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Auteurs A - Page 2

  • NAOMI AZUMA : LE DETECTIVE EST AU BAR. SERVICE COMPRIS.

    atelier akatombo, le détective est au bar, Naomi azuraDes clichés que l’on importe du Japon émane un curieux sentiment de dignité et d’ordre associé à une culture où l’harmonie et l’équilibre seraient les maîtres-mots à l’image de ces jardin zens à la fois structurés et dépouillés qui contribuent à alimenter ce sentiment. Mais le pays prend une toute autre allure en parcourant les artères de Tokyo et autres métropoles avec leur pluie de néons et de décibels provenant des commerces, des arcades de jeu, des discothèques et autres bars à hôtesse. Cette déferlante de bruit et de fureur imprégnée d’une certaine désinhibition, on peut la trouver bien évidemment dans la culture manga mais également au détour de la littérature noire explorant notamment le monde de la nuit à l’instar du roman de Naomi Azuma, Le Détective Est Au Bar, dont l’action se déroule à Susukino, le red light district de la ville de Sapporo davantage connue pour ses stations de ski qui ont accueilli les jeux olympiques de 1972.

     

    Dans le quartier chaud de Sapporo, tout le monde connaît le détective de Susukino, dont le quartier général se situe au comptoir du Keller Ôhata où il a ses habitudes. Entre deux parties de carte et une consommation surabondante de cocktails corsés, il rend quelques services aux belles de nuit du quartier ainsi qu’aux patrons de bars des alentours contre un pourcentage des dettes récupérées. Travaillant en dilettante, il lui arrive parfois d’effectuer quelques recherches le contraignant à sortir de son établissement favori, ce qui déplait fortement à ce détective fainéant et gouailleur qui n’a d’autre envie que d’échanger ses considérations avec les barmans et clients du bar. Pourtant lorsqu’un jeune étudiant débarque pour faire part de son inquiétude au sujet de la disparition de sa petite amie, le détective au grand coeur va fournir quelques efforts. Croyant à une simple fugue sans conséquence, il va parcourir les rues enneigées du quartier afin de retrouver la jeune femme dont il découvre rapidement le lien avec le meurtre d’un client d’un love hôtel qui travaillait comme serveur. La situation se corse lorsque le détective se fait prendre à partie par une bande de jeunes délinquants qui auraient des liens avec la pègre locale. A mesure qu’il progresse dans ses investigations, il se rend compte que l’affaire tourne autour de yakuzas qui ne plaisantent pas lorsque l’on fourre son nez dans leurs affaires.

     

    Avec Le Détective Est Au Bar, Naomi Azuma nous propose d’explorer le monde interlope du quartier chaud de Sapporo en découvrant toute une galerie de personnages plus ou moins troubles qui le compose à l’exemple des barmans, des rabatteurs, des patrons de bar et des hôtesses croisant le chemin de ce détective atypique dont l’atout principal est de posséder un carnet d’adresse conséquent lui permettant de nager dans les eaux troubles de ce cloaque qu’il connaît parfaitement. Au fil d’une enquête assez classique sur la disparition d’une jeune femme et du meurtre d’un serveur dont on retrouve le cadavre dans un love hôtel, ce détective dont on ne connaît ni le nom, ni même le prénom va également croiser le chemin de petits truands névrosés que l’on désigne sous le nom de chimpira ainsi que des gangsters, d’une plus grande envergure toute relative, affiliés aux yakuzas qu’il abhorre, même s’il adopte un look vestimentaire assez similaire. On accompagne donc cet enquêteur dans ses investigations en parcourant les rues enneigées de ce quartier chaud où de petites lanternes signalent les bars à hôtesse afin d’attirer les clients en goguette désirant s’encanailler. Dans cette atmosphère particulière que l’auteur restitue avec beaucoup de réalisme et une certaine affection on apprend à connaître ce personnage attachant qui abuse du whisky japonais et ingurgite les cocktails comme du sirop en enchaînant les rencontres dans d’étranges bars où gravite toute la faune locale du quartier. Outre sa connaissance des lieux et sa propension à consommer de l’alcool plus que de raison on appréciera le regard caustique que le narrateur/enquêteur porte sur son entourage ainsi que son humour parfois sombre dont on ne saisit pas toujours la portée et les particularismes. Et puis il y a ces rencontres plus viriles où le détective encaisse les coups dans une succession de bagarres endiablées où il rend coup pour coup.

