Mise au point 2025
Et voilà que l'on s'achemine déjà vers les quatorze ans d'existence de ce site dédié principalement à la littérature noire, même si j'ai pu parfois m'écarter du mauvais genre pour m'aventurer vers d'autres univers littéraires comme le western, le fantastique et l'anticipation. Ainsi, au terme de cette année où les chroniques ont été plus nombreuses qu'à l'accoutumée, il convient de se remémorer l'ensemble des ouvrages que j'ai pu lire durant cette période en évitant les sempiternelles classements des meilleurs romans de l'année qui n'ont pas beaucoup de sens en ce qui me concerne. Je vous ferai grâce également des bilans comptables portant sur le nombre de livres que l’on peut lire durant l'année ainsi que sur le total des pages parcourues. Il en va de même pour les statistiques du blog dont je me moque éperdument. Néanmoins, dans un souci de confort pour vos recherches, outre les classements par genre et par pays, ainsi qu'un florilège des séries emblématiques de la littérature policière, vous trouverez désormais un index plus élaboré par auteur où figurent les liens des ouvrages que j’ai eu l’occasion d'évoquer.
C'est devenu une tradition que de débuter l'année avec une publication de Rivages/Noir nous proposant Qui Après Nous Vivrez d'Hervé Le Corre qui nous a entraîné dans le registre crépusculaire d'un monde, pas si lointain que ça, qui s'effondre au gré de perspectives qui n'ont finalement rien d'une dystopie tout comme Le Déluge de Stephen Marklay dont le réalisme a marqué tous les lecteurs. Mais pour en revenir à Hervé Le Corre, on a pu également se pencher sur l'ensemble de son oeuvre qu'il passe en revue au gré d'un entretien conduit par Yvan Robin et publié par Playlist Society et qui s'intitule Hervé Le Corre, Mélancolie Révolutionnaire. Dans un tout autre registre, l'année a également débuté avec un polar politique passionnant, La Résistance Des Matériaux de François Médéline qui décortique les méandres des arcanes du pouvoir en s'inspirant de l'affaire Cahuzac. Pour ce qui du domaine du roman policier historique on a pu apprécier Passage De l'Avenir, 1934 d'Alexandre Courban explorant le Paris des années 30 dans le 10ème arrondissement, Malheur Aux Vaincus de Gwenael Bulteau qui nous emmène en Algérie au début des années 1990 et toujours dans le registre historique, mais davantage porté sur le plan de l'espionnage et du récit d'aventure, on a pu se rendre en Indochine avec Les Dames De Guerre de Laurent Guillaume. Plus roman noir que policier, mais toujours dans le registre de l'histoire, il faut découvrir Les Dernières Karankawas explorant les stigmates de la ville de Galveston au Texas régulièrement frappée par des ouragans ainsi que Le Tumulte Et L'Oubli de Timothée Demeillers qui passe en revue l'histoire méconnue de la région des Sudètes dont on a découvert les aléas à hauteur de femmes et d'hommes ordinaires que les événements ont bouleversé à tout jamais. Et puis il y a Vine Street, premier roman magistral de Dominic Nolan où l'on a arpenté les entrelacs d'un quartier populaire de Londres à la recherche d'un tueur sévissant notamment durant la période du Blitz. Il ne faudrait pas oublier non plus Ténèbres Et Compagnie de l'auteur lituanien Sigitas Parulskis qui met à jour les terribles événements de la Shoah dans son pays au gré d'un récit glaçant alors que Frédéric Paulin s'est lancé dans les méandres de la guerre du Liban dont il décortique les vicissitudes avec la maîtrise qu'on lui connait, dans Nul Autre Que Mon Frère, premier roman d'une trilogie à venir.
