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Rechercher : les poings

  • BSN PRESS : COLLECTION UPPERCUT. DEBARQUEMENT SUR LES QUAIS.

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    "Et je m'isole

    Je cherche quelque chose

    Qui résonne"

                          Raisonne d'Aston Villa

     

    S’il fallait parler de coup littéraire pour la rentrée romande il conviendrait peut-être d’évoquer la collection Uppercut chez BSN Press qui rassemble au sein de cette nouvelle ligne éditoriale deux grandes figures du polar helvétique que sont Joseph Incardona et Daniel Abimi qui s’essayent au micro-roman en développant des intrigues courtes et percutantes sur la thématique du sport. En éditeur passionné par le noir Giuseppe Merrone a confié les rênes de la collection à Pierre Fankhauser, lui-même auteur, traducteur et animateur sur les scènes littéraires, qui s’ingénie, depuis le mois d’avril, à convier quelques auteurs romands afin de les entraîner dans l’exercice ardu du bref récit à l’impact saisissant. Une démarche qui n’est pas sans rappeler Léman Noir (BSN Press 2012), une anthologie, hélas épuisée, qui réunissait, sous la bannière du roman noir, vingt auteurs de Suisse romande dont certains n’étaient, de loin pas, des familiers du mauvais genre.


    Capture d’écran 2017-09-03 à 05.04.19.pngLes Poings
    de Joseph Incardona c’est l’instrument de travail de Frankie Malone qui souhaite faire son come back sur un ring après avoir raccroché les gants il y a de cela plusieurs années. Tout l’enjeu du récit consiste à savoir si l’on va s’offrir un retour à la Rocky ou s’enfoncer dans une tragédie à la Million Dollar Baby. Mais comme à l’accoutumée, l’auteur nous surprend encore avec ce dénouement déroutant, inspiré d’un événement pugilistique réel. En quelques phrases courtes et bien senties, Joseph Incardona capture les ambiances que ce soit dans les contrées froides du Nebraska ou dans la chaleur étouffante d’un ring à Los Angeles pour nous plonger dans cet univers où la douleur et la peur sont omniprésentes. Il y a les néons des dîners et des clubs de striptease. Il y a l’odeur du camphre et de la sueur dans la salle d’entraînement. Il y a les doutes et les convictions qui oscillent dans le cœur d’un homme qui tente de soulever sa carcasse. Et comme le poids d’un boxeur, l’auteur semble avoir pesé et soupesé chaque mot afin de saisir toute l’intensité d'un parcours chaotique et chancelant. Springsteen et Dylan ne sont pas loin.

    Capture d’écran 2017-09-03 à 05.04.34.pngOn cultive les rêves et les apparences dans Bora Bora Dream, récit à quatre mains d’Emilie Boré et de Daniel Abimi qui interprètent, dans une alternance de chapitres aussi vifs que mordants, cette femme et cet homme qui s’observent dans le reflet trompeur des miroirs d’un fitness. Et si l’on persiste à se mentir, on persiste également à entretenir l’illusion et le paraître tout en distillant les rancœurs et les déceptions qui vous rongent le cœur. Un redoutable cocktail acide, bourré d’humour et d’aigreur avec cette fine observation d’un couple qui se construit sur une succession de déconvenues et des rêves brisés. Un texte incisif et drôle, un peu cruel bien sûr, qui nous renvoie à nos propres illusions.

    Capture d’écran 2017-09-03 à 05.05.50.png
    Sport cérébral avec Les Parricides de Sabine Dormond qui nous entraîne dans l’univers des échecs qui devient le refuge de Vincent ce jeune garçon surdoué, élevé par une mère angoissée basculant doucement dans la folie. L’absence du père, le délitement d’un cadre familial, l’auteure dépeint brillamment le parcours chaotique d’une femme qui a toujours manqué d’assurance, mais qui essaie d’élever du mieux qu’elle peut un enfant qui lui échappe tout en faisant face aux visions qui l’assaillent. On assiste donc à la lutte d’une mère qui tente de renouer une relation avec son fils et au combat que livre un enfant qui joue 40 parties d’échec simultanées. Il y a des batailles qu’il faut remporter impérativement. Un récit poignant.

