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  • LEONARDO PADURA : OURAGANS TROPICAUX. LES REPROUVES.

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    Il est souvent question d’exil dans ses romans, alors qu’il a fait le choix de rester à Cuba, ce qui fait de lui l’un des grands romanciers de La Havane dont l’œuvre, critique à l’égard d’un régime autoritaire, a été traduite dans plus d’une trentaine de langues, lui conférant ainsi le statut de star de la littérature hispanique. Mais malgré l’obtention de la nationalité espagnole, il ne saurait être question pour Leonardo Padura de quitter son quartier populaire de Mantilla, où il a vu le jour et où il vit toujours, tout comme son double de papier, Mario Conde, un lieutenant de police qui apparaît au début des années 90, tout d’abord dans le cycle des quatre saisons de La Havane, avant d’évoluer au gré de ses enquêtes à travers les décennies.
    On observera ainsi un parcours professionnel changeant car après avoir démissionné de la police, cet amateur de cigares, de rhum et de bonne chère deviendra bouquiniste, spécialiste de livres précieux, tout en endossant la fonction de détective privé amateur, presque à son corps défendant, alors qu’il aspire à se lancer dans l’écriture. Et ce qui émerge des dix enquêtes de Mario Conde, c’est une écriture à la fois érudite et poétique, imprégnée de nostalgie, où l’histoire du pays se conjugue à une intrigue subtile permettant d’aborder des thèmes sensibles, voire  tabous, qui sont le reflet de la société cubaine que Leonardo Padura dépeint avec la sagacité qui le caractérise.
    C’est sans doute pour cette raison que ce romancier adulé demeure en retrait des mondanités cubaines. Les autorités font en sorte de ne lui accorder que très peu d’attention, ce qui fait qu’il n’apparaît quasiment pas dans les médias du pays, sans pour autant avoir subi l’ostracisme que les artistes ont vécu durant la période des années 70. Et c’est justement de cette marginalisation durant cette époque trouble dont il est question dans Ouragans Tropicaux, dixième enquête de Mario Conde qui va également se pencher sur la trajectoire d’Alberto Yarini y Ponce de León, une personnalité historique cubaine qui s’est fait connaître en tant que dandy et proxénète extrêmement populaire, et qui envisageait de se lancer en politique pour devenir président de la toute jeune république de Cuba, au début du XXe siècle.

     
    leonardo padura,ouragans tropicaux,éditions métailié,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,roman noir,roman policier,littérature cubaine,chronique littéraire,lecture 2026,retour de lecture,littérature noireEn 2016, c’est l’effervescence qui anime La Havane avec l’arrivée prochaine du président Barack Obama, suivie d’un concert des Rolling Stones, d’un défilé Chanel et de toute une cohorte de touristes qui ont déjà pris possession de la capitale cubaine. Mais pour Mario Conde, éternel pessimiste, cet enthousiasme s’apparente plutôt à un de ces ouragans tropicaux qui secouent l’île sans que rien ne change véritablement. Quoi qu’il en soit, ses anciens collègues policiers, débordés par les préparatifs d’un tel événement, vont faire appel à lui pour les aider à résoudre une affaire de meurtre dont la victime n’est autre qu’un haut fonctionnaire de la culture, véritable censeur du comité révolutionnaire. Autant dire que l’affaire est sensible et que ce ne sont pas les mobiles qui manquent, eu égard à tous les artistes qu’il a tourmentés et qui deviennent ainsi des coupables potentiels, dont Mario se sent davantage proche que du défunt dont il distingue les agissements odieux.
    Et tandis qu’il progresse dans ses investigations, un texte prend forme sur sa machine à écrire. En 1910, alors que la comète de Halley menace de s’abattre sur la Terre, c’est un tout autre ouragan tropical qui anime les quartiers populaires de la capitale : il s’incarne autour du conflit entre proxénètes français et cubains avec, à la tête de ces derniers, Alberto Yarini. Ce jeune et digne notable, tenancier de bordels huppés, semble prêt à se présenter comme candidat à l’élection présidentielle de la République de Cuba qui vient de voir le jour. Se peut-il que l'on trouve des liens entre ce passé sulfureux et ce présent trouble qui gangrène la société cubaine ?
     