     

    Polar détonant dans le paysage de la littérature noire japonaise, Le Détective Est Au Bar est un curieux roman à l’intrigue à la fois classique et échevelée qui nous permet d’entrevoir un autre aspect méconnu du Japon et de sa vie nocturne.

     

    Naomi Azuma : Le détective Est Au Bar (Tantei Wa Bar Ni Iru). Atelier Akatombo 2020. Traduit du japonais par Alice Hureau.

     

    A lire en écoutant : Amazon de Earl Klugh. Album : Dream Come True. 1980 Capitol Record, LLC.

  • Morgan Audic : De Bonnes Raisons De Mourir. Tchernobyl mon amour.

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    Tourisme macabre, on pose désormais fièrement à côté de la grande roue ou des auto-tamponeuses de la place centrale de Prypiat, ville fantôme d’Ukraine située à moins de trois kilomètres de la centrale nucléaire de Tchernobyl. C’est dans cette sinistre zone d’exclusion que Morgan Audic a choisi de mettre en scène De Bonnes Raisons De Mourir, un thriller singulier qui n’est pas sans rappeler l’étrange atmosphère émanant de Stalker, un roman d’Arcardi et Boris Strougatski (Denoël 1981) et plus particulièrement de son adaptation cinématographique réalisée en 1979 par Andreï Tarkovski. Stalker c’est d’ailleurs le nom dont s’affuble ces individus en quête d’aventures et de sensations qui s’introduisent illégalement dans le territoire contaminé de Tchernobyl et que l’on va croiser tout au long d’un périple qui emprunte tous les codes du thriller, sans trop en abuser, tout en nous livrant un bel éclairage géopolitique de l’Ukraine et des conflits auxquels elle doit faire face notamment après la révolution de Maïden en 2014, de la guerre civile qui s’ensuivit dans le Donbass et qui perdure de nos jours. Reflétant le chaos qui prévaut dans un tel environnement, Morgan Audic nous invite donc à suivre les investigations divergentes d’un inspecteur de la milice de Moscou et d’un officier de police ukrainien affecté dans le secteur de Tchernobyl et qui vont peu à peu mettre en commun leurs ressources pour contrecarrer les plans d’un tueur en quête de vengeance.

     

     

    Affecté bien malgré lui dans le secteur de Tchernobyl, Le capitaine Joseph Melnyk est amené à se rendre dans la ville de Prypiat où l’on a trouvé un cadavre pendu, les bras en croix, à l’une des tours de la cité. La découverte est d’autant plus macabre que le policier repère à proximité des lieux, toute une faune d’animaux naturalisés dont une hirondelle qui semble être la signature du meurtrier. A Moscou, le meurtre suscite bien des émois puisque la victime n’est autre que le fils de Vektor Sokolov, ancien ministre de l’Énergie de l’ex URSS, qui a fait fortune dans le pétrole. Craignant que l’affaire ne soit enterrée par les autorités ukrainiennes, l’oligarque russe mandate Alexandre Rybalko, enquêteur au sein de la milice de Moscou, afin d’investiguer sur les circonstances de ce crime. Ancien soldat engagé en Tchétchénie, quelque peu borderline suite à son récent divorce, Alexandre Rybalko va donc retourner à Prypiat, la ville de son enfance qu’il a du quitter précipitamment un certain 26 avril 1986, quant le coeur du réacteur numéro 4 de la centrale entrait en fusion. Malgré les circonstances d’une guerre qui n’a pas vraiment de nom et qui secoue un pays qui sombre dans le chaos, l’inspecteur russe et l’officier de police ukrainien vont devoir unir leurs forces pour comprendre les étranges aspirations d’un tueur en série déterminé.  

