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04. Roman noir - Page 62

  • François Médéline : Les Rêves de Guerre. "Lire rend moins con"

    françois médecine, les rêves de guerre, la manufacture des livres, « Lire rend moins con » c’est avec cet aphorisme de Claude Mesplède que l’on pourrait débuter cette chronique consacrée au dernier roman de François Médéline, Les Rêves de Guerre. Il y a comme ça dans le paysage littéraire des ouvrages qui vous échappent. Et malgré toute la bonne volonté que vous y apportez, il faut bien admettre que l’on ne parvient pas toujours à saisir le sens du récit vers lequel certains auteurs veulent entrainer le lecteur. Lire rend peut-être moins con, mais donne parfois l’impression de l’être toujours un peu. Roman iconoclaste ou récit brillant, Les Rêves de Guerre fait partie de ceux-là.

     

    Michel Molina est un flic atypique qui dirige un groupe de la SRPJ de Lyon. La quiétude des bord du Léman et son charmant petit village d’Yvoire qui l’a vu naître, tout cela est désormais loin derrière lui jusqu’au jour où il reçoit deux coupures de presse relatant le parcours d’un simple d’esprit de la région, condamné pour le meurtre d’un ami d’enfance et qui, après vingt ans de placard, s’empresse de tuer le frère de la victime. Mais autour de ces deux faits divers tragiques, Molina sait parfaitement que la version des journaux ne reflète pas toute la vérité. Accompagné du « Vieux », flic revêche et alcolo, Michel Molina va retourner sur les lieux de son enfance pour mettre à jour les magouilles de cette bourgeoisie provinciale. Amours défunts, sectes solaires, combines financières et politiques, tractations douteuses entre deux pays voisins, Michel Molina va surtout mettre à jour les secrets liés à sa jeunesse et à sa famille peu ordinaire composée d’un frère truand international désormais en cavale et d’une mère mystérieuse dont il découvre le passé par le biais du texte d’un écrivain mythique qui porte le même nom que lui. Du bordel du camp de la mort de Mauthausen aux eaux troubles du Léman, François Médéline interroge la mort, la vengeance et surtout cet irrépressible besoin d’écrire.

     

    Que l’on ne s’y trompe pas, outre le fait d’être tous un peu con, il faut comprendre que Les Rêves de Guerre est un roman spécialement destiné à malmener le lecteur. C’est un récit baroque, chaotique, surchargé de fioritures dont certaines s’avèrent inutiles. Il y a trop de trop dans ce récit. Trop d’intrigues parallèles, trop de styles différents, trop de questions, trop de réponses, trop de références. On s’y perd. C’est très souvent brillant, parfois pompeux et très rarement ennuyant. Le tout est déconcertant, c’est le moins que l’on puisse dire.

     

    Je vous laisse tout d’abord vous attarder sur la couverture du livre. Elle est magnifique. Le portrait d’une femme du ghetto de Varsovie prise par le photographe personnel de Hitler. Ce visage souriant qui se ferme au cliché suivant, illustre l’ambivalence qui résonne tout au long du livre de François Médéline. C’est probablement une Natacha, personnage central du roman.

     

    En guise d’introduction les cinq premières pages au style aussi insolite qu’artificiel nous présente un trio maudit, composé de deux hommes et d’une femme, s’évadant du camp de la mort de Mauthausen. Un style qui n’appartient pas à François Médéline, mais à l’un de ses personnages dont il nous livre des extraits de son roman culte. On oscille entre l’agacement et l’émerveillement pour finalement se laisser entrainer dans ce déferlement de mots disparates chargés d’émotions. Le retour à la normal est relatif puisque le style de l’auteur reste déconcertant avec cette propension surprenante à décliner le passé sur le mode du présent. On évolue principalement dans les années 80 que François Médéline parvient à nous restituer avec une belle justesse que ce soit par l’entremise de la musique, des nouvelles diffusées par les médias et surtout la fameuse Citroën CX. Une belle écriture très bien travaillée nous permet de découvrir des protagonistes atypiques évoluant dans une atmosphère qui évoque les films de Guillaume Nicloux. On appréciera donc ces seconds couteaux comme le « Vieux » flic qui rappelle un Bérurier à l’âme plus sombre. Le personnage principal n’est malheureusement pas dépourvu de clichés. Un flic rebelle qui fume et deal du haschich, franchement on a vu mieux et surtout plus original. Le côté borderline reste également très convenu. Et puis il y a ce romancier énigmatique qui nous livre dans une interview d’Apostrophe sa vision  alambiquée, parfois conflictuelle du monde littéraire qu’il méprise dans des envolées délirantes. Sans servir le récit, ce passage ostensiblement pompeux semble parfois refléter le point de vue de l’auteur qui se dissimule derrière les propos de son personnage.