     
    C'est toujours un immense plaisir de retrouver Mario Conde, sexagénaire désabusé mais au tempérament généreux, comme en témoignent ses trop rares et solides repas qu’il partage avec ses amis. Il est le véritable passeur de cet univers cubain que Leonardo Padura décrit avec une immense somme de connaissances de l’histoire du pays, et plus particulièrement de La Havane. Il décline son récit entre le passé et le présent afin de mettre subtilement en exergue les dérives sociales qui laminent cette île où la misère se conjugue avec l’espoir.
    C’est cette double trame narrative que l’on retrouve dans Ouragans Tropicaux, avec une mise en abyme vertigineuse. On y découvre le texte de Mario Conde qui s’est enfin lancé dans l’écriture, et dont l’intrigue s’articule autour d’un lieutenant de police enquêtant sur le meurtre de deux prostituées. Cela va l’amener à côtoyer Alberto Yarini, figure historique et quelque peu sulfureuse régnant sur le monde de la prostitution durant la première décennie du siècle passé.
    Mais l’écriture ainsi que le commerce de livres précieux ne rapportant pas grand-chose, Mario Conde va devoir gérer la sécurité d’un établissement sélect de la ville, tout en enquêtant sur la mort de ce haut fonctionnaire de la culture qui s’est acharné sur les artistes ne rentrant pas dans le rang de l’idéologie révolutionnaire. C’est d’un autre exil dont il est question à mesure que l’on progresse dans les investigations devenant le prétexte pour le romancier d’évoquer le parcours de ces créateurs, notamment peintres ou poètes, qui subissent l’avanie d’un gouvernement autoritaire les empêchant d’exercer leur art, ce qui équivaut à une exécution sociale. Mais il s’agit d’une époque révolue  pour bon nombre de citoyens qui voient, avec l’arrivée d’un président américain sur le sol cubain, un espoir d’ouverture auquel Mario Conde ne croit guère et qui mesure chaque soir, en fréquentant le restaurant de luxe qui l’emploie, le fossé séparant l’élite privilégiée du citoyen lambda qui lutte en permanence pour joindre les deux bouts. Autant dire que l’on apprécie la richesse d’un texte généreux, imprégné de nostalgie et de doute, émanant de cet homme vieillissant qui s’inquiète du départ de sa compagne devant se rendre en Italie pour visiter sa famille et qu’il ne peut accompagner, faute de moyens.
    Il y a donc cette vulnérabilité qui émerge de l’ensemble d’une intrigue au souffle exalté où l’on accompagne Mario Conde et son entourage, dont certains disparaissent à mesure que le temps passe, véritable fil conducteur de ce roman poignant qui nous immerge dans l’atmosphère chaleureuse et mélancolique de cette île de Cuba chargée d’histoires, que Leonardo Padura retranscrit avec le style incomparable et la virtuosité qui le caractérisent.
     

    Leonardo Padura : Ouragans Tropicaux (Personas Decentes). Editions Métailié 2023. Traduit de l'espagnol (Cuba) par René Solis.

    A lire en écoutant Like A Hurricane de Neil Youg & Crazy Horse. Album : Weld (Live). 1991 Reprise Records.

  • EUGENIA ALMEIDA : l’ECHANGE. LES GRAVISSIMES.

    IMG_3625.jpegOn reste impressionné chez Métailié par l’importance de la présence d’auteurs sud américains qui se sont aventurés sur les terrains sombres du mauvais genre et qu’ils seraient vains de citer, tellement ils sont nombreux, ce qui nous a permis de découvrir des territoires méconnus que ces romanciers ont défriché pour notre plus grand plaisir. Dernière trouvaille en date qui a défrayé la chronique avec une première incursion particulièrement réussie au sein de la collection noire de la maison d’éditions, il y avait La Casse (Métailié 2024) de l’autrice argentine Eugenia Almeida qui bousculait les codes du genre au fil d’une narration singulière qu’elle déclinait avec cette écriture aux intonations poétiques renforçant l’aspect âpre d’un texte imprégné d’une violence abrupte. Cette violence n’a rien d’anodine chez Eugenia Almeida et fait écho à son pays dont elle dépeignait déjà les vicissitudes dans ces précédents romans à l’instar de L’Echange où l’on retrouve ce style exceptionnel qui nécessite une certaine attention nous permettant de nous immerger dans cette atmosphère où le spleen côtoie l’intensité d’éclats dune fureur soudaine et mortifère. Ainsi, autour d’un fait divers, d’une enquête journalistique qui en découle et d’une psychanalyse étrange, la romancière met à jour les reliquats de cette dictature qui a asservit le peuple argentin de 1976 à 1983 avec son lot d'exactions terribles dont on va percevoir certaines répercussions au détour d’une intrigue vertigineuse.

