William Faulkner : Le Bruit Et La Fureur. La chute.
La vie […] : une fable
Racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur,
Et qui ne signifie rien.
Macbeth - William Shakespeare
A sa parution en 1929, il semble que ce livre, devenu l’un des grands monuments tant redouté de la littérature, se soit vendu à moins de 2000 exemplaires et que c'est avec la traduction en français de Maurice-Edgar Coindreau que le texte a bénéficié d’un regain de notoriété en 1938 lors de sa publication au sein de la collection blanche des éditions Gallimard. Il faut dire que William Faulkner jouissait d’une certaine assise dans le monde des lettres françaises avec des ouvrages tels que Tandis Que J’Agonise, Sanctuaire, Lumière D’Août et Absalon, Absalon !, quatre livres majeurs du romancier qui les a rédigés postérieurement à cette audacieuse et déconcertante intrigue qu’est Le Bruit Et La Fureur pour laquelle il aura donc fallu attendre neuf années avant qu'elle ne parvienne au lectorat francophone de l’époque. Difficile de mesurer l’ampleur du travail pour retranscrire en français cette déliquescence du sud des Etats-Unis, plus particulièrement du comté fictif de Yoknapatawpha dans le Mississippi, qui apparait dans la majeur partie de l’oeuvre de William Faulkner s’employant à en dépeindre la décadence imprégnée de violence et de noirceur dans ce qui apparaît comme « l’irruption de la tragédie grecque dans le roman policier » comme le formulait André Malraux dans sa préface de Sanctuaire. Mais au delà de cette violence et de cette noirceur imprégnant le texte, c’est cette audace narrative exacerbée et déstabilisante ainsi que la syntaxe particulière des dialogues que Maurice-Edgar Coindreau s’est attaché à retranscrire dans la traduction du roman qui a fait l’objet d’une révision en 1977 à l’occasion de la publication de l’ensemble de l’oeuvre de Faulkner dans la collection Pléiade auquel est adjoint un appendice que l’auteur avait rédigé en 1945 afin de nous apporter un éclairage sur le parcours et le devenir de l’ensemble des protagonistes, dont les membres de cette terrible famille Compson régnant sur les reliquats de leur ancienne plantation dont on brade les dernières terres afin de survivre au sein de cet environnement en pleine mutation. C’est tout cela que l’on va donc retrouver dans la nouvelle et superbe traduction de Charles Recoursé qui n’édulcorera aucunement l’inconfort émergeant d’une telle lecture, mais fera en sorte d’apporter une autre dynamique, notamment au niveau de la syntaxe et plus particulièrement des dialogues entre les membres de la communauté noire qui apparaissent beaucoup moins stéréotypés. Il n’en demeure pas moins qu’une telle lecture demeure un défi, peut-être même une épreuve, tel que le souhaitait probablement William Faulkner qui nous entraine dans les méandres de cette intrigue radicale où il importe de dépouiller le lecteur de tous ses repères afin de l’immerger littéralement dans ce déferlement de sensations, dans ces courants de conscience, dans les synapses de ces pensées fragmentées et surtout de le déstabiliser avec cette absence de transition entre passé et présent qui achèvera de le décontenancer. Si Le Bruit Et La Fureur apparait comme un redoutable défi de lecture, ce d’autant plus à une époque où l’on revendique davantage de confort standardisé que d’audace artistique, il n’en demeure pas moins que l’on se retrouve récompensé au terme d’une certaine concentration et d’une persévérance certaine que nécessitent le décryptage, le terme n’est pas galvaudé, de ce qui se révèle être comme un véritable chef-d’oeuvre tant dans la narration que dans l’écriture à nulles autres pareilles.