     

    Alors bien sûr, on me dira que je suis trop con pour avoir saisi derrière ce texte chaotique toute la quintessence du génie de l’auteur, la perspective du bien et du mal, la puissance d’un final onirique qui donne son titre au livre, des personnages qui rendent hommage à l’univers de Bialot. Et puis Emile Verhaeven, Juan Ramon Jiménez, Les Nocturnes de Chopin et même Nietzsche. Un étalage culturel éblouissant qui devient finalement trop indigeste.

    Avec Les Rêves de Guerre, je me suis perdu dans un roman troublant, déstabilisant où le talent de l’auteur se disperse dans une mise en scène qui oscille entre le sublime et le grotesque. Un livre puissant qui manque parfois de tenue mais qui mérite d’être découvert car même si vous n’en maîtrisez pas tous les tenants et aboutissants, il est absolument certain qu’il vous rendra un peu moins con. 

     

    François Médéline : Rêves de Guerre. Edition La Manufacture de Livres 2014.

    A lire en écoutant : Gorecki - Symphony No. 3 : III. Lento - Cantabile semplice.                             David Zinman, Dawn Upshaw & London Sinfonietta. Nonesuch Classique 1998.                       

     

  • JOSEPH INCARDONA : DERRIERE LES PANNEAUX IL Y A DES HOMMES. SOUS LE BITUME, L'ENFER.

    Service de presse.

     

    joseph incardona,derrière les panneaux il y a des hommes,éditions finitudeDepuis que j’anime ce blog, je me permets de n’accepter que très rarement des services de presse pour des maisons d’éditions, ce qui réduit quelque peu la possibilité de m’infliger des lectures insipides, voir même désagréables. Mais il y a parfois derrière cette démarche une véritable volonté de défendre un auteur et de faire en sorte que l’ouvrage publié bénéficie d’un écho plus conséquent. Une démarche d’autant plus louable pour des petites maisons d’éditions qui prennent de véritables risques en publiant des écrivains qui ne bénéficient pas toujours de la visibilité qu’ils seraient pourtant en droit de mériter. L’un des avantages du service de presse c’est de découvrir des romans que l’on n'aurait, à priori, pas sélectionner en musardant dans les librairies. Je pense que cela aurait été le cas avec le dernier ouvrage de Joseph Incardona, Derrière les Panneaux il y a des Hommes. Et ça aurait été bien dommage.

     

    Sur les aires de repos des autoroutes on croise des serveurs, des cuistos, des caissiers et des cantonniers. On y aperçoit également des gendarmes, des gérants, des routiers et des prostituées. Tout un univers clos, un peu mystérieux que l’on côtoie sans trop y faire attention lorsque l’on emprunte cette longue bande d’asphalte qui nous aspire avant de nous recracher le plus rapidement possible vers notre destination. Un univers fonctionnel où le mouvement et la vitesse sont de mise. Sur ces aires d’autoroutes, il y a parfois un père en bout de course qui traîne sa triste carcasse au cœur de ce microcosme. Il a tout abandonné et campe dans sa voiture en s’obstinant à rechercher celui qui a enlevé sa petite fille. Six mois déjà qu’il erre, patiente et observe tout ce petit monde afin de retrouver ce prédateur. Un homme en déshérence qui se prend à espérer à nouveau lorsqu’il apprend qu’une autre fillette vient de disparaître. Finalement il n’y a peut-être rien de plus vrai lorsque l’on dit que le malheur des uns fait le bonheur des autres.