    Capture d’écran 2017-09-03 à 05.05.27.pngUne piscine municipale le soir après la fermeture, voici le cadre original dans lequel se déroule Eaux Troubles, un thriller de haute volée de Philippe Laffite. Jeune femme vulnérable, Mélanie a toujours fréquenté les bassins jusqu’à ce qu’un accident mette un terme à sa carrière de plongeuse. Mais qu’à cela ne tienne, elle est désormais employée à la piscine et profite du départ de derniers clients pour faire quelques longueurs. Mais est-elle vraiment bien seule ? D’une redoutable efficacité, conjuguée au cadre particulier des lieux, l’auteur diffuse un climat anxiogène tout au long d’un récit brillant qui aborde également la thématique du harcèlement au travail. Un texte dense, ramassé qui s’accroche aux éléments essentiels de l’intrigue en permettant ainsi aux lecteurs de se laisser emporter dans le jeu perfide des apparences pour apprécier un dénouement des plus singulier.

    JCapture d’écran 2017-09-03 à 05.05.06.pngoute épistolaire déclinée au gré de chapitres portant les nom de chacune des phase d’un combat d’escrime, S’escrimer A L’aimer de Laure Hyung Croset dépeint l’évolution d’une délicate et désuète romance qu’entretient une femme passionnée avec un mystérieux correspondant. On assiste à une espèce d’emportement déchaîné où l’héroïne projette tous ses phantasmes et tout ses désirs dans un échange qui semble combler toutes ses attentes. Mais la machine se grippe dès l’instant où son interlocuteur se dérobe dès qu’il s’agit de se rencontrer. S’ensuit alors un combat au fleuret où la frustration se conjugue à cette volonté de séduire celui qui vous échappe jusqu’à l’assaut final qui mettra à mal toute la trame illusoire patiemment bâtie au fil d’une correspondance enfiévrée.

    Joseph Incardona, Emilie Boré, Sabine Dormond et Laure Mi Hyun Croset seront présents ce dimanche à Morges pour Le Livre Sur les Quais.

     

     

    Joseph Incardona : Les Poings. BSN Press/Collection Uppercut 2017.

    Emilie Boré et Daniel Abimi : Bora Bora Dream. BSN Press/Collection Uppercut 2017.

    Sabine Dormond : Les Parricides. BSN Press/Collection Uppercut 2017.

    Philippe Lafitte : Eaux Troubles. BSN Press/Collection Uppercut 2017.

    Laure Mi Hyun Croset : S’escrimer A L’aimer. BSN Press/Collection Uppercut 2017.

    A lire en écoutant : Raisonne d’Aston Villa. Album : Raisonne. 1996 BMG France.

     

     

  • Benjamin Whitmer : Les Dynamiteurs. Le goût du sang.

    Capture d’écran 2020-09-22 à 17.54.25.pngAvec Pike, il y avait la beauté marquante de ce ce roman noir la fois âpre et tranchant, qui nous avait permis de découvrir un nouvel auteur, Benjamin Whitmer, récidivant avec Cry Father, un second récit tout aussi désespéré se focalisant sur cette Amérique marginale avec toute une galerie de personnages souvent paumés, parfois déjantés qui se confrontaient dans un déchaînement de violence aussi soudaine que surprenante. On appréciait le côté intimiste de ces portraits d’individus aux caractères rudes et dont les échanges abruptes résonnaient comme autant d’uppercuts cinglants qui vous laissaient complètement sonnés. Se déroulant en 1968 dans le Colorado, Evasion prenait une toute autre allure avec cette galerie de prisonniers parvenant à s’extirper d’une des prisons les plus rude de l’état et traqués par toute une cohorte de gardiens tout aussi sadiques que les détenus qu’ils gardent. Dans un autre registre, Benjamin revient désormais sur le devant de l’actualité littéraire avec Les Dynamiteurs, un roman tout aussi âpre évoquant ce passage de l’enfance au monde adulte avec tout ce que cela comporte comme perte d’innocence dans le contexte impitoyable d’une ville comme Denver à la fin du XIXème siècle.