En 1928 durant la période du week-end pascal, on observe une certaine agitation au sein de la propriété décatie des Compson située dans le comté de Yoknapatawpha avec tout d’abord le cadet de la fratrie prénommé Maury,’que tout le monde surnomme Benjy pour désigner cet enfant de 33 ans, dont les gémissements bruyants et incessants sont l’unique moyen de communication pour exprimer sa tristesse lui qui ne se remet pas du départ de sa soeur Candace que l’on désigne avec le sobriquet de Caddy. Il faut dire que la jeune femme a dû quitter les lieux à la suite d’un scandale qui a entaché la réputation de la famille. C’est probablement pour cette raison que Jason Compson éprouve un haine viscérale à l’égard de sa soeur mais encore davantage pour sa fille Quentin qui a été confié au bon soin de cet oncle aigri qui détourne les fonds qu’on lui a confié afin d’élever cette jeune adolescente aussi rebelle que sa mère et qui n’aspire qu’à s’extirper du carcan familial pesant en s’emparant de l’argent qui lui revient et de s’enfuir. Lancé à sa poursuite, Jason se remémore également avec amertume le souvenir de son frère ainé Quentin, sur les épaules duquel reposait les espoirs de la famille Compson afin de recouvrer le lustre d’antan mais choisissant de mettre fin à ses jours alors qu’il étudiait à Harvard, lui qui ne s'était jamais consolé du mariage de sa soeur pour laquelle il éprouvait des sentiments incestueux n'ayant cesse de le tourmenter. Et c’est Dilsey, fidèle domestique afro américaine au service des Compson qu'elle tient à bout de bras, qui observe le lent déclin de cette famille déchirée dont le patriarche, imbibé d'alcool, ne s’est jamais remis de la défaite de la guerre de Sécession bouleversant toutes les certitudes de la communauté blanche de cet état du sud encore imprégné de cette culture esclavagiste.
On retrouve donc dans Le Bruit Et La Fureur tous les thèmes marquant de l'oeuvre de Faulkner dont cette dégénérescence des familles sudistes imprégnée de violence et sur lesquels planent également quelques effluves d'alcool omniprésent tant dans les livres que dans la vie du romancier qui s'est lié d'amitié avec d'autres grands buveurs tels que Dashiell Hammett et Howard Hawks pour lequel il a écrit les scénarios du Grand Sommeil et du Port de l'Angoisse. Outre ses romans entrés dans le panthéon de la littérature et récompensés d'une nuée de prix prestigieux dont le Nobel de littérature, le Pulitzer (à deux reprises) ainsi que le National Book Award, William Faulkner a rédigé une multitude de nouvelles dont des intrigues policières abordant les mêmes sujets qui le taraude. C'est d'ailleurs sous la forme d'une nouvelle que s'inscrit initialement Le Bruit Et La Fureur dont Maurice-Edgar Coindreau évoque la genèse dans sa préface de l'époque où il mentionne que William Faulkner voulait initialement restituer les pensées d'un groupe d'enfants, le jour où l'on enseveli leur grand-père dont on leur a caché le décès. C'est ainsi qu'apparaît l'esquisse du personnage de Benjy qui va évoluer pour devenir l'adulte de 33 ans, dont la raison demeure sur le seuil de l'enfance, et dont on suit le chaotique courant de pensée, dans cette première partie imprégnée de sensations tels que les bruits omniprésents, mais également les odeurs ainsi que des scènes très fragmentées dont on ignore s'il s'agit du présent ou du passé. Comme le mentionne Charles Recoursé dans sa préface, il n'y pas d'autre choix que d'accepter d'évoluer dans une brume opaque, démuni de tout repère, ce d'autant plus que William Faulkner corse le tout avec une temporalité disloquée ainsi qu'une kyrielle de personnages apparaissant dans un désordre total et dont certains sont affublés du même prénom à l'instar de Quentin Compson désignant le frère de Caddy mais également sa fille alors que Jason Compson désigne le patriarche de la famille ainsi que l'un de ses fils. Pourtant, de cet inconfort de lecture traduisant la confusion des pensées de Benjy, émerge une espèce de force vive qui vous entraîne dans une succession d'événements tragiques qui définissent les membres de la famille Compson dont Candace "Caddy" Wallace sur laquelle converge les flux de conscience de ses trois frères animés de sentiments bien différents qui les poussent dans leur retranchement respectif tels qu'on les distingue dans la seconde et troisième partie du roman où l'on s'immerge dans le désarroi de Quentin Compson et de cet amour impossible qu'il éprouve pour sa soeur tandis que c'est bien la fureur qui anime Jason Compson vouant un haine tenace à celle qu'il rend responsable de tous les malheurs qui frappent sa famille mais qui compte bien se renflouer sur son dos tout en s'en prenant à sa nièce dont il a la charge. Et si le voile de brume s'estompe quelque peu à mesure que l'on progresse dans le fil d'une intrigue qui apparaît plus structurée, il n'en demeure pas moins que le romancier nous impose ses variations déconcertantes de l'écriture, de la ponctuation et de la syntaxe traduisant les sentiments éprouvants que l'on ressent en s'immergeant de manière presque organique dans les courants de conscience qui animent les deux frères et que l'auteur retranscrit dans les moindres détails qui devenant parfois des symboles obsessionnels à l'instar de cette montre dépourvue d'aiguille traduisant la perte de repère de Quentin ou le cours du coton symbole de cet âpreté au gain façonnant la personnalité de Jason. Puis apparaît une lueur de compréhension bien illusoire, dans la dernière partie du livre narrée à la troisième personne et où l'on s'élève pour suivre Dilsey, la gouvernante noire des Compson qui fait office de figure tutélaire de l'ensemble des membres de cette famille dépravée qu'elle maintient à bout de bras avec son mari et ses enfants également à leur service et qui s'inscrivent paradoxalement dans un registre de stabilité et de quiétude particulièrement mis en exergue le jour de Pâques, symbole de résurrection ce qui n'a rien d'anodin dans le contexte de ce roman imprégné de bruit et de fureur. Au final, il demeure une impression de communion où l'on répond à l'audace du romancier en s'abandonnant à la virtuosité d'un texte gorgé de sensations distillées dans le fracas de ces pensées disparates, seul moyen d'appréhender Le Bruit Et La Fureur qui ne manquera pas de vous foudroyer.