     

    Obéissant à une trame narrative éprouvée, De Bonnes Raisons De Mourir n’en demeure pas moins un thriller étonnant qui répond aux attentes d’un lectorat en quête de sensation sans pour autant surjouer avec les codes du genre. La traque d’un tueur en série, des enquêteurs aux motivations dissonantes, un enchaînement de crimes spectaculaires, au-delà de ces ressorts maintes fois évoqués dans le domaine du thriller, on s’achemine pourtant sur une intrigue solide qui ne va pas forcément nous surprendre puisque l’auteur prend soin de rester sur le registre d’une enquête rationnelle tout en nous présentant une galerie de personnages aux profils à la fois fascinants et réalistes. On s’attache ainsi au capitaine Joseph Malnyk dont l’affectation à Tchernobyl, alors qu'il réside à Kiev, pose quelques problèmes relationnels tant avec son épouse terrorisée à l’idée d’être contaminée, qu’avec son fils parti se battre contre les séparatistes pro-russes dans le bassin houiller du Donbass. Une manière à la fois détournées et plutôt subtile d’appréhender tout l’aspect géopolitique complexe de cette guerre civile qui lamine le pays et qui ne fait qu’accentuer cette atmosphère déliquescente que l’on perçoit tout au long du récit. Dans un contexte aussi instable on prend également conscience de toutes les difficultés d’Alexandre Rybalko, ancien résident de Prypiat, qui doit évoluer dans un environnement hostile à plus d’un titre pour un policier russe se heurtant à l’hostilité des résidents ukrainiens tout en menant ses investigations sur une scène du crime saturée d’éléments radioactifs. A l’exemple de l’examen médico-légal de la première victime, on prend la pleine mesure des difficultés inhérentes aux dangers sournois de la contamination que l’auteur aborde au détour d’un récit à l’atmosphère à la fois captivante et singulière dès lors que l’on s’aventure dans les confins de cette zone d’exclusion fantomatique où l’on croise toute une kyrielle de curieux personnages secondaires hantant ces territoires dévastés.

     

    Exploitant avec une belle justesse tous les aspects d’une guerre civile opposant l’Ukraine à la Russie, tout en nous entraînant dans cet univers à la fois morbide et fascinant qui entoure la zone d’exclusion de Tchernobyl, Morgan Audic nous livre avec De Bonnes Raisons De Mourir, un thriller de très bonne facture qui ne manquera pas de nous réconcilier avec le genre. Une réussite.

     

    Morgan Audic : De Bonnes Raisons De Mourir. Albin Michel 2019.

    A lire en écoutant : Inshe Misto de Dakh Daughters. Album : Air. 2019 Dakh Daughters.

  • ANTONIO ALBANESE : 1, RUE DE RIVOLI. PHILOSOPHIE NOIRE.