     

    eugénia almeida,l’échange,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,éditions métailié,littérature sud américaine,lecture 2026,#12pour2026,littérature noireDépêché sur sur les lieux, pour le compte du journal pour lequel il travaille, Martin Guyot découvre sur la grande place de la ville le remue-ménage provoqué par la mort d'une jeune femme qui s'est tirée une balle dans la poitrine. Du commissaire Jury, en charge de l'affaire, il va apprendre que la femme en question a tout d'abord menacé un homme qui sortait d'un bar avant de retourner son arme contre elle tandis qu'il s'éloignait calmement, sans un regard pour elle, alors quelle s'ôtait la vie. Et si la police classe rapidement l'affaire, le journaliste se penche sur le parcours de la victime en examinant ses cahiers et en consultant les archives de journaux auxquels elle s'était intéressée. Néanmoins, malgré l'aspect indéniable du suicide, l'événement semble susciter quelques inquiétudes émanant d'hommes de l'ombre qui deviennent de plus en plus nerveux avec cette sensation pour Guyot d'être suivi tout en se demandant si l'on a pas fouillé dans ses affaires. Mais dépit de la multitude de ces signaux d'alarme dont il ne tient pas compte, le journaliste persiste dans ses recherches quitte à déterrer quelques histoires peu reluisantes de ce passé sombre des années 80 où le pouvoir policier tout puissant orchestrait quelques exactions violentes qu'un ponte à la retraite ne souhaite pas voir resurgir. Un comble pour cet individu dangereux se confiant auprès d'une psychiatre qu'il a prise en affection afin d'évoquer les sentiments qui l'anime.

     

    Avec L’Echange, c’est une atmosphère étrange, presque onirique qui rejaillit d’un texte où les lieux sont incertains tandis que l'époque demeure floue, même si l’on distingue parfois quelques dates au gré des recherches de Martin Guyot, un journaliste meurtri, ou des révélations de Blasco, ce retraité inquiétant qui semble toujours à la manoeuvre depuis l’époque terrible de la dictature dont les relents nauséabonds et tenaces imprègnent quelques personnages menaçants. L’enjeu pour Guyot consiste donc à découvrir ce qui a pu pousser cette jeune femme à commettre cet acte désespéré ainsi que l’identité de l’individu qu’elle a menacé quelques instants auparavant. On observe peu à peu, un glissement vers une fascination obsessionnelle qui entraine le journaliste dans l’intimité de la victime dont il découvre les lieux de vie pour en prendre possession afin de s’imprégner du moindre détail qui pourrait le conduire sur une éventuelle piste que toute une multitude d’hommes de main s’emploient à effacer. On en distingue certains aspects cruels par l’entremise de conversations abruptes laissant entrevoir les actes cruels qu’ils s’apprêtent à commettre ou des basses besognes qu’ils ont effectué pour le compte d’un commanditaire implacable. S'il ne se rend pas véritablement compte des menaces qui pèsent sur lui, Guyot distingue pourtant quelques signes inquiétants ce qui ne l'empêche pas de poursuivre ses investigations en dépit du danger qui rôde autour de lui. Néanmoins, il émane du récit une sensation d'incertitude se conjuguant à un sentiment d'effroi diffus qui va étreindre le lecteur à mesure qu'il progresse dans sa lecture avec même un sensation d'oppression qui transparaît au moment où l'on accompagne Vera Ostots, cette psychiatre à la retraite que Guyot va rencontrer dans le bar où la victime avait ses habitudes et qui recueille à son corps défendant quelques confessions effroyables. Ainsi Eugenia Almeida met en place, par petites touches une intrigue sombre et absolument terrifiante où l'on distingue peu à peu les arcanes d'une officine obscure de cette dictature d'autrefois dont le venin insidieux continue à décimer certains membres de la communauté qui ne peuvent se détacher de ce passé que d'autres s'emploient à dissimuler à tout prix. Tout cela se met en place au gré d'une intrigue à la fois habile et subtile où il convient de capter les éléments qui apparaissent peu à peu tout d'abord comme un ensemble flou mais dont le réglage de la focale qu'Eugenia Almeida met en place va nous permettre de distinguer une vérité horrifiante qui vous glace le sang. Un livre saisissant.

