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  • Séverine Chevalier : De Guerre Ou D'Ailleurs. Le zoo.

    séverine chevalier,de guerre ou d’ailleurs,la manufacture de livres,roman rentrée littéraire,roman noir,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,littérature noire,lecture 2026,chronique littéraire,retour de lectureJe ne sais plus trop quoi vous dire à propos de Séverine Chevalier parce que, contrairement à elle, les mots finissent par me manquer pour évoquer le talent hors-norme de cette romancière à la notoriété confidentielle, ce qui tend à prouver dans le milieu littéraire, que la corrélation entre ces deux aspects n'a rien d'une évidence. Son dernier ouvrage venant de paraitre, je pourrais bien vous dire, sans trop prendre de risque, que De Guerre Ou D’Ailleurs est le meilleur roman de cette rentrée littéraire, même si je n’ai pas lu l’intégralité des 461 livres annoncés à l’occasion de cette période effrénée où chacun s’emploie à agiter frénétiquement l’ouvrage qu’il ne faut pas manquer. Il semble toutefois certain que les premiers retours font l’éloge d’un récit qui donne foi en la littérature, rien de moins, ce qui n’a en soi rien d’étonnant puisque celles et ceux qui vont à la rencontre des textes de Séverine Chevalier en ressortent éblouis avec ce sentiment d’être bousculé en permanence tout en se demandant pourquoi son oeuvre, constituée de sept romans aussi différents les uns des autres, peine à rencontrer son public. Et dès la parution de ses deux premiers romans, Recluses et Clouer L’Ouest, dans la défunte collection Ecorce où elle côtoyait des auteurs débutant comme Frank Bouysse et Antonin Varenne, Séverine Chevalier suscitait cet engouement discret et cet enthousiasme affirmé au gré de textes concis où chaque mot compte à l’image d’une délicate pièce d’orfèvrerie, fascinante de beauté, jusque dans ses moindres détails. Mais au-delà de la beauté de l’écriture, c’est toujours dans cette force de la narration que l’on ressort ébranlé avec cette colère qui sourde en nous, ces instants d’émotions qui rejaillissent par le prisme de ces personnages à part qui vous saisissent avec cette perspective commune où la marginalité de l’individu nous renvoie aux dysfonctionnements d’une société qui s’illustre dans la cruauté de son indifférence vis à vis de celles et ceux qui ne répondent pas aux attentes d’un système qui tente de les broyer. Ainsi, c’est dans l’intériorité subtile des protagonistes que Séverine Chevalier excelle en diffusant cette petite musique tragique et cet amoncellement de déchirures terribles qu’elle capte avec la précision d’une langue sobre qui n’en demeure pas moins explosive. Et c’est un peu tout cela que l’on va retrouver dans De Guerre Ou D’ailleurs dont l’intrigue s’articule autour de la personnalité de Lolita B. autrefois star de la première émission de téléréalité et désormais sur le déclin.

     

     

    IMG_5311.jpegElle a 49 ans et est de retour dans la maison maternelle où l’on a enterré les sales petits secrets de famille. Ceux qu’il faudrait oublier parce qu’ils dérangent, parce que le silence c’est mieux. Elle, c’est Lolita B. parce que lorsque l’on intègre l’Émission on ne peut pas s’appeler Minerve Chabot, surtout lorsque l’on en ressort célébrée et méprisée. Et trente ans plus tard, il est question de refaire l’Émission ce qui arrangerait bien ses affaires depuis qu’elle est fauchée et qu’elle est tombée dans l’oubli. Elle pourrait aussi renouer avec son fils Remi, qu’elle connait à peine, parce que là aussi on a préféré enterrer les sales petits secrets sous un couvercle de mensonge. Mais au-delà de ces non-dits, de ces silences, il y a toutes ces questions essentielles que l’on se pose au sujet de Lolita B. Des questions essentielles et bien sordides, il faut bien le dire. Mais que voulez-vous, le public veut savoir. Alors qui est Lolita B. ?