    Capture d’écran 2019-05-05 à 18.39.15.pngPour celles et ceux qui en douteraient encore, il va de soi que l’on apprécie la maison d’éditions BSN Press et plus particulièrement la ligne éditoriale de son directeur, Giuseppe Merrone, notamment en ce qui concerne la littérature noire romande sur laquelle il porte un regard décalé par rapport aux critères des grands succès commerciaux du polar helvétique en tablant davantage sur l’intelligence du lecteur que sur le consumérisme de masse, ce qui vous donne une idée de son ambition et de son optimisme au regard du classement hebdomadaire des meilleurs ventes d’une des grandes chaînes de librairie de la Suisse romande. Dans un tel contexte, il sera difficile pour Antonio Albanese de figurer dans un tel palmarès, ceci d’autant plus s’il persiste à invectiver les lecteurs par le biais de Matteo Di Genaro, oisif fortuné qui se plaît à bousculer les codes d’une société bien-pensante au gré d’enquêtes expéditives prenant la forme d’une critique sociale plutôt corsées, teintée de quelques traits d’humour corrosif. Dans ce qui apparaît désormais comme une série, on avait rencontré cet enquêteur atypique séjournant à Paris, dans Une Brute Au Grand Cœur (BSN Press 2014) qui abordait la thématique de la prostitution tandis que Voir Venise Et Vomir (BSN Press 2016) nous entraînait dans les méandres de l’obscurantisme religieux et de l’intolérance. De retour à Paris, du coté du 1, Rue De Rivoli, on retrouve donc avec une certaine jubilation Matteo Di Genaro qui persiste à aborder les questions existentielles sous l’angle d’une éthique plus que minimale, prétexte aux digressions les plus provocantes qui ne manqueront pas d’interpeller le lecteur à défaut de le faire rire aux éclats.

     

    De retour à Paris, Matteo Di Genaro a la désagréable surprise de constater que l’immeuble qu’il possède au 1, rue de Rivoli n’a toujours pas été vendu. Ce n’est pas tant le fait que ce bien immobilier, dont il n’a que faire, soit devenu un squat qui le dérange, mais plutôt que l’on vienne de découvrir un cadavre dans l’un des appartements occupés. Toujours prompt à se mêler des affaires des autres, ceci d’autant plus qu’il reste propriétaire des lieux, Matteo se lance dans une enquête où il lui faudra surmonter les préjugés, ceci d’autant plus que tout accuse un africain plus ou moins sdf qui rôdait dans les environs. Une aubaine, pour le père de la victime, François De Fidos, chef de file d’un parti nationaliste qui voit la possibilité d’une récupération politique lui permettant de se profiler pour les élections à venir. Mais en s’immisçant dans la communauté du squat Matteo va rapidement mettre à jour des affaires de famille peu ragoûtantes en rencontrant Cécile De Fidos, membre active du collectif, tout à l’opposé de son père dont elle n’apprécie guère les orientations politiques.

     

    Il s’agit avant tout d’une question d’équilibre pour ce format court évoquant avec autant d’esprit et de concision, les thématiques de l’inceste, de la propriété, de l’héritage que l’auteur aborde sous la forme d’une intrigue policière qui demeure secondaire en renvoyant dos à dos les courants politiques qui ne sont guères épargnés. Plus que les entournures d’une enquête plutôt convenue, on se délectera des diatribes enflammées d’un personnage qui se plait à provoquer les lecteurs qui ne manqueront pas d’apprécier cette liberté de ton, teintée d’un humour acide pouvant parfois nous faire grimacer. Roman satirique, tout comme les précédents, 1, Rue De Rivoli a surtout pour vocation de nous interpeller sur des notions de patrimoine qui prennent un tout autre sens lorsqu’elles sont évoquées par l’entremise d’un personnage de fiction richissime qui peut se permettre de nous invectiver du haut de sa colossale fortune. Une mise en abîme d’autant plus vertigineuse qu’elle ne fait que renforcer le sentiment d’arrogance qui émane de ce personnage ambivalent que l’on se surprend à estimer malgré tout.

     

    Ponctué de petites phrases mordantes et de répliques assassines, sans pour autant sombrer dans le pamphlet pontifiant ou lénifiant, on savourera donc la brièveté d’un texte à la fois drôle et irrévérencieux, dont les apartés sont désormais la marque de fabrique d’un auteur qui a pour ambition de secouer le lecteur afin de le pousser dans ses retranchement pour l’inciter à la réflexion. Et puis il y a cette écriture vive, ce regard affûté mettant en exergue toutes les carences sociales évoquées et cette intensité dans le rythme de l’intrigue qui font de 1, Rue De Rivoli un roman noir satirique qui sort résolument de l’ordinaire.