     

     

    Eugenia Almeida : L’Echange (La Tensión Del Umbral). Collection suite hispano-américaine/Editions Métailié 2016. Traduit de l’espagnol ( Argentine) par François Gaudry.

     

    A lire en écoutant : The Arcane de Dead Can Dance. Album : Dead Can Dance. 2007 4AD Ltd.

     

  • Olivier Truc : Le Premier Renne. Terres rares.

    IMG_0352.jpegOriginaire de la région du Sud-ouest en France, le journaliste Olivier Truc s'installe en 1994 à Stockholm en devenant correspondant de plusieurs radios, hebdomadaires et quotidiens français pour les pays baltes et nordiques. Outre ce rôle de correspondant, il travaille également comme réalisateur de documentaires ayant notamment pour sujet cette fameuse Police des rennes qui sera à l'origine de son premier roman policier Le Dernier Lapon publié en 2012 par les éditions Métailié en suscitant un enthousiasme tant auprès des lecteurs que des critiques avec notamment l'obtention de plus d'une  vingtaine de prix littéraires dédiés au genre. Mais loin de se cantonner dans ce registre du polar en lien avec la culture des Samis dans laquelle il s'est immergé à de nombreuses reprises, on apprécie l'humilité d'Olivier Truc ainsi que son côté journaliste baroudeur qui se penche sur de nombreux autres sujets allant des mouvances d'extrême-droite servant de base pour des scénarios de bande-dessinée tels que On Est Chez Nous (Robinson 2019), aux méandres de l'affaire de l'attentat de Karachi coûtant notamment la vie à 11 ingénieurs français chargés de la mise au point d'un sous-marin dont le gouvernement pakistanais a fait l'acquisition auprès des autorités françaises et dont on découvre les dessous avec Les Sentiers Obscurs De Karachi (Métailié 2022). Et puis, lorsque l'on croise Olivier Truc dans les allées d'un festival de littérature, c'est désormais la guerre en Ukraine qui suscite son attention en tant que journaliste tandis que le romancier nous livre Le Premier Renne, cinquième opus de sa série policière emblématique, mettant une nouvelle fois en scène Nina Nansen et Klemet Nango ces deux enquêteur officiant sur le territoire des Samis. Si comme moi, vous n'avez pas lu les ouvrages précédents, il va de soi que l'on peut aisément appréhender les différents thèmes du récit s'articulant plus particulièrement autour du plus grand gisement de terres rares d'Europe situé à Kiruna en Laponie, ceci même si l'on a cette impression tenace de passer à côté de certains aspects du parcours tant de la norvégienne Nina Nansen que de son partenaire Sami, Klemet Nango nous incitant dès lors à découvrir les autres ouvrages de la série.

     

    Sur les auteurs des Alpes-de-Haute-Provence, Joseph Cabanis, éleveur de brebis, doit faire face à la voracité du loup qui décime son troupeau. Aprés une incursion du prédateur au sein même de sa bergerie, ivre de vengeance, il décide de se rendre en Laponie où on lui a dit qu'il était possible de tuer les loups en toute impunité ce qui s'avérera totalement erroné. Néanmoins, il rencontre Anja, cette jeune femme Sami que son clan a marginalisé en raison de sa forte tête et de son refus de se plier aux règles et à qui l'on a désormais confier le pouvoir d'éliminer clandestinement le moindre animal qui s'en prendrait aux troupeaux de rennes que l'on rassemble afin de procéder au marquage des faons. Mais la région est au prise avec des événements terribles comme ces rennes que l'on a retrouvé morts le long de voie ferrée qui transporte le minerai de fer que l'on extrait de la mine recélant également d'important gisement de terres rares extrêmement convoités. Chargé d'investiguer sur ce qui s'avère être un acte criminel prémédité, Nina Nansen et Klemet Nango, enquêteurs de la police des rennes se retrouve au coeur de conflits qui déchirent les membres du clan Sami qui voient leurs pâturages disparaître au profit des rendements miniers destinés à assurer cet transition énergétique qui a tout de même un prix à payer, celui du sacrifice des terres du pays sur lequel plane cette lumière permanente du solstice d'été qui perturbe les âmes et les esprits. Et puis, comme s'il s'agissait de représailles, il y a cet attentat mettant hors d'usage un tronçon de la voie ferrée qui n'arrange pas les clivages entre autochtones et entrepreneurs bien décidés à exploiter toutes les ressources minières. Une situation explosive qui va exacerber les tensions entre les différents protagonistes bien déterminés à parvenir à leurs fins, quoiqu’il en coûte. 