William Faulkner : Le Bruit Et La Fureur (The Sound and the Fury). Editions Gallimard/Du monde entier 2025. Préface et traduction de l’anglais (Etats-Unis) de Charles Recoursé.
A lire en écoutant : Isn’t it a Pity (Live) interprété par Nina Simone. Album : Emergency Ward. 2011 Sony Music Entertainment.
A l’occasion des sorties du mois de juin 2025, ce ne sont pas moins de trois femmes qui sont mises à l'honneur dans la collection Classique de la Série Noire comptant un cruel déficit dans le domaine qui n'est d'ailleurs pas l'apanage exclusif de cette maison d'éditions à une époque où la littérature noire demeure le pré carré des romanciers. Fondée en 1945, il faut attendre cinq ans pour que Gertrude Walker intègre la mythique collection avec Contre-Voie (Série Noire n° 67, 1950) tandis que Graig Rice apparaît dans le catalogue en 1959 avec Et Pourtant Elle Tourne ! (Série Noire n° 533) faisant partie des quatre femme publiées au sein de la Série Noire. C’est en 1964 qu'une nouvelle romancière aura l'honneur d'être admise dans le fleuron du roman policier et il s’agira de Maria Fagyas qui fait une unique incursion dans le mauvais genre avec La Cinquième Femme (Série Noire n° 893, 1964) qui se distancie radicalement du modèle hard-boiled avec une intrigue se déroulant durant l'insurrection de Budapest en 1956. Femme de lettre américaine aux origines austro-hongroise, Maria Fagyas étudie à Budapest avant de quitter le pays pour s'installer à Berlin où elle rencontre son mari, un auteur de théâtre et scénariste avec qui elle écrit des pièces sous le nom de Mary Helen
Fay ou Mary-Bush Fay. C'est après avoir émigré tous deux aux Etats-Unis où ils sont naturalisés, que Maria Fagyas écrit donc son premier roman The Fifth Woman où elle met en scène l'inspecteur Nemetz évoluant dans la capitale hongroise où la population se révolte contre le
régime soviétique et les troupes russes qui déferlent dans la ville ravagée par ce conflit qui dura un peu plus d'un mois. Une intrigue policière plutôt atypique qui fut sélectionnée pour le prestigieux prix Edgar Allan-Poe du premier roman de la Mystery Writers of America tandis que sept ans plus tard, son livre Le Lieutenant Du Diable (Poche 1977), qui assoira sa notoriété en s'inspirant d'un fait divers historique, fit l'objet d'une adaptation au cinéma, milieu dans lequel elle travailla en tant que scénariste.
A Budapest au 27ème jour du mois d'octobre 1954, en pleine insurrection contre le joug soviétique, ce n'est pas si étonnant que de voir quatre corps de femme alignés devant une boulangerie du quartier lorsque l'on se rend à son travail comme le fait l'inspecteur Nemetz dont le bureau se situe à l'hôtel de police de la ville. Mais le soir, en retournant à son domicile, le policier constate que l'on a ajouté un cinquième corps dont il connaît l'identité puisqu'il s'agit d'une femme qui s'est présentée à lui, la veille, afin d'accuser son mari, un jeune chirurgien renommé de l'hôpital, de vouloir la tuer. N'ayant pas cru ce qui apparaissait pour lui comme des élucubrations d'une femme hystérique et peu commode, l'inspecteur Nemetz se lance dans une enquête chaotique afin de faire la lumière sur les circonstances de cette mort suspecte dans un environnement où les cadavres s'accumulent au rythme de combats sanglants. Sur fond de règlements de compte entre ceux qui résistent et ceux qui collaborent, dans un environnement où fleurissent les combinent du marché noir, débute la confrontation entre l'enquêteur opiniâtre et le médecin zélé, dans un jeu subtil de mensonge et de vérité qui va bien finir par voir le jour, s'ils réchappent pour autant aux affres de cette insurrection destructrice.