     

    Antonio Albanese : 1, Rue De Rivoli. BSN Press 2019.

    A lire en écoutant : Beyond The Mirage interprété par Paco de Lucia, John Mc Laughlin & Al Di Meola. Album : Paco de Lucia, John Mc Laughlin & Al Di Meola. 1996 Deca Records France.

  • KENT ANDERSON : UN SOLEIL SANS ESPOIR. CHEVALIER URBAIN.

    kent anderson, un soleil sans espoir, éditions Calmann-LévySi l’on me demandait de citer une préférence parmi tous les policiers qui se sont lancés dans l’écriture, je mentionnerais sans hésiter Kent Anderson, un auteur peu prolifique qui, après une vingtaine d’années de silence, fait son retour en nous proposant, avec Un Soleil Sans Espoir, un roman où l’on retrouve Hanson, double de papier de l’auteur. Intrinsèquement lié au parcours de Kent Anderson, on rencontre Hanson dans Sympathy For The Devil (Gallimard 1993), un brûlot virulent retraçant l’expérience hallucinante d’un membre des forces spéciales engagé au Vietnam dans ce qui apparaît désormais, ni plus ni moins, comme l’ouvrage de référence pour tout ce qui a trait à cette période de conflit qui a ravagé le cœur de toute une génération de soldats embarqués dans les tréfonds d’un enfer meurtrier au cœur du sud-est asiatique. L’adrénaline de la violence, l’antagonisme avec la hiérarchie, on retrouve ces sensations et ces thématiques avec Chiens De La Nuit (Calmann-Levy 1998) où Hanson revient dans un récit relatant la période durant laquelle l’auteur, après sa démobilisation, a travaillé pour les forces de police de Portland (Oregon) en tant qu’agent en uniforme patrouillant à North Precinct, un quartier défavorisé de la ville. Une remarquable mise en perspective des difficultés inhérentes au travail d’un flic de rue confronté à une inextricable misère sociale que l’auteur dépeint avec une authenticité bouleversante.  Autre lieu, mais même contexte professionnel, Un Soleil Sans Espoir permet donc à l’auteur de mettre une nouvelle fois en scène Hanson afin d’évoquer son expérience de policier, toujours en uniforme, durant la période où il a été engagé au sein de la police d’Oakland (Californie).

     

    Après le Vietnam et la police de Portland, la pause en tant qu’enseignant dans une université de l’Idaho a été de courte de durée pour Hanson toujours en quête d’adrénaline et de sensations fortes. A 38 ans, il entame donc une formation de cinq mois pour intégrer les forces de police d’Oakland et se retrouve déjà en butte avec la hiérarchie qui n’apprécie pas cette recrue trop expérimentée à qui on ne peut pas raconter n’importe quoi. C’est probablement pour cette raison qu’Hanson est affecté dans le quartier difficile d’East Oakland en tant que patrouilleur. Un quotidien sous tension où il exerce son métier « d’assistant social armé » en se moquant bien du danger et des risques au sein d’une communauté pauvre composée essentiellement d’afro-américains marginalisés qui a tout du ghetto conformément à cette politique d’endiguement prônée par les autorités. Privilégiant  le dialogue plutôt que la confrontation, Hanson fait figure de flic original et suscite l’intérêt de quelques figures du quartier dont Felix Maxwell, caïd de la drogue qui approvisionne tout le secteur.