     

    Englobant des territoires norvégiens, suédois, finlandais et même russes, la Laponie se distingue par son peuple autochtone Samis vivant encore de l'élevage de rennes, véritable pilier de leur économie, même si l'activité est en déclin et dont Olivier Truc, véritable spécialiste de la Scandinavie, dépeint les difficultés par l'entremise de polars qui n'ont rien de nordiques en se déclinant donc autour de cette unité de la police des rennes qui officie réellement sur l'ensemble de la région. Mais au-delà de l'élevage, la Laponie, et plus particulièrement du côté de la Suède, recèle d'importants gisements miniers que le gouvernement exploite avec une absence de retenue, ce d'autant plus que l'on vient de découvrir un gisements conséquent de "terres rares" destinés au technologies vertes en lien avec la transition énergétique. C'est donc sur le thème de cette confrontation entre deux activités diamétralement opposées que se décline Le Premier Renne avec une intrigue prenant notamment pour cadre la ville de Kiruna dont l'exploitation minière à ciel ouvert a laissé place à d'importantes galeries souterraines à plus de 1800 mètres de profondeur causant, outre la pollution conséquente en lien avec l'extraction, d'important affaissement mettant en péril l'intégrité des bâtiments du centre de la localité. Se déroulant durant la période estivale, Olivier Truc, nous entraîne également dans l'univers des Samis durant l'intense période de marquage des faons nous permettant de découvrir la structure sociale des samebys, ces communautés d'éleveurs de rennes aux règles bien établies. Et c'est peut-être là que réside l'intérêt du récit, car si Olivier Truc met en évidence les dérives de l'exploitation minière, il se garde bien d'édulcorer les dysfonctionnements d'une société autochtone émaillée de certaines rivalités et de traditions parfois trop contraignantes. Cet ensemble de discordances sociales et économiques se traduit autour de la personnalité extraordinairement complexe d'Anja, une jeune femme Sami refusant tous compromis quels qu'ils soient en s'inscrivant dès lors dans une logique de révolte qui font d'elle une paria vis-à-vis de son clan dont certains membres la relègue à des tâches occultes destinées à protéger les troupeaux. Prenant une place prépondérante dans le déroulement de l'intrigue, on découvre, au gré de son parcours, l'immensité et la beauté de la taïga, mais également l'atmosphère plus sombre de l'environnement de la mine et de ses environs que le romancier dépeint avec la rigueur qui le caractérise, tout en prenant soin de mettre également en scène la culture ancestrale des Samis dans laquelle la jeune femme va puiser des forces afin de faire face à ses adversaires, secondée en cela par Joseph Cabanis, cet éleveur français au caractère la fois ambivalent et nuancé qui cherche également à trouver un sens à sa vie en se confrontant à un autre univers. Tout cela se met en place au gré d'une série d'investigations menées par le duo de policiers que forme Nina Nansen et son comparse Klemet Nango, un cinquantenaire toujours en quête ses origines Samis dont il ignore certains aspects quant à la trajectoire de son père défunt. Quelque peu relégués en second plan, ces deux enquêteurs vont mener leurs investigations quant à la mort d'un éleveur Sami que l'on a retrouvé non loin de la carcasse d'un loup que l'on a abattu en toute illégalité tandis que la région est en ébullition à la suite du massacre d'un troupeau de rennes attirés délibérément sur les rails avant d'être percutés par un convoi ferroviaire et qui s'ensuit d'un acte de sabotage sur la voie ferrée en guise de représailles. Malgré la diversité des événements et des personnages jalonnant l'intrigue, on aurait tort de croire que le récit va partir dans tous les sens, car Olivier Truc, en narrateur accompli, parvient à mettre en scène, de manière assez habile, les différentes trajectoires de ses protagonistes évoluant dans un cadre qui sort résolument de l'ordinaire mais dont il n'abuse pourtant pas. De fait, il nous livre ainsi un roman tout en sobriété et en maîtrise, mettant en valeur cette culture méconnue de la communauté des Samis qui ne manquera pas de nous fasciner tant dans ses aspects sociaux qu'environnementaux et que l'on prend véritablement plaisir à explorer en compagnie de ces deux agents de la police des rennes que l'on espère retrouver très prochainement.

