoureux, parfois franchement hilarants et des scènes d'actions qui prennent occasionnellement une tournure quelque peu cocasse ce qui les rend d'autant plus appréciables. L'ensemble est d'autant plus plaisant qu'en plus de son physique disgracieux et de son caractère ombrageux, ce flic, parisien jusqu'au bout des ongles,  ne supporte pas cet environnement alpin dans lequel il évolue et que c'est bien évidemment dans cette logique de confrontation que l'auteur met en scène des interactions à la fois drôles et percutantes avec les autres protagonistes tel que Claire, adjointe, à son corps défendant, de Monet ou d'autres personnages comme le Vieux Roc, montagnard bourru ou Marie, la journaliste locale. Des protagonistes très bien campés décelant, tout comme le lecteur d’ailleurs, cette part d'humanité que l'auteur concède à son personnage pour en faire un flic franchement attachant que l’on aura plaisir à retrouver.

     

    Une intrigue bien menée, agrémentée de personnages étonnants et de dialogues à la fois drôles et efficaces, Là Où Vivent Les Loups fait partie de ces récits solides et plaisants qui donnent toutes ses lettres de noblesse au roman populaire.

     

    Laurent Guillaume : Là Où Vivent Les Loups. Editions Denoël 2018.

    A lire en écoutant : As Ugly As I Seem de Jack White. Album : Get Behind Me Satan. 2005 XL Recordings.

  • FRIEDRICH GLAUSER : LE ROYAUME DE MATTO. LA RAISON D’ETRE.

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    Publié en 1937, Le Royaume De Matto entame donc la série des enquêtes de l’inspecteur Studer avec ce second opus, où son créateur, Friedrich Glauser, entraîne le lecteur dans les méandres d’une investigation se déroulant au cœur d’une institution psychiatrique. La démarche est loin d’être anodine, puisque l’auteur, au cours d’un parcours de vie plutôt mouvementé, a fréquenté bon nombre de ces établissements comme j’avais eu l‘occasion de l’évoquer avec L’inspecteur Studer, premier ouvrage de cette série emblématique du roman policier helvétique qui se plait à dresser avec une acuité déconcertante le portrait social de l’époque mais dont certains aspects résonnent dans une actualité récente, liée, par exemple, aux scandales des nombreux excès dont les autorités ont fait preuve avec ces placements forcés et autres internements abusifs.

     

    Rien ne va plus à la clinique psychiatrique de Randlingen. Un patient du nom de Pieterlen s’est échappé tandis que son directeur, le docteur Ulrich Borstli, est porté dispuru. Charge à l’inspecteur Studer, réveillé au saut du lit, de résoudre cette énigme en accompagnant le docteur Laduner, directeur adjoint de l’institution qui va lui servir de guide. Hébergé au sein de la clinique, Studer découvre par l’entremise du jeune psychiatre tout un univers étrange où l’on tente d’apaiser ces âmes abîmées dans un climat oppressant d’angoisse où raison et folie ne sont plus qu’un point de vue. Au royaume déliquescent de Matto, il devient donc difficile pour l’inspecteur Studer de faire la part des choses afin de découvrir qui a bien pu en vouloir au directeur Ulrich Borstli.

     

    Avec Le Royaume De Matto, dont le nom désigne la folie en italien, le lecteur est rapidement saisi par la sensation de malaise et d’angoisse qui émane d’un roman où l’intrigue policière figure en second plan d’un portrait extrêmement précis des institutions psychiatriques que l’auteur dépeint avec force de réalisme quant au diverses pathologies psychiques dont sont atteints les patients à l’instar de Pieterlen, auteur d’un infanticide. Par l’entremise de ce personnage, Friedrich Glauser dresse le portrait de la misère sociale et de la pauvreté qui sévissait également en Suisse, bien loin de l’idée de cet état providentiel qui subviendrait aux plus nécessiteux. Il y confronte également l’expertise psychiatrique au service d’une justice plus encline aux châtiments qu’à la guérison suite à une perte de raison. Mais par le biais de Laduner, psychiatre avant-gardiste, s’agit-il vraiment d’une perte de raison ou d’une certaine lucidité que la morale ne saurait approuver ?