     

    On ne s’attendait pas du tout à retrouver Hanson et le moins que l’on puisse dire c’est que l’on prend toujours autant de plaisir à suivre les aventures de ce jeune vétéran fracassé par les réminiscences des combats en pensant pourtant qu’au terme de son engagement à la police de Portland, Hanson se serait rangé en trouvant une certaine forme d’apaisement dans l’enseignement. Mais on sent bien que le personnage est toujours perturbé et ne trouve de sens dans sa vie que lorsqu’il est confronté au danger en se gardant pourtant bien d’agir comme une tête brûlée avide de sensation. Parce qu’il est toujours en quête de sens dans sa vie, Hanson ne manque pas de s’interroger et d’observer avec une rare acuité son environnement et de relever avec pertinence les disfonctionnements au sein des forces de police. Inadapté socialement, et très souvent imbibé d’alcool, Hanson est loin d’être un chantre des bonnes pratiques professionnelles mais il se révèle suffisamment lucide pour percevoir quelques similitudes auprès des gens qu’il côtoie dans le cadre de ses interventions avec ce sentiment de rejet qui prévaut au sein de la communauté afro-américaine. Et c’est parce qu’il est dénué de tout sentiment de peur, que le policier peut privilégier le dialogue en dépit de toutes les règles de sécurité qu’on lui a inculqué durant sa formation et dont il se moque bien. Chance, inconscience ou volonté de comprendre les mécanismes sociaux qui régissent le quartier, Hanson parvient à côtoyer quelques membres attachants de la communauté comme Weege, ce jeune garçon qui arpente les rues au guidon de son vélo ou Libya, cette jeune femme farouche avec qui il noue une relation fragile.

     

    Dans ce qui apparaît désormais comme la trilogie Hanson, Un Soleil Sans Espoir présente quelques similitudes avec Chiens De La Nuit puisque l’intrigue se décline sous la forme d’une main courante où l’auteur dépeint toutes sortes d’interventions qu’Hanson est amené à gérer. Le lecteur se plaira à imaginer la part du réel qui agrémente ces réquisitions prenant parfois une tournure complètement ahurissante emprunte d’une violence singulière, voire déroutante. Loin de se présenter comme une succession de scènes sans lien, le lecteur trouvera un fil conducteur au travers des personnages de Weege et de Libya qui apportent une certaine forme de fraîcheur et d’optimisme à l’image de cette scène où Hanson emmène son jeune protégé dans une librairie où il a ses habitude afin de lui acheter quelques livres. Mais c’est sans doute dans les relations troubles qu’entretien Hanson avec Felix Maxwell, un des caïds du trafic de drogue de la cité, que le récit va prendre une tournure tragique au fur et à mesure des règlements de compte qui secouent le quartier.

     

    Une nouvelle fois, Kent Anderson se livre avec une sincérité confondante en nous proposant un texte saisissant, d’une rare beauté où l’ombre de la violence et du désespoir de la rue se dissipe parfois à la lumière de cette humanité qui parvient également à éclairer le cœur d’un homme souhaitant retrouver sa place dans un monde qui ne lui correspond plus. Une quête aussi vaine que bouleversante.

     

    Kent Anderson : Un Soleil Sans Espoir (Green Sun). Editions Calmann-Lévy 2018. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Elsa Maggion.

    A lire en écoutant : Under The Bridge de Red Hot Chili Peppers. Album : Blood Sugar Sex Magic. 1991 Warner Bros. Records Inc.

  • Antonio Albanese : Voir Venise Et Vomir. Lagune noire.

    voir venise et vomir,antonio albanese,bsn pressAinsi donc le polar serait un genre sérieux qui ne souffrirait pas les incartades humoristiques sous peine de se voir parfois affubler du titre de pastiche n’ayant rien à voir avec la littérature noire. C’est faire bien peu de cas de tous ces auteurs comme Donald Westlake, Frédéric Dard ou Charles Exbrayat, pour n’en citer que quelques un, dont l’exercice de style à la fois drôle et percutant ne cessera de marquer les amateurs de romans policiers souhaitant évoluer dans un registre un peu différent. Pourtant il semble que ce soit l’une des considérations expliquant le fait que Voir Venise Et Vomir, polar féroce d’Antonio Albanese, n’ait pas été retenu par le jury pour figurer dans la sélection finale des auteur en lice pour le premier prix du polar romand. Difficile de comprendre l’éviction d’un ouvrage dont le style, l’intrigue et ces traits d’esprit incisifs constituent un remarquable récit se démarquant radicalement de la médiocre production de polars helvétiques que les médias romands ne cessent de mettre en avant.