     

    Olivier Truc : Le Premier Renne. Editions Métailié 2024.

    A lire en écoutant : Cihkosis - Hidden de Maddji. Album : Dobbelis - Beyond.2010 Dat O/S

     

  • HANNELORE CAYRE : LES DOIGTS COUPES. SCENE DE CRIME.

    hannelore cayre,les doigts coupés,éditions métailiéOn peut la lire bien évidemment mais on peut également la voir, puisque Hannelore Cayre apparaît brièvement dans Commis D'Office, film qu'elle a réalisé en 2009 et inspiré de son premier roman au titre éponyme s'inscrivant dans une trilogie mettant en scène Christophe Leibowitz-Berthie, minable avocat commis d'office dont le rôle à l'écran est interprété par Roshdy Zem. Tout cela émane de sa propre expérience professionnelle car  Hannelore Cayre a elle-même officié en tant qu'avocate auprès des instances pénales de Paris tout en entamant une carrière d'écrivain, de scénariste et de réalisatrice parmi les multiples activités qu'elle exerce. Mais que ce soit dans le milieu du cinéma et de la littérature noire, la romancière acquiert une certaine notoriété avec La Daronne (Métailié 2017) obtenant une pluie de récompenses dont le Grand prix de la littérature policière tandis qu'elle est nominée au César pour la meilleure adaptation du film réalisé par Jean-Paul Salomé et  interprété par Isabelle Huppert endossant ce rôle génial d'une traductrice-interprète judiciaire détournant un stock de cannabis afin de le revendre à son compte. Passé plus inaperçu, Richesse Oblige (Métailié 2020) baigne également dans le milieu judiciaire avec quelques connotations historiques et toujours ce même regard féroce chargé de cette ironie saillante et pleine d'esprit. On retrouve d'ailleurs toutes ces caractéristiques avec Les Doigts Coupés dernier roman de Hannelore Cayre s'éloignant du milieu judiciaire pour nous entraîner dans les méandre de cette scène de crime datant de 35'000 ans  et qu'une paléontologue à mis à jour avec la découverte fortuite de cette grotte recelant une sépulture préhistorique. 

     

    C'est le grand moment de la paléontologue Adriane Célarier présentant la découverte de cette sépulture préhistorique, de cette grotte chargée d'histoire avec notamment ses parois recouvertes de pochoirs de mains aux doigts coupés. Mais sera-t-elle capable de restituer ce qu'a voulu transmettre Oli cette femme venue de cette période si lointaine et qui émerge désormais sur les parois de cette caverne ? Que signifie donc ces mutilations qu'elle tient à afficher devant nous tous comme le témoignage d'une injustice d'un autre âge ? Un injustice d'un autre âge vraiment ? Car Oli veut devenir chasseuse alors que cette activité est dévolue aux hommes sous peine d'un châtiment douloureux en cas de transgression. Mais Oli est une femme courageuse qui ne compte pas se soumettre à un dictat liberticide qui n'a absolument aucun sens pour celle qui est éperdument éprise de liberté quitte à bouleverser tout ce carcan patriarcale désuet en commettant le premier meurtre de l'humanité.