     

    D’emblée, il faut dire que Derrière les Panneaux il y a des Hommes est un thriller pas tout à fait comme les autres. Bien sûr qu’il y a du rythme, des phrases courtes affutées comme des lames de rasoir, du suspense. C’est une histoire d’enlèvement, de traque et de tueur qui peut sembler de prime abord extrêmement convenue. On aurait tord de rester sur ces apparences car Joseph Incardona possède suffisamment de talent pour emmener le lecteur vers d’autres horizons que ceux auxquels il peut s’attendre. Le style elliptique et extrêmement visuel n’est pas au service du suspense, loin s’en faut car c’est par le prisme de ces longues énoncées de détails, d’anecdotes et de faits de société que l’on perçoit les perspectives de chacun des personnages. Tout au long du récit, l’auteur dresse le portrait sans fard de protagonistes vulnérables qui évoluent dans un univers complètement déshumanisé qui les renvoie ainsi à leur propre humanité. Seul un tueur froid et amoral peut s’y complaire. C’est peut-être pour cette raison d’ailleurs que l’auteur ne s’attarde pas trop sur les aspects sordides de l’intrigue. Il nous épargne ainsi tout un pan aussi convenu que fastidieux propre aux thrillers mettant en scène des tueurs en série pour se concentrer principalement sur les personnages secondaires qui hantent cet univers si particulier des autoroutes. Il n’y a pas de père ou de mère courage dans ce roman. Il n’y a pas de super flic ou de tueur machiavélique, mais des hommes et des femmes ordinaires, parfois un peu trop caricaturaux, qui se débattent dans un univers de bitume surchauffé dont ils ne peuvent pas s’extraire. Une vision de l’enfer ordinaire finalement.

     

    C’est paradoxalement en installant une chronique ordinaire autour d’un événement extraordinaire que Joseph Incardona nous livre un récit oppressant où la sensation de malaise est permanente. Thriller atypique doublé d’une satyre sociale sans concession, Derrière les Panneaux il y a des Hommes saura séduire les lecteurs exigeants.

     

    Joseph Incardona : Derrière les Panneaux il y a des Hommes. Editions Finitude 2015. 

    A lire en écoutant : Without You I Am Nothing interprété par David Bowie & Placebo. Single. Elevator Music 1999.

     

  • Nicolas Mathieu : Aux Animaux la Guerre. Chronique de la déshumanisation ordinaire.

    Capture d’écran 2015-03-29 à 12.29.53.png« Le bon roman noir est un roman social, un roman de critique sociale, qui prend pour anecdote des histoires de crimes »

    Manchette

     

    Après Pauvres Zhéros de Pierre Pelot, restons dans les Vosges mais en effectuant un bon d’une trentaine d’années dans une région désormais minée par les fermetures d’usine et les licenciements. Car c’est dans cet univers moribond que nous entraine Nicolas Mathieu avec Aux Animaux la Guerre qui prend pour cadre une usine vacillante dont il chronique les différentes étapes d’une mort programmée.

     

    Martel est dans une sale posture. Ouvrier et délégué syndical de l’usine Vélocia il s’est endetté lourdement en puisant dans la caisse du Conseil d’Entreprise tout en espérant pouvoir éponger sa dette à plus ou moins long terme. Mais avec la fermeture de l’usine et l’examen des comptes qui va avoir lieu très prochainement, le temps est désormais compté. Alors il va peut-être falloir accepter la proposition de Bruce, le colosse bodybuildé, vaguement intérimaire à l’usine, vaguement dealer, dont la plupart des neurones ont été calciné par la consommation de produits dopants et une légère addiction à la cocaïne. Le job est plutôt simple puisqu’il consiste à enlever à Strasbourg une prostituée en main de caïds mafieux pour le compte de deux truands locaux avec qui Bruce est en cheville.  Dans un climat de travail délétère où la solidarité ouvrière n’est désormais plus qu’un lointain souvenir on se débrouille désormais comme on peut pour survivre. Ce n’est pas Rita, l’inspectrice du travail, vaguement désabusée, qui vous dira le contraire, même si ses mornes journées sortent quelque peu de l’ordinaire depuis qu’elle a recueilli une jeune fille qui courait, quasiment dénudée, dans la forêt vosgienne.