Pour cette année 2024 on a pu apprécier les retour de Marion Brunet avec Nos Armes, roman noir bouleversant tout comme Madeleine Avant L'Aube de Sandrine Colette et Les Âmes Féroces de Marie Vingtras. Il faut souligner également Jour De Ressac de Maylis de Kerangal qui s'aventure aux lisères du mauvais genre et qui sera présente aux Quais du Polar à Lyon. A l'occasion de ce festival, la Suisse sera représentée par Nicolas Verdan dont on a pu apprécier Cruel, et par Joseph Incardona qui a marqué les esprits avec Stella Et L'Amérique. Pour rester sur le registre du polar helvétique, il faut s'intéresser à Dormez en Peilz d'Emmanuelle Robert qui nous invite à explorer les profondeurs du lac Léman tandis que l'on a retrouvé la région de Fribourg sur un registre légendaire avec La Nuit Montre le Chemin d'Olivier Beetschen. Et l'on ne manquera pas de signaler l'éblouissant retour de Jean-Jacques Busino, avec Le Village tout comme celui de Gabriela Zalapi avec Ilaria, Ou La Conquête De La Désobéissance.
Parmi les séries policières on a retrouvé avec plaisir le capitaine Wyndham et le sergent Banerjee dans Les Ombres De Bombay d'Abir Mukherjee ainsi que le commissaire Soneri qui continue d'arpenter les rues de la magnifique ville de Parme dans La Stratégie Du Lézard de Valério Varesi. Autre série que l'on apprécie tout autant en se déroulant Cracovie à la fin du XIXéme siècle, on saluera le retour de Zofia Turbotyńska dans Le Rideau Déchiré de Maryla Szymiczkowa et que l'on peut déjà retrouver dans Séance à la Maison Egyptienne que je n'ai pas encore lu. Il faut encore évoquer Hôtel Carthagène de Simone Buchholz nous permettant de retrouver la procureure Chastity Riley que l'on apprécie tant. Ce n'est pas à proprement parler une série, mais l'on croise quelques personnages récurrents dans Colère d'Arpad Soltész au gré d'un texte ébouriffant et percutant où l'on explore une nouvelle fois les revers de la société slovaque. Cap sur l'Irlande du nord durant la période des Troubles avec Des Promesses Sous Les Balles d'Adrian McKinty, où évolue le génialissime inspecteur Sean Duffy, Et pour finir, Benoît Severac met une nouvelle fois en scène le commandant Cérisol dans Le Bruit De Nos Pas Perdus alors que l'on croise une seconde fois Mick Hardin dans Les Fils De Shifty de Chris Offutt. Il en va de même pour le détective afro-américain Toussaint Marcus Moore qui va officier du côté du Mexique et dont on découvre une dernière fois les aléas à la lecture de La Mort Du Toréro d'Ed Lacy.
Pour revenir en France, on a apprécié également le retour d'auteurs emblématiques du mauvais genre tels que Sébastien Gendron qui exprime, avec cette tonalité caustique qui le caractérise, tout le bien qu'il pense de la chasse avec Chevreuil alors que Christian Roux nous a entrainé dans un périple à travers le pays afin de retrouver le magot perdu d'un braquage avec le jubilatoire Fille De. Si le texte est bref, il importe d'évoquer En Campagne de Séverine Chevalier qui parvient toujours à nous saisir au gré d'une intrigue foudroyante nous permettant également de découvrir la magnifique maisonnette Ours Editions dans laquelle on retrouve également Michèle Pedinielli et Sébastien Gendron pour ne citer que quelques auteurs que compte la collection. Olivier Truc est également de retour avec Le Premier Renne que je n'ai toujours pas lu, mais dont j'ai apprécié cette année Les Sentiers Obscurs De Karachi. Colin Niel est revenu avec Wallace, suite poignante de Darwyn, et se déroulant toujours en Guyane alors que Hannelore Cayre a divisé la chronique avec Les Doigts Coupés, génial roman noir préhistorique. De Neige Et De Sang de Sébastien Vidal a suscité l'enthousiasme de cette belle années 2024 et même s'il est belge, il ne faudrait pas oublier Un Parfum D'Innocence de Patrick Delperdange.
Parmi les premiers romans extrêmement marquant il faut mettre en exergue Terres Promises de Bénédicte Dupré Latour, Une Trajectoire Exemplaire de Nagui Zinet, La Sagesse De L'Idiot de Marto Pariente, Tornade de Simon Fichet et Blanches de Claire Vesin. Et même s'il ne s'agit pas de son premier roman, il faut absolument lire La Casse d'Eugenia Almeida.