     

    Bien éloignée des récits virils et anachroniques de J.-H. Rosnie aîné et de sa fameuse Guerre Du Feu ou des planches tout aussi viriles et fantaisistes d'André Chéret mettant en scène les aventures de Rahan sur des scénarios de Roger Lécureux, Hannelore Cayre se penche sur le thème de la construction sociale au sein d'un groupe de sapiens et plus particulièrement de la place faite aux femmes à cette époque reculée où les tâches sont désormais attribuées en fonction du genre, ceci sur la base d’une anthropologie féministe sur laquelle elle s’appuie pour décliner ce roman noir préhistorique. Mais si la romancière s’inspire de diverses études et autres essais sur le sujet, Les Doigts Coupés se décline sur le parti pris terriblement original du dialogue et du mode pensée contemporain d’Oli, cette femme du fond des âges et personnage central de l’intrigue dont la démarche de liberté et d'affranchissement fait écho à celle d'Adriane Célarier, cette paléontologue devant également s’imposer au sein d’un milieu essentiellement composé d’homme. Ainsi, à partir de la découverte de cette grotte et de la conférence qui en découle, on découvre donc le destin d'Oli sur le registre d'un anachronisme assumé et d'une redoutable intelligence, entrecoupé des interventions de la paléontologue ponctuant les principales étapes de l’existence de cette femme parmi lesquelles figurent cette rencontre avec une tribu de néandertaliens qui va remettre en cause ses convictions ainsi que cette volonté d'afficher ses mutilations sur les parois d'une grotte. Tout cela se décline avec le mordant caractérisant l'écriture de Hannelore Cayre avec quelques pointes d'un humour acide pimentant ce fait divers d'un autre âge prenant une dimension universelle tout en endossant les codes d'un récit d'aventure chargé de tension. Sans jamais tomber dans le grotesque ou la caricature pouvant découler de cette audace narrative, Les Doigts Coupés se révèle être un roman particulièrement brillant, prenant les allures d'une fable obscure destinée à nous interpeller sur la place faite aux femmes ceci depuis la nuit des temps tout en résonnant d'une redoutable manière à cette époque qui est la notre où la découverte des ossements, des fresques et des reliques s'inscrit dans le registre d'une enquête passionnante menée de bout en bout d'une manière magistrale. 

     

    Hannelore Cayre : Les Doigts Coupés. Editions Métailié 2024.

    A lire en écoutant : The Family And The Fishing Net de Peter Gabriel. Album : Peter Gabriel 4. 2015 Peter Gabriel Ltd.

  • Eugenia Almeida : La Casse. Le cercle vertueux.

    C22F21A6-C81D-4F0C-91F8-144B05CA550F.jpegLes auteurs emblématiques de la littérature noire argentine, sont sans nul doute Carlos Salem dont les romans traduits en français sont publiés chez Actes Sud tandis qu'Ernesto Mallo intègre la collection Rivage/Noir. Dans une moindre mesure, on pourrait également citer Jorge Luis Borges qui inséra de nombreux codes du genre policier tout au long de son oeuvre prolifique. Mais pour en revenir au genre spécifique du roman noir argentin, on a été particulièrement secoué par le caractère âpre et brutal de récits tels qu'Entre Hommes (La Dernière Goutte 2016) de German Maggiori ou que Notre Part Du Ciel (Rivages/Noir 2023) de Nicolás Ferraro, prenant l'allure d'un western explosif. Dans un registre plus mélancolique, on peut évoquer la singularité de Ricardo Romero publiant Je Suis L'Hiver (Asphalte 2020), un polar décalé aux intonations poétiques, ainsi que Gustavo Malajovich qui avait marqué les esprits avec Le Jardin De Bronze (Actes Noir 2014) et dont on est malheureusement sans nouvelle. Tout aussi marquant, on appréciera également Puerto Apache (Asphalte 2015) de Juan Martini nous entrainant dans les ruelles sombres et étroites d'un bidonville de Buenos Aires. Si la liste des romanciers de cette littérature noire en provenance d'Argentine, n'a rien d'exhaustive, elle n'en demeure pas moins très peu étoffée, ce qui est regrettable tant les trop rares publications se révèlent généralement enthousiasmantes. Ainsi, on se réjouit d'ajouter à cette énumération un peu trop masculine, le nom d'Eugenia Almeida qui débarque dans la collection noire des éditions Métailié avec La Casse, un surprenant récit aussi tonitruant que fracassant se déroulant dans une ville de province du nord de l'Argentine, dont on ignore le nom. Si La Casse apparaît, sans aucune contestation possible, comme l'un des belles découvertes de l'année 2024, il faut prendre en considération le fait qu'Eugenia Almeida n'a rien d'une novice dans le domaine de l'écriture puisque cette enseignante et journaliste s'essayant également à la poésie, a publié de nombreux romans dont L'Autobus (Métailié 2007) et L'Echange (Métalilié 2016) traduits en français et s'inscrivant à la lisière du genre noir.  