     

    Ayant pour décor une région minée par le cataclysme des licenciements en cascade, Nicolas Mathieu nous invite à travers la voix de ses protagonistes à partager le marasme et la désillusion qui rythment le quotidien d’hommes et de femmes ordinaires qui font ce qu’ils peuvent pour survivre. Avec la fermeture d’une usine et l’enlèvement d’une jeune fille, l’auteur allie la chronique sociale au fait divers pour nous livrer un roman noir d’une belle singularité qui réjouira les lecteurs les plus blasés. Chaque chapitre se concentre sur le point de vue d’un des nombreux personnages du roman sans se soucier de l’aspect temporel des événements qui surviennent au fil du récit offrant ainsi une tonalité originale et surprenante pour un texte tout en maîtrise.

     

    Si Aux Animaux la Guerre est d’apparence classique, Nicolas Mathieu n’hésite pas à casser les codes du genre afin de fourvoyer le lecteur trop prompt à tirer des conclusions hâtives au fur et à mesure de l’avancée du récit. L’auteur se concentre sur certains personnages pour en délaisser d’autres qui ne connaîtront leur destin que par le biais de notre imagination ou de notre esprit de déduction. Le grand talent de l’auteur c’est d’avoir construit un récit où le hasard joue un grand rôle sans être forcément au service de l’histoire.

     

    Aux Animaux la Guerre n’est pas un plaidoyer larmoyant sur la fin du monde ouvrier. On l’apparenterait presque à un récit social analytique qui nous présente les modes de pensées des différents acteurs sociaux qui partagent la destinée d’une usine avec en toile de fond cette vague libérale assassine qui met en avant le profit et la rentabilité au détriment de l’humain à qui il ne reste plus que la résignation ou la révolte tellement vaine qu’elle vire parfois à la sauvagerie animale. C’est  finalement cette déshumanisation qui anime le récit de Nicolas Mathieu en mettant en avant les perspectives incertaines de ses protagonistes qui tenteront par tous les moyens de se tirer de leurs situations si précaires.

     

    "Le feu passe au vert et elle redémarre lentement. La silhouette de la Saab devient comme une bande noire sur les vitrines sans lumière. Un matin comme celui-là, à l’aube, elle a cru voir Martel. C’est impossible bien sûr. Elle rentre chez elle, elle va dormir, demain c’est lundi, une grosse journée. Un accident dans une papeterie, un mec presque mort. Tout le monde est désolé. Elle monte le son. Elle n’est pas triste. Elle persévère."

    Nicolas Mathieu - Aux Animaux la Guerre.

     

    Cruel, parfois abject, Aux Animaux la Guerre est un conte noir qui n’épargnera personne et balaiera toutes les belles lueurs d’espoirs qui jalonnent ce roman sans concession.

     

    Nicolas Mathieu : Aux Animaux la Guerre. Actes Sud/Actes Noirs 2014.

    A lire en écoutant : Malédiction d’Alain Bashung. Album : Passer le Rio Grande. Barclay 1986.

  • PIERRE PELOT : PAUVRES ZHEROS. CRUELS PAUMES.


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    Voyage au Bout de la Nuit est l’un des premiers ouvrages classiques illustré par un auteur de BD. Il s’agissait d’une association entre les maisons d’éditions Gallimard et Futuropolis. De cette union surprenante est issu un ouvrage somptueux mis en image par l’immense Tardi que l’on ne présente plus. Depuis, d’autres auteurs se sont engouffrés dans la brèche avec le concours notamment des éditions Rivages et Casterman qui ont mis en place, en 2008, une série de BD adaptant les romans noirs et les romans policiers issus de l’illustre collection dirigée par François Guérif. Avec Rivages/Casterman/Noir vous découvrirez Winter’s Bone (Daniel Woodrell) mis en image par Romain Renard ; Nuit de Fureur (Jim Thompson) et Le Dahlia Noir (James Ellroy) mis en scène par Matz et Nymann. Parmi ces adaptations graphiques, il y a Pauvres Zhéros de Pierre Pelot brillamment mis en scène par Baru, un autre grand nom de la BD.

