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  • David Peace : Munichs. Les Busby Babes.

    Capture d’écran 2026-06-21 à 16.54.22.pngIl ne s’agit pas de savoir si vous aimez ou pas le football au cas où vous vous aventureriez à lire la trilogie consacrée à ce sport emblématique de la société britannique dont il restitue avec minutie le contexte sociale d’une époque s’étalant entre les années cinquante et les années quatre-vingt. C’est d’ailleurs ce qui rejaillit dans l’ensemble de l’oeuvre de David Peace, cette puissance de fond sociale qui transcende ses textes, que ce soit la tétralogie du Yorkshire, retraçant cette période sombre où sévissait Peter Suscliff, tueur en série qui terrorisa cette région où le romancier a vécu toute sa jeunesse avant de s’établir au Japon qui deviendra le cadre de la trilogie nippone restituant par le prisme de trois faits divers, l’époque tourmentée d’un pays se relevant des affres de la seconde guerre mondiale. A cela s’ajoute la dimension politique d’un romancier engagé qui s’incarne particulièrement dans GB 84 (Rivages/Noir 2009) où l’on découvre l’ampleur de cette grève des mineurs luttant contre la montée d’un libéralisme effréné conduit d’une main de fer par une Margareth Tatcher au fait de son pouvoir gouvernemental. Et puis il y a cette douleur et cette folie que l’on découvre dans chacun des romans de David Peace et qui prennent l’ascendant, notamment autour de Patient X (Rivages 2024), biographie romancée de Ryūnosuke Akutagawa, figure légendaire de la littérature japonaise dont le destin s’agrège à celui du pays qu’il arpente  notamment lors du séisme du Kantō de 1923 qui ravagea la ville de Tokyo. On retrouve tout cela dans Munichs son nouveau roman qui complète donc ce qui apparaît désormais comme une trilogie dédiée au ballon rond, véritable institution britannique, débutant avec 44 Jours (Rivages/Noir 2010) qui se consacre à la trajectoire éclaire de Brian Clough en tant que manager de Leeds United tandis que le superbe Rouge Ou Mort (Rivages/Noir 2014) se focalisait sur le parcours de Bill Shankly, entraineur légendaire du Liverpool Football Club. Abordant le deuil, la douleur de la perte, le remord des survivants et cette lente résilience incertaine, David Peace transcende ces thèmes autour de Munichs qui se penche sur le tragédie qui a frappé le Manchester United Football Club en 1958  avec le crash d'un avion, lors d'une escale à Munich, décimant un grand partie de l'équipe et du staff ainsi que plusieurs journalistes qui les accompagnaient dans ce qui va apparaître comme un véritable drame aux dimensions nationales.

     

    david peace,munichs,éditions rivage,littérature noire,blog mon roman noir et bien serré,chronique littéraire,blog littéraire,lecture 2026,littérature anglaiseLe 6 février 1958, le pilote du vol 609 de la British European Airways, s'évertue à tenter de faire décoller son avion à trois reprises sur la piste de l'aéroport de Munich en proie aux intempéries hivernales. Mais la troisième tentative va se révéler tragique, puisque l'appareil s'écrase en faisant 23 morts dont 11 membres de l'équipe de Manchester United. Mais au cours de cette escale qui les ramenait en Angleterre, il y a aussi 21 survivants dont 8 joueurs et leur manager Matt Busby qui doivent se remettre de leurs blessures, dont certaines sont extrêmement graves. Et puis il y a le trauma à surmonter avec cette culpabilité lancinante d'avoir survécu qui se conjugue avec un sentiment d'injustice pour ceux qui vont revenir au pays, dans cette atmosphère d'après-guerre où le football  fait figure d'institution, plus particulièrement au sein d'une classe ouvrière véritablement marquée par cette catastrophe brisant l'élan de cette équipe adulée que tout le monde surnomme affectueusement les Busby Babes. Il faut dire que ces joueurs incarnaient le sentiment d'appartenance de toute une nation désormais endeuillée. Mais les compétitions se poursuivent et il s'agit de recomposer l'équipe en intégrant des joueurs marqués par l'événement qui doivent affronter les équipes adverses tout en composant avec les souvenirs des morts qui affleurent en permanence. Mais peut-on se relever d'une telle tragédie et remporter le championnat d'Angleterre dans de telles circonstances ?