     

    Le monde est bien rangé dans cette province du nord de l'Argentine. Durruti verse pots de vin  et commissions au chef de la police Lanbro qui les redistribue aux instances supérieures, ministres compris. C'est comme ça que cela fonctionne afin de poursuivre ses activités illicites qui rapportent à tout le monde, sans jamais faire de vague. Aussi n'apprécie-t-il que modérément l'initiative d'un de ses hommes qui a exécuté deux gamins qui venaient de voler une voiture en butant leurs occupants. Il va falloir faire profil bas sans être certain qu'il puisse s'en tirer comme ça.  Les flic sont plutôt nerveux dans les environs. Il s'agit donc pour son petit frère Nene, à qui il a confié les rênes de la casse, d'y aller mollo avec le trafic de pièces volées. Mais le moindre petit grain de sable dans les rouages de la machine peut tout faire voler en éclat, comme cette Fiat 1600, coupé sport de collection que l'on a volé à Saravia, un enseignant sans histoire mais dont le couple bat de l'aile depuis qu'il reçoit des messages anonymes l'informant qu'il est cocu. A partir de là, tout se disloque et la ville devient le théâtre d'une succession d'exécutions et de règlements de compte brutaux et sanglants. Et pour que tout rentre dans l'ordre, il y aura des dommages collatéraux jusqu'au plus haut niveau du pays. 

     

    Avec à peine 200 pages, autant dire que La Casse ne s'embarrasse pas de fioriture au détour d'un texte dépouillé à l'extrême qui, d'entrée de jeu, nécessite l'attention et l'intelligence du lecteur pour capter sur près de cinq chapitres aussi courts que denses les premières interactions brutales entre des truands qui tentent de rattraper la bavure de l'un d'entre eux. Mais rien n'y fait et Eugenia Almeida décline ce qui s'apparente à une chute infernale de dominos à mesure que les ennuis se succèdent dans un déchainement d'une violence âpre et très épurée ce qui confère à l'ensemble de l'intrigue un aspect rythmé et saisissant. Au gré de ces enchainements cruels où chacun tente de tirer son épingle du jeu dans ce qui apparait comme une débandade désorganisée, Eugenia Almeida passe en revue les accointances fragiles entre la pègre, la police et les instances politiques qui s'étiolent dans une logique de confrontations plus sanglantes les unes que les autres, ce d'autant plus que des individus de la classe moyenne interfèrent dans cet équilibre occulte qui s'écroule, à l'instar de la maîtresse de cette personnalité politique déchue qui va retrouver la misère de sa vie d'autrefois, ou de Saravia ce professeur désemparé, victime d'un corbeau lui annonçant que sa femme le trompe. On y croise également cette diseuse de bonne aventure qui va se trouver partie prenante dans ce gigantesque capharnaüm habilement mis en scène. Autant dire que l'atmosphère d'une noirceur absolue se révèle pesante à mesure que l'on prend en compte les victimes collatérales de cette débâcle institutionnelle sans pitié. On en prend la pleine mesure avec le parcours de Durruti, de son rapport assez émouvant avec son petit frère Nene en découvrant les éléments du drame sordide dont il a été témoin en le propulsant, presque contre son gré, à la tête de cette organisation de malfaiteurs désormais placée sous l'égide d'arcanes étatiques aussi dévoyées qu'inquiétantes. Tout cela est mis en scène d'une manière efficace, presque diabolique, avec une conjonction de hasards qui tient parfaitement la route en faisant de La Casse un roman au style nerveux, voire délicieusement frénétique, qui vous secoue jusqu'à la dernière ligne en ayant la certitude que rien ne va jamais vraiment changer dans un système où les individus sont interchangeables. On en redemande.

     

    Eugenia Almeida : La Casse (Desarmadero). Editions Métailié/Noir 2024. Traduit de l'espagnol (Argentine) par Lise Belperron.

    A lire en écoutant : Sola de Gotan Project. Album : Gitan Project Live. 2008 Ya Basta records.