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    Autant le dire tout de suite, des héros vous n’allez pas en trouver beaucoup dans Pauvre Zhéros. Par contre des zéros, minables et enfoirés en tout genre ce n’est pas ce qui manque dans ce roman que l’auteur a publié en 1982 dans la collection Engrenage, aujourd’hui disparue. C’est donc à l’occasion de son adaptation en version BD que les éditions Rivages ont eu la bonne idée de rééditer cette perle du roman noir français.

     

    Dans un gros bourg des Vosges, les habitants sont en émoi suite à la disparition de Joël un enfant trisomique de 6 ans qui s’est perdu lors d’une promenade en forêt. Responsable de la sortie alors qu’elle n’avait  pas les compétences, l’aide-soignante Sylvette va probablement servir de bouc émissaire pour protéger les membres de la direction de l’hospice. A moins que Nanase ne retrouve le petit Joël. C’est qu’il en veut le bougre pour faire bonne figure dans les journaux et se faire mousser dans le rade qu’il fréquente à longueur de journée. Il serait d’ailleurs temps qu’on arrête de le traiter de feignant et de bon à rien le Nanase et surtout qu’on arrête de prétendre qu’il aurait tenté de fourguer sa cousine vaguement débile à une bande de maquereaux marseillais. Mais personne n’est dupe. Surtout pas Mannucci, le fiancé de Sylvette qui en aurait des choses à dire sur l’orphelinat où il a passé 14 ans de sa vie à se faire maltraiter. Et si on ne l’écoute pas, alors tant pis si sa colère explose. Au propre comme au figuré !

     

    Pour expliquer la genèse de Pauvre Zhéros, l’auteur raconte qu’en rendant visite à sa femme qui venait d’accoucher il a entendu des cris provenant d’un soupirail et s’est aperçu qu’il s’agissait d’un enfant de l’orphelinat qui jouxtait la maternité. Le gamin suppliait qu’on le laisse sortir de son cachot. Alors en rentrant chez lui, Pierre Pelot a entamé l’écriture de Pauvre Zhéros en balançant toute sa colère, sa rage et sa souffrance dans un tourbillon de mots et de phrases qui malmèneront les lecteurs encore longtemps après avoir achevé la dernière phrase de ce roman explosif.

     

    Il n’y a rien de poignant dans ce roman brutal qui vous plonge dans un monde rural calme et froid tout à la fois qui peu à peu prend la forme d’un conte cauchemardesque où les personnages ordinaires se transforment en monstres cruels guidés par la colère, la lâcheté et la survie. Une succession de scènes d’une violence crue relance régulièrement ce récit qui ne compte aucun temps mort. L’auteur ne cède pourtant pas à la fascination morbide d’une violence qu’il draine avec maestria dans une économie de mot qui accentue l’aspect dramatique de cette histoire cruelle.

     

    pierre pelot,baru,pauvres zheros,rivages noir,casterman,vosges,roman noirCe n’est qu’après avoir lu le roman que vous pourrez vous imprégner de l’adaptation de Baru qui est parvenu à restituer toute la noirceur du roman de Pierre Pelot. L’un des grands talents de Baru c’est de nous livrer des planches qui se passent du texte tant le dessin est suffisamment explicite. Habitué des histoires dans le milieu rural, le dessinateur ne pouvait qu’exceller dans cette adaptation qui est l’une des meilleurs de la collection.

     

    La bêtise, l’ignominie et la lâcheté sont les traits de caractères principaux de ces Pauvres Zhéros qui vous feront froid dans le dos en suivant leurs trajectoires minables bâties sur la peur, la colère et la violence. Un roman taillé à coups de burin !

     

    Pierre Pelot : Pauvres Z'héros. Editions Rivages Noir 2008.

    Pierre Pelot/Baru : Pauvres Zhéros. Editions Rivages/Casteman/Noir 2008.

    A lire en écoutant : Chat d’Alain Bashung. Album : Passer le Rio Grande. Barclay 1986.