     

    Denver, 1895. La ville est un immense cloaque miné par le vice et la corruption tandis que l’on règle ses comptes à coups de poings ou de couteaux quand on est pas tout simplement abattu comme un chien, sans autre forme de procès. Dans cet univers impitoyable, Sam et Cora, deux jeunes orphelins se sont mis en tête de s’occuper d’une petite bande d’enfants abandonnés qui survivent dans une usine désaffectée qu’ils doivent défendre farouchement de la convoitise de clochards malintentionnés qui veulent occuper des lieux. Lors d’une de ces attaques, c’est un étrange colosse défiguré qui leur vient en aide avant de s’écrouler, victimes de graves blessures que Cora va soigner du mieux qu’elle peut. Etant muet, le colosse ne communique que par l’entremise de mots griffonnés sur un carnet que Sam, étant le seul à savoir lire, parvient à déchiffrer. Se forme ainsi un duo détonnant qui va s’embarquer dans une série de règlements de compte qui touche l’ensemble des bas-fonds de la ville en précipitant Sam dans l’univers détestable du monde corrompu des adultes qui le fascine et le révulse.

     

    Avec ces enfants abandonnés dans les rues de Denver, il y a bien évidemment quelques tonalités qui nous font penser à l’univers de Dickens même si le texte de Benjamin Whitmer se révèle bien plus abrupt en nous invitant à découvrir une ville de Denver décadente dans laquelle l’ensemble de la population semble tirer parti du vice qui y règne en subissant la corruption qui gangrène les instances étatiques dont la police sur laquelle ne peuvent compter que les plus riches des citoyens. Dans un tel contexte, on se focalise donc sur Sam, un adolescent orphelin, qui rejette ce monde des adultes jusqu’à ce qu’il croise Goodnight, un colosse muet, défiguré et violent avec qui il trouve certaines affinités tout comme Cole, propriétaire d’un bar clandestin qui doit faire face aux autorités qui n’apprécient pas cette concurrence. Ainsi ce trio va donc se révolter et affronter ces édiles de la ville dans un déferlement de violence insoutenable à l’instar de ce lynchage en pleine rue sous les yeux de la police qui regarde passivement le cadavre auquel on a bouté le feu. Mais au-delà de cette violence qui jalonne le texte, Benjamin Whitmer fait également référence à cet amour animant le coeur de Sam qui a jeté son dévolu sur la belle Cora, jeune orpheline tout comme lui, qui se méfie également du monde des adultes. C’est d’ailleurs sur cette ambivalence entre fascination et défiance pour cet univers que l’on suit le parcours destructeur de Sam subissant l’influence de ses deux partenaires en dépit des mises en garde de Cora. On assiste donc à quelques scènes d’une brutalité sauvage comme Benjamin Whitmer sait si bien les décrire, sans toutefois baigner dans la complaisance. On prend ainsi conscience que cette violence n’est finalement que l’écho de cette ville décatie de Denver que l’auteur dépeint avec une fascinante précision nous permettant de nous immerger dans les ruelles sombres de ce cloaque à la fois décadent et fascinant.

     

    Empruntant les codes du roman noir et du western, Benjamin Whitmer nous offre ainsi avec Les Dynamiteurs, un formidable récit d’aventure à la fois épique et tonitruant s’achevant sur un épilogue de toute beauté qui ne fait que confirmer la sensibilité d’un auteur talentueux. Eblouissant.

     

    Benjamin Whitmer : Les Dynamiteurs (The Dynamiters). Editions Gallmeister 2020. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Mailhos.

     

    A lire en écoutant : My Least Favorite Life de Lera Lynn. Album : True Detective. 2015 Harvest Records.

  • FRANK BILL : DONNYBROOK. FAIS MOI MAL JOHNNY !


    frank bill,donnybrook,gallimard,série noireIssu de la lignée des Daniel Ray Pollock, Benjamin Westhler et consort, voici Frank Bill qui nous plonge dans l’univers brutal des pugilistes avec Donnybrook. Le titre de l’ouvrage porte le nom d’un tournoi de combat à poing nu qui se déroule au cœur de l’Indiana où la particularité réside dans le fait qu’il n’y a aucune règle et aucun arbitre. Deux séries de combat où l’on met en scène 20 concurrents sur un ring entouré de fil de fer barbelé. Les deux survivants de chaque série doivent ensuite s’affronter au milieu d’un public défoncé à l’alcool et à la méthamphétamine.