     

    « Qu’on revienne de guerre ou d’ailleurs

    quand c’est un ailleurs

    aux autres inimaginable

    c’est difficile de revenir »

     

    Mesure de nos jours

    Charlotte Delbo


    Jamais la citation de Charlote Delbo qui figure en épigraphe ne prendra plus de sens que Dans De Guerre Ou D’Ailleurs, où le champ de bataille se situe dans la cuisine de cette maison d’enfance, plus précisément autour de cette table en Formica à laquelle Lolita B., femme proche de la cinquantaine, ancienne star d’une émission de télé-réalité, est attablée, tandis que sa mère dort à l’étage. On n’en dira pas plus, quant à la nature de cette dévastation qui ronge de l’intérieur cette femme abimée nous rappelant la personnalité de Loana au travers d’un texte rédigé quelques mois avant son décès. Si Séverine Chevalier s’est inspirée de ce parcours de vie tragique, celui-ci rejaillit principalement  par le prisme de ces onze questions que l’on s’est sans doute posées au sujet de Loana et qui font office de titre pour chacun des chapitres du roman. Et ces interrogations transposées autour de la personnalité de Lolita B. nous interpelle forcément en nous ramenant vers notre propre mesquinerie quant à notre rapport à la notoriété, plus particulièrement dans le contexte de ces formats télévisuels. Il va de soi que Séverine Chevalier ne répondra pas à ces questions sordides mais qu’elle nous entrainera dans ce cheminement intérieur d’une impressionnante profondeur d’où vont rejaillir quelques souvenirs marquants qui vont façonner, de manière tragique, la trajectoire de Lolita B. Et c’est autour de cette errance dans la bourgade de son enfance que l’on prend la mesure de l’ampleur de cette guerre intérieure que la romancière restitue avec une impressionnante justesse et qui nous interpelle en permanence. Et comme pour faire écho à cette trajectoire chaotique, incarnation de la colère qui ne manquera pas de gronder en nous, il y a Rémi, le fils de Lolita B., que l’on va suivre dans ses pérégrinations tourmentées l’entrainant dans l’environnement de celles et ceux qui ont façonnés la fameuse Emission dont il ne sera jamais question, hormis ce parallèle avec ce zoo abandonné où rode un chevreuil à trois pattes, ou ces expositions d’autrefois où l’on exhibait des êtres humains en provenance des ces contrées lointaines de l’empire colonial. Et tandis que l’intrigue progresse, c’est tout ce questionnement qui apparait avec cette force tellurique qui nous bouscule dans nos certitudes bien campées quant aux participants de ces émissions de télé-réalité. Tout cela prend forme au gré d’un récit d’une intensité impressionnante qui s’achève sur un texte en prose qui oscille entre puissance et délicatesse, marque de fabrique d’une romancière dont le talent singulier nous interpelle avec une belle constance.

     

     

    Séverine Chevalier : De Guerre Ou D'Ailleurs. La Manufacture de livres 2026.

    A lire en écoutant : Ami Ou Ennemi de Maurane. Album : Ami Ou Ennemi. 1991 Polydor.

  • JEONG YOU-JEONG : UN BOHNEUR PARFAIT. LA SOUSTRACTION.

    IMG_5294.jpegExclusivement dédiée à la littérature en provenance de l’extrême-orient, la maison d’éditions Picquier a constitué, depuis 40 ans, un catalogue où tous les genres se confondent que ce soit des classiques ou des romans contemporains, des essais ou des ouvrages pour les enfants ainsi que de la littérature noire allant du thriller au policier classique en passant  par le roman noir. Ce qui importe dans le choix des textes, c’est cette sensation d’effectuer une véritable immersion par le biais d’intrigues du cru habilement traduites nous permettant de saisir les particularismes du pays, tant au niveau géographique bien évidemment, mais surtout dans la dimension culturelle et sociale qui émergent de récits ancrés dans le terroir. Dès lors, avec une ligne éditoriale de ce calibre, on comprendra que les thrillers qui intègrent la collection ne répondent pas forcement aux codes occidentaux propre au genre, ce qui permet à Un Bonheur Parfait de la sud-coréenne Jeong You-jeong d’apparaitre comme un récit dense et chargé de tensions certes, mais qui se dispensera de rebondissements absurdes pour se concentrer sur le fil d’une intrigue captivante qui s’articule autour des points de vue de l’entourage d’une sociopathe inquiétante et qui s’inspire d’un fait divers réel qui a marqué le pays. Il faut dire que la romancière, infirmière de formation, n’est pas une débutante avec pas moins de huit romans qui s’inscrivent tous dans une veine sombre et dont plusieurs d’entre eux ont fait l’objet d’une adaptation au cinéma tandis que d’autres sont traduits en français à l’instar de Généalogie Du Mal (Picquier 2018), un thriller psychologique qui se penchait déjà sur le portrait d’un jeune homme tourmenté se réveillant avec le cadavre de sa mère gisant en bas des escaliers du duplex où ils vivent. Ainisi, au-delà de la noirceur de ses romans, lJeong You-jeong s’emploie à nous offrir un tableau vif de la société sud-coréenne qu’elle restitue par l’entremise de personnages à la fois nuancés et extrêmement fouillés dont les interactions nous donnent un aperçu des rapports qui les régentent au sein de leur environnement très codifié.