     

     

  • Franck Bouysse : Grossir le Ciel. Le silence de la terre.

    franck bouysse, grossir le ciel, la manufacture de livres, raymond depardonC’est le terroir ou la région qui imprègne parfois les pages des romans noirs d’une force peu commune où la puissance du langage immerge le lecteur dans des atmosphères aux teintes poétiques et inquiétantes.  En France, peut-être plus qu’ailleurs où la culture de la terre reste encore une des valeurs emblématiques du pays il y a toute une série d’auteurs qui abordent l’aspect rural de ces contrées pour nous offrir des ouvrages d’une rare intensité où l’émotion côtoie la tension de personnages en ruptures. Dans ce courant littéraire que l’on pourrait qualifier de rural writing, vous découvrirez Pascal Dessaint, Séverine Chevalier pour n’en citer que quelques un. Et puis il faut désormais compter sur Franck Bouysse qui nous livre un splendide roman intitulé Grossir le Ciel.

     

    Les Doges, c’est un lieu-dit rugueux et enneigé, fait de silences où quelques hommes solitaires partagent une rude existence au coeur de cette région reculée des Cévennes. Les Doges ce sont Abel et Gus, deux paysans taciturnes qui croisent la destinée de leurs exploitations au rythme de la terre et du bétail qui cimentent cette amitié bancale. Dans ce décor hivernal, il y a des coups de feu qui résonnent et qui effraient les grives, des traces de pieds nus et du sang dans la neige. Parce que Les Doges, ce sont aussi des secrets enfouis, des regrets que l’on tait et des paroles que l’on ne sait pas offrir. Remué on ne sait trop pourquoi par le décès de l’Abbé Pierre, Gus, accompagné de son fidèle chien Mars, va peut-être bien finir par découvrir ce qui se trame du côté de la ferme d’Abel.

     

    franck bouysse,grossir le ciel,la manufacture de livres,raymond depardonAvec Grossir le Ciel, Franck Bouysse restitue l’ambiance moribonde de ce monde terrien en déshérence que Raymond Depardon capta si bien tout au long de sa trilogie de Profils Paysans. D’ailleurs l’auteur rend un hommage appuyé au photographe documentariste qui semble avoir photographié la mémé de Gus. Frank Bouysse nous livre un texte évocateur d’une sobre puissance, tout en retenue à l’image de ces forçats de la terre qui hantent ces paysages silencieux des Cévennes. Dans ce monde en voie de disparition où la relève brille par son absence, il y a cette mort lente et silencieuse, presque sous-jacente qui ponctue les pensées de ces protagonistes vieillissants qui ne savent plus que faire de cette terre si précieuse que les anciens leur ont confiés. Au détour de chacune des  pages, on peut percevoir l’odeur forte du bétail, de l’humus et du fourrage, le parfum glacé de la neige et les effluves acides de la peur et des regrets. Gus et Abel sont des hommes en fin de course, broyés par le rythme inusable des saisons qui s’enchaînent. Mais outre le fait de dépeindre un univers avec une belle justesse, Franck Bouysse, installe au fil du récit une tension qui s’accentue de pages en pages sans que l’on ne puisse deviner où tout cela va nous mener. Un final onirique plonge définitivement le lecteur dans ces paysages de neige et de roches parsemés de forêts tout aussi silencieuses que les protagonistes qui parcourent l’histoire.

     

    Outre le contenu, on appréciera le soin qu'a apporté la maison d'édition pour illustrer la maquette du livre avec cette photo qui sublime l'atmosphère désuète de ce monde rural à l'agonie.

     

    Dans ce roman terrien, Grossir le Ciel c’est un titre évocateur qui trouvera toute sa signification dans les dernières lignes d’un texte puissant et poignant tout à la fois que vous n’oublierez pas de sitôt. Franck Bouysse : retenez bien ce nom !

     

    (Photo : Raymond Depardon : Paul Argaud, le paysan regardant la retransmission de la cérémonie d'enterrement de l'Abbé Pierre)

     

    Franck Bouysse : Grossir le Ciel. Editions la Manufacture de Livres 2014.

    A lire en écoutant : Into My Arms : Nick Cave & The Bad Seeds – Album : Best of. Mute Records 1998.