     

    Doté d’un certaine empathie et d’un grand sens de l’écoute, l’inspecteur Studer va donc être confronté à un certain sentiment d’impuissance tandis qu’il parcourt les arcanes de cette institution psychiatrique où il découvre les diverses intrigues qui se jouent entre infirmiers, médecins et patients menant un « bal » étrange au son d’un accordéon dont les notes oppressantes résonnent mystérieusement dans les couloirs de la clinique. Guidé par le docteur Laduner, le policier découvre également, au fil de l’intrigue, les errements et les excès d’une science encore balbutiante qu’est la psychiatrie qui ne dispose pas encore de la pharmacopée permettant de traiter les patients. Personnage ambigu, le docteur Laduner incarne le désarroi de ces psychiatres qui disposent des malades pour expérimenter toute sorte de traitement qui vont du plus absurde au plus cruel à l’instar de ces infections de fièvre typhoïde volontairement provoquées pour guérir des malades atteints de catatonie. Psychiatrie versus criminologie, finalement l’inspecteur Studer doit admettre que sa seule logique ne suffit pas à résoudre une affaire qui le dépasse et dont les tenants et aboutissants ne peuvent s’inscrire dans une logique de raison au sein de cet univers où le désespoir côtoie la solitude. Une impuissance qui s’inscrit dans une conclusion finale accablante pour l’ensemble des protagonistes.

     

    Au détour d’une étrange enquête on découvre donc l’abîme dans laquelle errent les pauvres âmes du Royaume de Matto. Un roman policier dérangeant et déconcertant.

     

    Friedrich Glauser : Le Royaume de Matto (Matto Regiert). Editions Gallimard/Le Promeneur 1999. Traduit de l’allemand par Philippe Giraudon.

    A lire en écoutant : Plume d’Ange de Claude Nougaro. Album : Plume d’Ange. Barclay 1977.

  • Pierric Guittaut : D’Ombres et de Flammes. Crépuscule rural.

    pierric guittaut, série noire, d'ombres et de flammes, sologneSous le feu de l’actualité depuis plusieurs mois, on pourrait penser que certains auteurs s’engouffrent dans le roman noir rural par pur opportunisme en vue de récolter quelques miettes du succès d’estime qu’il suscite. Il s’agit pourtant parfois que d’une simple question de timing liée à une absence de mise en lumière comme c’est le cas pour Pierric Guittaut, auteur, essayiste et chroniqueur de polars qui explore déjà depuis plusieurs années les origines rurales du roman noir français et qui publia en 2013, un roman noir, La Fille de la Pluie, se déroulant dans un coin de campagne isolée. Dans ses articles, Pierric Guittaut cite notamment Marcel Aymé et Pierre Pélot parmi les auteurs ayant initié la veine des polars ruraux. Mais en introduisant une dimension fantastique dans son dernier ouvrage intitulé D’Ombres et de Flammes, on pense également à Claude Seignolle, ceci d’autant plus que l’intrigue a pour cadre la région forestière de la Sologne.

     

    Retour au pays, pour le major de gendarmerie Remangeon. Après une bavure violente, ce policier irascible, se voit muter au cœur de la Sologne, territoire de son enfance. La région marquée par la superstition a bien changée depuis son départ. Désormais, les domaines de chasse luxueux pullulent tout comme les braconniers qui sévissent dès la nuit tombée pour abattre bon nombre de cervidés qu’ils mutilent sauvagement. Mais le major est à mille lieues de ces préoccupations, car l’endroit attise surtout les souvenirs d’Elise, sa femme disparue mystérieusement depuis dix ans et dont il croit apercevoir la silhouette au détour d’une rue du village. Entre le pragmatisme militaire et les traditions occultes, dont il est l’héritier, le major Remangeon va mener une enquête peu commune pour mettre à jour les contentieux entre les différentes communautés de la région et découvrir les origines du mal mystérieux qui frappe l’élevage de son amie d’enfance Delphine. Dans l’ombre dansante des flammes, il y a comme une odeur de soufre étrange qui lamine les cœurs et les esprits. Bienvenue en Sologne.