Dans les poids lourds de la littérature que l'on apprécie énormément, il importe de mentionner David Peace avec Patient X ainsi que l'auteur croate Jurica Pavicic qui ne fait que confirmer tout le bien que l'on pense de lui avec Mater Dolorosa. On ne manquera pas de mentionner également deux adaptations en BD qui ont fail l'événement, que ce soit La Route mis en image par l'impressionnant Manu Larcenet ainsi que La Neige Etait Sale de Yslaire et Jean-Luc Fromental.
Du côté des Etats-Unis, l'année a débuté sur un registre fantastique avec Les Vagabonds de Richard Lange crépusculaire récit vampirique avant de se poursuivre avec le genre du western tout aussi sombre à l'occasion de la réédition du Sang Des Cieux de Kent Wascom. Dans un tout autre domaine, il faut lire Il S'Appelait Doll de Jonathan Ames qui nous emmène du côté de Los Angeles sur les traces d'un détective atypique. Puis l'on s’est aventuré du côté de Denver avec l'impressionnant Dead Star de Benjamin Whitmer. Et c’est la ville de Philadelphie des années 80 que l’on a parcouru avec le magnifique Croire En Quoi ? de Richard Krawiec. Il ne fallait pas non plus manquer les retours de David Joy avec Les Deux Visages Du Monde et de son mentor Ron Rash qui nous a impressionné une nouvelle fois avec Une Tombe Pour Deux. Et pour conclure, il faut saluer Tifanny McDaniel et James Ellroy qui ont également divisé la critique que ce soit avec Du Côté Sauvage pour l'une et avec Les Enchanteurs pour l'autre qui s'affirment dans des styles sortant résolument de l'ordinaire.
En mettant de côté la course aux nouveautés, je ne peux que vous recommander de lire l'oeuvre de Leonardo Sciascia dont j'ai évoqué l'intelligence rare avec Le Chevalier Et La Mort, son avant-dernier roman publié avant sa mort en 1989. Il ne faudrait pas manquer non plus Sambre, impressionnant récit journalistique d'Alice Géraud qui se penche sur le parcours des innombrables victimes d'un violeur sévissant en toute impunité dans la région de la Sambre durant plusieurs décennies.
Que ce soit sur les réseaux, par messages ou à l'occasion de rencontres dans les librairies ou à l'occasion de festivals dédiés au genre, je tenais à vous remercier pour tous ces moment de partage passionnants ainsi que pour la confiance que vous m'accordez que ce soit les lectrices et lecteurs bien évidemment, les chroniqueuses et chroniqueurs en tout genre (je déteste le terme influenceur) mais également les autrices et les auteurs ainsi que les équipes des éditrices et éditeurs qu'ils soient indépendants ou non, tout comme les libraires enthousiastes. Au plaisir donc de vous retrouver quel que soit l'endroit afin d'évoquer avec ferveur cet intérêt commun pour la littérature noire qui dépasse souvent les frontières du genre.
Bonnes lectures
A lire en écoutant : In Every Dream Home a Heartache de Roxy Music. Album : For Your Pleasure. 1999 Virgin Records Limited.
"La sécurité du pouvoir se fonde sur l'insécurité du citoyen."