     

    C’est sur une série de portraits de types féroces que se concentre le récit avec Marine, le père désespéré qui braque une armurerie (seul commerce qui n’a pas encore péricliter dans une région ravagée par le chômage) pour s’emparer de la somme nécessaire pour s’inscrire au tournoi. Il y a également Angus, l’ex combattant légendaire et invaincu qui s’est reconverti dans la fabrication de meth. C’est l’explosion de son labo et la trahison de Liz, sa nymphomane de sœur, aussi cinglée que lui qui contraindra Angus à retourner au Donnybrook. D’autres protagonistes vont venir des quatre coins des Etats-Unis pour se mesurer les uns aux autres dans un enfer de violence et de perdition.

     

    Pour vous faire une idée du roman, on peut évidemment penser à Doux, Dur et Dingue ou Ca Va Cogner avec Clint Eastwood dans le rôle de Philo. Mais la vague d’une crise  sans fin et la déferlante toxique du cristal meth ont assombri le tableau  d’une Amérique du Midwest que Frank Bill a su parfaitement nous dépeindre par le biais de ses personnages aux caractères abrasifs qui ne sont porteur que de leur propre désespoir.

     

    Frank Bill, Donnybrook, gallimard, série noire, Avec Donnybrook, ne cherchez pas de messages sous-jacent ou universels sur le bien ou le mal. Il n’y a que noirceur et violence au travers de scènes dantesques qui transporteront le lecteur d’un bout à l’autre d’une histoire dépourvue de la moindre lueur d’espoir. Le récit est âpre et brûlant sans aucune pause que ce soit durant les parcours de chaque protagoniste ou durant le combat qui clôturera l’intrigue dans une suite de confrontations qui paraissent sans fin.

     

    Le parti pris de Frank Bill c’est l’action et rien d’autre, il laisse les considérations philosophiques et autres réflexions humanistes sur les bords de ces routes sombres de l’Indiana et du Kentucky pour porter une espèce de conte funeste uniquement centré sur les actes désespérés de ses personnages qui ont depuis bien longtemps mis de côté toutes les considérations morales en évoluant dans univers qui en est totalement dépourvu.

     

    Méchant, sale et violent, Donnybrook de Frank Bill est un roman tout aussi déroutant que percutant qui saura surprendre le lecteur peu habitué à cette vision amorale d’une Amérique perdue dont le chapitre final laisse présager une suite. Finalement Donnybrook c’est un bon direct du droit bien assaisonné dans la mâchoire qui n’a pas fini de vous faire grincer des dents.

     

    Frank Bill : Donnybrook. Gallimard/Série Noire 2014. Traduit de l’anglais (USA) par Antoine Chainas.

    A lire en écoutant : Yong Men Dead de The Black Angels. Album : Passover. Light in the attic Records/2006.

  • Sidney Lumet, l'incarnation d'un cinéma engagé !

     

    le-prince-de-new-york.jpgPendant bien des jours, je me suis creusé la tête afin de rendre hommage à un réalisateur récemment décédé : Sidney Lumet. Pour le second billet d'un blog littéraire, il ne fallait tout de même pas trop digresser du sujet initial, mais je tenais à évoquer le souvenir de ce cinéaste talentueux. Il méritait mieux que les hommages sybillins que j’ai pu lire dans la presse. Les chaînes hertziennes n’ont même pas pris la peine de bousculer leur programme pour passer un de ses fims (dernière nouvelle : TCM diffusera tout de même 11 de ses films durant tout le mois de juin).

    Pour faire le lien avec la littérature policière je peux évoquer la somptueuse adaptation d'un des plus grands romans d'Agatha Christie, "Le Crime de l'Orient-Express", pour lequel Ingrid Bergman se vit attribuer l'Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle. Une distribution éblouissante avec Albert Finney qui restera l'acteur ayant le mieux incarné le personnage d'Hercule Poirot. Cette adaptation plus que réussie dans laquelle 12 personnes décident d'exécuter l'auteur d'un crime odieux, fait écho à son premier film, "12 Hommes en Colère", où un juré fait face aux 11 autres jurés pour les convaincre de l'innocence d'un homme que tout accuse. C'est le thème principal de bon nombre des films de Lumet : Un homme seul peut-il se dresser face à l'ordre, - ou au désordre - établi  ? La réponse est souvent amère comme dans "Un Après-midi de Chien" ou dans « Verdict ».