     

    On ne va pas se mentir, Pierric Guittaut invective régulièrement la lignée gauchistes des auteurs de la génération Manchette en publiant ses chroniques dans la revue Elément qui penche pour l’extrême … pardon la « nouvelle » droite. Le bougre n’a d’ailleurs pas la plume dans sa poche lorsqu’il descend les romanciers se réclamant du néo polar français. Mérite-t-il pour autant cette indifférence médiatique dont il fait l’objet ? La réponse est assurément non, parce que, plus que tout, Pierric Guittaut est une superbe conteur qui parvient à associer le style avec l’intrigue pour nous livrer un des meilleur roman noir rural. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien s’il est en lice pour le Grand Prix de Littérature Policière 2016, même si l’on se doute bien (sauf grosse surprise) que ce sera Plateau de Frank Bouysse qui sera célébré.

     

    Mais revenons à D’Ombres et de Flammes pour se pencher sur un texte brillamment écrit avec un style enflammé sans pour autant verser dans l’outrance ou l’excès de descriptions surfaites. Pierric Guittaut dépeint simplement l’environnement qui l’entoure avec une précision permettant au lecteur de s’immerger dans un contexte réaliste dépourvu d’effets outranciers. La nature n’est donc pas célébrée ou magnifiée dans de longs descriptifs superflus, souvent propres aux auteurs citadins, mais devient un décor envoutant distillant une atmosphère étrange et inquiétante. On ressent ainsi l’émotion et la passion de l’auteur pour cette région de la Sologne en dégageant une espéce de force tranquille qui transparaît tout au long du récit.

     

    D’Ombres et de Flammes se décline sur trois niveaux d’intrigues. Il y a tout d’abord l’absence de Claire, épouse de Remangeon, dont il est sans nouvelle depuis plus de dix ans. Hanté par cette disparition qui n’est sans doute pas étrangère à son comportement, le policier semble désormais perdu en menant une vie dépourvue de repère. On le perçoit notamment par l’entremise de son lieu de vie se situant à la lisière semi urbaine délimitant la ville et le monde rural. Puis lors de son retour sur ses terres d’origine, le major Remangeon doit faire face à des affaires de braconnages et autres trafics liés au monde de la chasse. Peu concerné par ces événements, il prend néanmoins les affaires en main lorsque celles-ci dégénèrent lors de confrontations violentes et meurtrières. Et pour finir, il y a ce joute occulte entre le major Remangeon et le braconnier Lerouge voyant d’un très mauvais œil le retour de ce gendarme, fils de sorcier.

     

    Même s’il est teinté d’un aspect fantastique, l’auteur parvient à ancrer son récit dans un contexte social d’un réalisme époustouflant, notamment en ce qui concerne la chasse et les éléments occultes émaillant le roman, mais également pour tout ce qui est en lien avec l’univers clos d’une brigade de gendarmerie. Que ce soit au niveau des procédures, des activités ou des relations entre les différents membres de la brigade, Pierric Guittaut conduit le lecteur dans le quotidien de ces policiers uniformés en mettant en scène des personnages dotés de caractères forts, teintés d’une certaine sensibilité parfois émouvante à l’instar du brigadier-chef Toussaint, jeune femme antillaise, un peu perdue au beau milieu de cette campagne de la Sologne.

     

    D’Ombres et de Flammes est donc le roman noir qu’il faut impérativement découvrir afin de d’appréhender ce monde rural, parfois étrange, toujours très mystérieux, si proche et si lointain tout à la fois. Pierric Guittaut signe un roman noir original aux multiples intrigues aussi brillantes qu’insolites.

     

    Pierric Guittaut : D’Ombres et de Flammes. Editions Gallimard/Série Noire 2016.

    A lire en écoutant : The Family and The Fishing Net de Peter Gabriel. Album : Peter Gabriel « Security ». Charisma Records 1982.