Avec Le Chevalier Et La Mort on parlera sans nul doute d'un texte crépusculaire, voire testamentaire, émanant d'un romancier dont il sait que la fin est proche en s'ingéniant, une dernière fois, à mettre en lumière les mécanismes de collusions entre la mafia et les pouvoirs en place ainsi que les tentatives de contre-feux destinées à dissimuler ces rapports occultes. Ce qui caractérise l'œuvre de Leonardo Sciascia, c'est sa clairvoyance et sa concision que l'on retrouve dans ce très bref roman qui prend l'allure d'une sotie, ces farces satyriques du Moyen-Âge destinées à mettre en lumière les travers de la société. Une critique sociale grinçante donc, chargée de symbolismes à l'image de la gravure d'Albrecht Dürer où l'on voit ce preux Chevalier chevauchant sa monture, accompagné de la Mort et du Diable qui rôdent et que l'on ne peut manquer de comparer à la trajectoire de cet Adjoint désabusé qui tente malgré tout de démêler le faux du vrai en dépit des dangers qui l'entourent tandis qu'il évolue dans les arcanes des salons feutrés d’une bourgeoisie immorale. On appréciera également, sans que cela ne soit jamais pesant, le côté érudit d'un récit chargé de notes poétiques qui nous ramène également au parcours de son auteur qui a fait également office de lanceur d'alerte quant aux dangers en rapport avec la manipulation des groupuscules terroristes faisant parfois office de fusibles pour masquer d'autres exactions servant à dissimuler des arrangements contre nature avec les autorités, les réseaux mafieux et d'autres entités extrémistes. On retrouve donc tout cela dans Le Chevalier Et La Mort, au gré d'une enquête vacillante tout comme son personnage central au regard lucide qui sait parfaitement de quoi il en retourne sans qu'il ne lui soit possible d'en rendre compte à qui que ce soit sans mettre son entourage en péril. Mais en dépit du danger, il émane du roman cette notion de courage et cette volonté de traduire la vérité coûte que coûte qui font que Le Chevalier Et La Mort s'inscrit dans ce qui apparaît comme une vision éclatante des travers d'une société italienne laminée par les dérèglements sociaux la conduisant vers une logique de violence implacable que Leonardo Sciascia a su dépeindre avec un discernement magistral que l'on retrouve dans l'ensemble de son oeuvre.
Quitte à découvrir un texte exceptionnel, autant le publier en créant sa propre maison d'éditions et puisqu'il en vaut sacrément la peine, autant effectuer soi-même la traduction tout en développant une maquette et une charte graphique originales mettant superbement en valeur un ouvrage tel que Tokyo Vice de Jake Adelstein. C'est autour de ce projet que Clémence Billault travaillant notamment chez Sonatine a rencontré Cyril Gay traducteur, entre autre, pour les éditions Asphalte ainsi que Guillaume Guilpart graveur et typographe qui se sont donc réunis sous la bannière des éditions Marchialy qu'ils ont fondé pour l'occasion. Autant dire que l'origine du nom de cette entreprise littéraire prend l'allure des récits qu'ils publient en s'inscrivant dans une invraisemblable réalité à l'image des soixante ouvrages qui composent le catalogue qu'ils entretiennent depuis plus de huit ans en nous proposant des investigations romancées et bien évidemment des quêtes journalistiques loufoques et subjectives dignes des récits gonzos de l’époque, ainsi que de grands reportages à la lisière du roman d'aventure à l'instar de
Dans le monde littéraire, chaque année fait l’objet d'une espèce de bruissement, d'une rumeur prenant de plus en plus d'ampleur autour de découvertes surprenantes et enthousiasmantes, ce d’autant plus lorsqu’il s’agit d’un premier roman émanant, qui plus est, d’une maison d’éditions indépendante méconnue suscitant un engouement exacerbé à la lecture d’un catalogue misant davantage sur la qualité que la quantité. C’est dans ce registre que s’inscrivent les éditions du Panseur célébrant leur cinquième année d’existence avec une collection comprenant 21 ouvrages et se définissant comme « jeune maison d’éditions indépendante publiant des histoires pour rendre conte du réel » tout en comptant sur le réseau des librairies pour mieux se détourner des plateformes de vente en ligne. Et c’est dans ce contexte où le texte demeure le moteur essentiel de l’entreprise, qu’émerge Terres Promises, premier roman de Bénédicte Dupré la Tour qui a déjà écrit des scénarios pour sa sœur jumelle Florence, dessinatrice et autrice de nombreuses bandes dessinées. Que ce soit dans les médias, sur les réseaux ou tout simplement auprès de nombreux libraires et de critiques quels que soient leur statut, c’est peu dire que Terres Promises suscite un enthousiasme prégnant autour de ce qui apparaît peut-être comme une forme de western crépusculaire où la parole des femmes prend une place prépondérante ce qui n’a rien d’usuel pour un genre généralement bien trop tourné vers des figures masculines à l’image des romanciers et des réalisateurs qui se se sont majoritairement appropriés ce thème, même si quelques femmes comme Céline Minard ou Marion Brunet ont fait entendre leurs voix dans ce domaine avec un certain retentissement.