Comme tous les romanciers originaires du sud des Etats-Unis, on l'affilie volontiers à un écrivain comme William Faukner dont il a évoqué son influence ainsi que son admiration et qu'il a côtoyé à l'aune de sa carrière de romancier, même si son écriture est beaucoup plus proche de celle de Flannery O'Connor ou de Penn Warren en s'inscrivant dans une dimension sociale, voire ethnographique de son environnement ainsi que sur un registre historique centré notamment, en tant qu'historien, sur les aspects de la guerre de Sécession en développant un ouvrage ambitieux de près de 3000 pages qui fait référence dans le domaine et qui n'a toujours pas fait l'objet d'une traduction en français. De cet intérêt marqué pour cette guerre civile meurtrière, Shelby Foote a également publié Shiloh (Rivages 2025) un roman dont le titre fait référence à l'une des batailles les plus meurtrières de ce conflit fratricide et qui paraît en format poche, 20 ans après la disparition du romancier comme pour marquer cette résurgence des risques d'un conflit similaire qui plane sur le pays. Avec Shiloh, on observe, à hauteur d'homme, en adoptant le point de vue de six soldats des deux factions, le fracas d'une bataille qui dura deux jours au gré de longues
manoeuvres aux contours parfois absurdes et de confrontations cruelles et sanglantes s'inscrivant dans une impressionnante exactitude, jusqu'à la restitution des conditions météorologiques de l'époque. Mais le visage du sud prend également forme avec L'Amour En Saison Sèche (Rue d'Ulm 2019), ouvrage notable de l'auteur, qui se lance dans une fresque à la fois romanesque et historique s'étendant sur une période d'une quarantaine d'années, de la fin de la guerre de Sécession jusqu'aux débuts de la Seconde guerre mondiale. C'est avec Tourbillon second roman de sa carrière de romancier qu'il a rédigé en 1950, que l’écriture de Shelby Foote prend toute son ampleur avec cette technique de narration ingénieuse où chacun des points de vue laissent apparaitre quelques éléments d'une affaire de meurtre qui est en phase d'être jugée, nous laissant entrevoir toutes les composantes sociales de la communauté du Delta du Mississippi que ce soit les carcans religieux, la discrimination raciale mais également l'inégalité entre les hommes et les femmes d'où émerge cette violence qui sourdre dans toutes les couches de la population. Ne répondant à aucun schéma narratif de l'époque et encore moins à ceux qui prévalent de nos jours, Tourbillon apparaît comme un roman singulier tant dans son rythme que dans son contenu qui va dérouter le lecteur en quête de format convenu où il lui faut son content de rebondissements et d'émotions. C'est probablement pour ces raison qu'il faut découvrir toute affaire cessante l'œuvre de Shelby Foote, romancier bien trop sous-estimé.
À Bristol dans le Mississippi, les jeux sont faits pour Luther Eustis, ce fermier quinquagénaire,
Service de presse.
Quitte à découvrir un texte exceptionnel, autant le publier en créant sa propre maison d'éditions et puisqu'il en vaut sacrément la peine, autant effectuer soi-même la traduction tout en développant une maquette et une charte graphique originales mettant superbement en valeur un ouvrage tel que Tokyo Vice de Jake Adelstein. C'est autour de ce projet que Clémence Billault travaillant notamment chez Sonatine a rencontré Cyril Gay traducteur, entre autre, pour les éditions Asphalte ainsi que Guillaume Guilpart graveur et typographe qui se sont donc réunis sous la bannière des éditions Marchialy qu'ils ont fondé pour l'occasion. Autant dire que l'origine du nom de cette entreprise littéraire prend l'allure des récits qu'ils publient en s'inscrivant dans une invraisemblable réalité à l'image des soixante ouvrages qui composent le catalogue qu'ils entretiennent depuis plus de huit ans en nous proposant des investigations romancées et bien évidemment des quêtes journalistiques loufoques et subjectives dignes des récits gonzos de l’époque, ainsi que de grands reportages à la lisière du roman d'aventure à l'instar de