     

    david peace,munichs,éditions rivage,littérature noire,blog mon roman noir et bien serré,chronique littéraire,blog littéraire,lecture 2026,littérature anglaiseSur la couverture sublime, il y a Edward Duncan qui s'élève vers le ballon tandis qu'en arrière plan, on distingue un public massé sur le gradins afin admirer le jeu de ce footballeur exceptionnel dont on s'accordera à dire que la posture prend l'allure d'un art similaire à celui d'un danseur étoile. Et c'est autour du destin tragique de ce joueur et de celui de ses coéquipiers du Manchester United, que David Peace se focalise avec Munichs, livre hypnotique, qui retrace donc l'histoire de cette catastrophe aérienne qui a marqué l'entièreté d'un pays bouleversé par cette tragédie et dont on va percevoir l'intensité du chagrin en adoptant le point de vue des membres l'équipe qui ont survécus au crash et de celles et ceux qui sont restés à Manchester. Parmi tous ces regards, on s'attardera sur celui des mères et des fiancées de ces jeunes hommes fauchés dans la fleur de l'âge alors que certains d'entre eux s'apprêtaient à fonder une famille tandis que d'autres laissent des enfants désormais privés de leur père. Ainsi de l'intimité de l'individu qui se morfond dans sa culpabilité d'avoir survécu à la pesante ferveur de ces hommes et de ces femmes composant la foule qui encadre ces convois funéraires traversant les villes endeuillées du pays, on ressent ce sentiment de douleur qui rejaillit de ce texte hypnotique au style inimitable qui s'inscrit une fois encore dans cette formidable scansion s'agrégeant au rythme de ce récit prenant. Débutant sur les instants hallucinants de ces passagers et membres de l'équipage s'extrayant de la carlingue éventrée de l'avion, au milieu des corps mutilés, on suivra donc le parcours  de chacun d'entre eux jusqu'à cette finale du championnat d'Angleterre dans ce qui apparaît comme une fresque prodigieuse où il est question de football bien évidemment mais également de cette courbe de deuil, propre à chacun des protagonistes et que David Peace, restitue avec une minutie insensée, pour mieux nous immerger dans le contexte sociale de cette époque de l'après-guerre où les morts, fantômes omniprésents au sein de la ville de Manchester, côtoient les survivants évoluant dans un maelström de sentiments douloureux et où les matchs deviennent une espèce d'exutoire chargé de ferveur. A partir de là, s'enclenche une véritable performance de tension qui s'articule autour des enjeux d'un championnat où l'on prend la mesure de cette solidarité qui anime une communauté soudée autour de son club qui dépasse les frontières de la ville pour se diffuser à travers toute une nation dans laquelle évolue Jimmy Murphy, entraîneur adjoint charismatique du légendaire Matt Busby, qui s'acharne à reconstituer cette équipe décimée en s'attachant particulièrement aux joueurs qui ont survécus dont Bobby Charlton autre légende du football anglais qui va transcender les foules. Mais si l'on partage l'exaltation incandescente qui anime le david peace,munichs,éditions rivage,littérature noire,blog mon roman noir et bien serré,chronique littéraire,blog littéraire,lecture 2026,littérature anglaisestade d'Old Trafford lors des matchs, David Peace s'attarde également sur le quotidien de ces footballeurs extrêmement proches de leurs supporters qui peuvent jouer dans les rues des Manchester avec les jeunes du quartier et qui vivent dans le même environnement social, puisque issus, pour la plupart, de milieux extrêmement modestes dont ils ne se sont guère éloignés. Et c'est tout cela que l'on retrouve dans Munichs, où la lettre s devient l'incarnation de la trajectoire de chacun des rescapés de cette tragédie qui n'a rien d'une ode mystique dédiée au foot que David Peace dépeint avec cette lucidité foudroyante où l'on perçoit aussi quelques zones d'ombre à l'instar de ces entraîneurs d'équipes adverses estimant que les dirigeants du Manchester United exploitaient à des fins stratégiques la compassion dont bénéficiait le club ou de ces supporters scandant "Munich ! Munich !" afin de déstabiliser la formation lorsqu'elle jouait à l'extérieur. Parce qu'il transcende les sujets comme personne d'autre ne saurait le faire, il n'est pas nécessaire d'être un aficionados du ballon rond pour prendre la mesure de Munichs, roman exceptionnel d'un David Peace, au sommet de son écriture, qui reconstitue avec une minutie démentielle les instants d'une époque révolue, comme en témoigne l'impressionnante bibliographie qu'il a absorbée pour nous en restituer la quintessence émotionnelle qui ne manquera pas de vous faire frémir. Dans la maîtrise littéraire, il s'agit ni plus ni moins que d’un modèle du genre. 

     


    David Peace : Munichs. Editions Rivages 2026. Traduit de l'anglais par Isabelle Maillet.

    How High The Moon interprété par Ella Fitzgerald. Album : Ella at Zardi's (Live 1956). A Verve Rec ordsrelease; 2017 UMG Recordings, Inc.