     

    Milliardaire aussi excentrique qu’irrévérencieux, Matteo Di Gennaro dégueule tripes et boyaux dans un canal de la belle Sérénissime où flotte une odeur d’algue pourrie qui n’est pas sans lui rappeler celle émanant du corps de son amant, le beau Fabrizio, qui repose désormais à la morgue après avoir mariné dans les eaux de la lagune. Un instant de faiblesse passager, puisqu’il découvre rapidement que la thèse du suicide est aussi vraisemblable que la légende de saint Georges terrassant le dragon. Bien décidé à débusquer l’enfoiré qui a trucidé son amant, Matteo va rapidement mettre à jour les turpitudes de quelques moines bibliothécaires ainsi que les petites combines d’un taulard séjournant dans l’une des prisons de la Giudecca jouxtant sa propriété tout en assenant ses quatre vérités au lecteur qui n’en demandait pas tant.

     

    Frédéric Dard pour l’humour, Hugo Pratt pour les balades sur la lagune, on ne peut guère s’empêcher de penser également au fameux roman Le Nom De La Rose d’Umberto Eco au gré de ces quelques scènes se déroulant notamment dans la bibliothèque d’un monastère recelant des ouvrages anciens, ceci d’autant plus qu’un des livres devient la clé d’une énigme qui n’épargne guère l’obscurantisme religieux.

     

    Point d’ancrage fondateur du récit, l’eau devient l’élément commun d’une ville qui se désagrège et d’un homme qui se décompose. La beauté s’efface tout comme le souvenir. Matteo Di Gennaro ne peut se résoudre à l’accepter quitte à dégueuler sa colère et sa révolte. Ainsi Voir Venise Et Vomir, brève et fulgurante farce noire nous entraîne dans le sillage d’un narrateur qui s’érige en justicier pourfendeur de la bêtise et de l’ignorance tout en sillonnant avec son motoscafo la région de l’île de la Giudecca dont le nom prédestiné servira de conclusion à ce brillant récit célébrant l’amour dans tous ses genres, bien loin des baisers chastes et des légères caresses édulcorées.

     

    Au moyen d’une écriture vive et acérée, Antonio Albanese adopte un style détonant avec ces diatribes hilarantes que son insolent héros adresse à tout va au lecteur qu’il prend à partie au fil de considérations à la fois acides et arbitraires. Mais au-delà de ces instants cocasses, il faut distinguer avec Voir Venise Et Vomir, un roman érudit qui se distancie de la ville musée qu’est devenue Venise pour nous inviter dans la périphérie d’une envoûtante région qui recèle quelques trésors cachés. Ainsi, loin d’être des digressions, les apartés du narrateur concernant les jardins et l’architecture sont une forme d’hommage que l‘auteur tient à rendre en évoquant la beauté insoupçonnée de ces îles méconnues, tout en s’affranchissant des clichés et des décors maintes fois évoqués au gré des œuvres célébrant Venise.

     

    Trop licencieux, trop amoral et finalement trop immoral, un roman comme Voir Venise Et Vomir ne peut guère susciter l’adhésion de tout un jury mais parviendra à séduire, sans nul doute, le lecteur averti désireux de s’offrir un voyage atypique sur les eaux troubles de la lagune.

     

    Antonio Albanese sera présent lors du festival Lausan'noir qui aura lieu du vendredi 27 octobre au dimanche 29 octobre 2017. Il dédicacera ses romans le samedi 28 octobre de 16h00 à 17h30.

     

    Antonio Albanese : Voir Venise Et Vomir. Editions BSN PRESS 2016.

    A lire en écoutant : The Sky Is Crying de Gary B.B. Coleman. Album : Too Much Week End. Ichiban 1992.