    Elle est encore plus désespérante dans sa trilogie de polars urbains avec tout d'abord « Serpico », qui pose le point de vue sans nuance du flic intègre faisant face à tous ses collègues corrompus. Qui ne se souvient pas d'Al Pacino, campant un flic barbu aux allures christiques prêt à l'ultime sacrifice pour dénoncer la corruption au sein des forces de police. Même thème, plus nuancé tout de même, et constat encore plus accablant dans « Le Prince de New-York » adaptation du livre éponyme de Robert Daley. Dans ce film hallucinant, Sidney Lumet réussit l'exploit de surpasser l'intrigue du roman (exploit que récidivera Michael Cimino en adaptant du même auteur "L'Année du Dragon") avec plus de deux heures de tension sans qu'il n'y ait pratiquement aucun coup de feu. L'enjeu étant de savoir si Daniel Ciello, brillament interprété par Treat Williams, membre corrompu de la brigade des stupéfiants, va devoir finalement trahir ses camarades, qu'il considère comme sa famille ou ses frères d'arme lors d'une croisade anti-corruption. L’image deTreat Williams de dos, assis sur un banc de Central Park, les épaules voutées, écrasé par le poids du remord et de la ville qui lui fait face ne laisse planer aucun doute sur le devenir de cet homme brisé. Sidney Lumet reviendra une dernière fois sur ce thème de la compromission policière tout en mettant en relief l’hypocrisie d’une justice à la solde du monde politique avec le méconnu mais non moins formidable « Contre-Enquête », offrant à Nick Nolte un de ses meilleurs rôle en incarnant l’un des flics le plus odieux et le plus pourri de l’histoire du cinéma. Il fait face à un jeune substitut ambitieux joué par Timothy Hutton qui va aller de désillusion en désillusion,sans aucun espoir de rédemption.

    En toile de fond, commune à tous ces films que je viens de citer, il y a cette ville de New York aussi belle qu’impitoyable, poisseuse et flamboyante tout à la fois. Sidney Lumet en a fait un personnage à part entière qui accentuait la dramaturgie de ses réalisations en les rendant encore plus oppressantes. On peut d’ailleurs le constater dans son dernier opus, « 7h58 ce samedi-là », où cette cité suffoquante sera le témoin indifférent de la désintégration d’une famille ordinaire dont plusieurs des membres iront jusqu’au parricide.

    Le titre original de ce dernier chef-d’oeuvre fait référence à une expression irlandaise : May you be in heaven half an hour... before the devil knows you're dead (Puisses-tu atteindre le paradis une demi-heure avant que le diable n'apprenne ta mort). Paradis, Enfer, je suis certain que, où qu’il soit, Sidney Lumet, comme le cinéaste engagé qu’il toujours été, doit brandir sa caméra comme un poing levé pour filmer et dénoncer les travers du monde céleste !

     

  • Joseph Incardona : Stella Et L'Amérique. Get Up !

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    Même si ce n'est pas l'apanage des seuls auteurs américains, on observe dans le parcours de Joseph Incardona cette diversité dans les professions exercées, nous rappelant les trajectoires de vie tumultueuses de ces baroudeurs qui ont effectué une multitude de métiers avant de se lancer dans l'écriture avec cette sensation d'aventure, de soif de liberté et d'indépendance que l'on retrouve d'ailleurs dans leurs textes tout en portant un regard décalé sur la société qui les entoure à l'instar de John Fante, de Charles Bukowski ou de Harry Crews pour n'évoquer que quelques-uns de ces écrivains nourrissant son inspiration. Tout cela, on le retrouve dans l'ensemble de son œuvre, à commencer par la trilogie André Pastrella, son double de papier, dont les tribulations prennent l'allure d'une autofiction déroutante où l'on perçoit cette volonté prégnante du personnage de faire de l'écriture son métier au détour d'une vie plus ou moins instable et forcément riche en péripétie. Et puis il y a les romans bien évidemment, tous plus dévastateurs les uns que les autres, où l'absurde côtoie le cynisme nous rappelant, une fois encore, certains récits de ces écrivains américains qu'il aime citer. Cette influence américaine, parfois mêlée d'une certaine fascination, on la retrouve de manière assez évidente dans des textes tels que Lonely Betty (Finitude 2023) où Joseph Incardona rend hommage à un monument de la littérature de ce pays, alors que Misty (La Baleine 2013) fait référence à l'image du détective hardboiled d'une ville de Los Angeles forcément dévoyée. Il s'agit de brefs récits bousculant les clichés du rêve américain où l'auteur décline ce mal de vivre que l'on retrouve également dans Les Poings (Zoé poche 2024) où l'on rencontre Frankie Malone, boxeur désenchanté qui, des plaines hivernales du Midwest aux contrées ensoleillées de la Californie, entame son come-back afin de remonter sur le ring pour remporter le combat de sa vie. Et si l'on veut savoir ce qu'il est advenu de ce personnage déchu, on croisera Frankie Malone dans Stella Et L'Amérique, tout nouveau roman de Joseph Incardona nous entraînant dans le sillage d'une prostituée dotée d'un don de guérison miraculeux se produisant lors de ses étreintes tarifées avec ses clients.  