     

    IMG_5292.jpegA six ans Jiyu s’emploie à respecter du mieux qu’elle peut les règles que lui impose sa maman. Il faut dire que Yuna est exigeante et que son humeur s’assombrit lorsque l’on ne répond pas à ses attentes. Sa soeur en a fait les frais ainsi que le second mari de Yuna qui vient de perdre son fils, issu d’un premier mariage, dans des circonstances tragiques. Il faut dire que les tragédies s’enchaînent dans l’entourage de Yuna. On commence même à se demander ce qu’il est advenu de son premier mari qui semble avoir disparu de la circulation. Jiyu pourrait bien dire qu’elle a vu son papa et qu’elle s’est promenée avec lui au bord de l’étang aux canards avant qu’il ne parte définitivement après avoir mangé un bon repas concocté par sa maman. Mais celle-ci dit que c’est un secret. Et puis il y ces rêves terribles qui hantent les nuits de la fillette avec ces oiseaux qui semblent hurler de douleur. Qu’ont-ils pu avoir bien vu ?


    Contrairement à bon nombre de thrillers se focalisant sur des psychopathes, on n’adoptera jamais le point de vue de Yuna, cette femme narcissique dont le portrait s’esquisse par le prisme de son entourage que ce soit Jiyu sa fille, Eun-ho  son second mari et Jae-in sa grande soeur que Jeong You-jeong met en scène dans une alternance de trois chapitres qui constituent chacune des trois partie d’un roman à la mécanique aussi précise que redoutable. Dès lors, à  mesure que l’on progresse dans le cours de l’intrigue, s’additionne ainsi les regards parcellaires de chacun des proches de Yuna qui vont nous permettre de saisir l’ampleur de sa personnalité terrifiante tout en se demandant ce qu’il va advenir de chacun d’entre eux, ceci dans une atmosphère chargée de tension. Ce que l’on apprécie avec cette romancière sud-coréenne, c’est ce pouvoir de suggestion qui rejaillit d’un texte où l’horreur émerge dans une espèce d’incertitude qui ne font que renforcer les doutes du lecteur, sans pour autant abuser du procédé. De cette manière, l’enjeu du roman s’articule autour du devenir des trois membres de la famille de Yuna à mesure que l’on distingue les projets de cette personne inquiétante, en quête d’Un Bonheur Parfait qui se construit au gré d’une logique implacable qui fait froid dans le dos et que l’on retrouve sur le quatrième de couverture qu’il faudra s’abstenir de lire tant il dévoile certains aspects de l’intrigue, quand bien même si celle-ci ne se définit pas sur des ressorts surprenants mais davantage sur une construction machiavélique où Yuna apparaît peu à peu dans toute sa froide humanité imprégnée tout de même d’une certaine détresse qui ne la rend que plus crédible. Tout cela se construit sur un rythme lent qui correspond à cette langueur hivernale imprégnant un récit de plus de 500 pages où chaque détail compte en s’enchâssant parfaitement et en nous invitant à découvrir également les rapports qui régissent cette famille coréenne reflet d’une société où la pression qu’elle soit sociale ou familiale semble définir les codes d’une société fortement hiérarchisée. Et puis, au gré de quelques analepses chargée d’une certaine mélancolie, on s’aventurera du côté de Vladivostok, ville russe, guère éloignée de la Corée du Sud qui abrita d’ailleurs une importante communauté coréenne avant que Staline ne fasse raser le quartier, mais qui entretient aujourd'hui encore, des liens économiques, culturels et touristiques étroits avec ce pays. D’une richesse incroyable tant au niveau des personnages que de l’environnement dans lequel ils évoluent, Un Bonheur Parfait apparait comme un thriller prenant qui vous envoute à mesure que l’on progresse dans les rouages tortueux d’un texte dense à l'écriture ciselée qui dévoile les contours de la personnalité d’une femme aussi troublante que fascinante.


    Jeong You-jeong : Un Bonheur Parfait (Perfect Happiness - Wanjeonhan Haengbok). Editions Picquier 2024. Traduit du coréen par Lim Yeong-hee avec la collaboration de Suzy Borello.

    A lire en écoutant : Why  Should I Love You de Kate Bush. Album : The Red Shoes. 2011 Noble & Brite Ltd.