     

    Aux Etats-Unis, dans un bled paumé de la Georgie, il y a désormais toute une file d'éclopés en tout genre qui attendent devant le camping-car de Stella Thibodeaux, une jeune femme de 19 ans plutôt candide et plutôt jolie, exerçant le plus vieux métier du monde. Il faut dire que la nouvelle s'est rapidement répandue dans la région. Lors de ses séances tarifées, Stella guérit les malades et les paralysés en tout genre avec qui elle couche. L'un de ces miraculés se confie au père James Brown faisant remonter l'information à sa hiérarchie jusqu'à ce qu'elle parvienne aux plus hautes instances du Vatican. Entre dogme et sexe, le Saint-Père estime qu'il est plus approprié de faire de Stella une martyre dont on édulcorait le passé plutôt qu'une sainte encombrante. L'affaire est entendue et ce sont les jumeaux Bronski, tueurs dégénérés, qui vont se charger d'éliminer Stella en démontrant toute l'étendue de leurs compétences. Se rendant rapidement compte de son erreur, le père James Brown va prendre la jeune femme sous son aile et l'aider à fuir les tueurs lancés à ses trousses. Il faut dire que le prêtre, un ancien des Navy Seals, a de la ressource pour affronter tout ceux qui voudraient s'en prendre à sa protégée. Et pour contrer ses adversaires, le meilleur moyen de s’en sortir c’est de faire connaître le don de Stella au monde entier. Une histoire juteuse, un peu dingue, qui fleure bon le Pulitzer et que Luis Molian, journaliste pour le Savannah News, aimerait bien retranscrire en essayant de retrouver lui aussi les fuyards qui entament une course effrénée en traversant les contrées du sud du pays pour se rendre à Las Vegas, ville de tous les excès et de tous les pêchés. Les miracles n'ont pas de prix.

     

    Si La Soustraction Des Possibles (Finitude 2020) et Les Corps Solides (Finitude 2022), les deux précédents romans de Joseph Incardona, s'inscrivent dans un registre plus sombre et plus grave, Stella Et L'Amérique, avec son côté roman noir burlesque, nous rappelle davantage les tonalités déjantées que l'on trouvait dans Chaleur (Finitude 2018) avec ce concours improbable d'endurance dans un sana chauffé à 110 degrés. Cette noirceur qui nous fait grincer des dents, ce regard décalé sur le monde qui nous entoure, c'est ce que l'on apprécie chez l'auteur helvétique choisissant de nous entraîner dans les confins des état du sud d'une Amérique puritaine, dont il s'emploie à dynamiter les clichés qui en font sa légende. En croisant Santa Muerte la voyante et Tarzan le nonagénaire qui s'occupe des lions, ainsi que toute la galerie de freaks d'un cirque itinérant que Stella côtoie en sillonnant la région avec son camping-car lui permettant de travailler en toute indépendance, on pense bien évidemment à l'univers de Harry Crews pour rester dans le domaine littéraire, tandis que la violence émanant tant du père James Brown que des jumeaux Bronski nous rappelle, à certains égards, l'extravagance des films des frères Cohen. Autour d'un texte énergique aux ellipses vertigineuses, on apprécie cette marque de fabrique particulière de l'auteur interpellant directement le lecteur comme pour le secouer quelques instant avant de l'entraîner à nouveau dans le maelström de cette course-poursuite infernale. Et si l'action est omniprésente, Joseph Incardona prend le temps de la réflexion en abordant le thème de la foi et du dogme que l'on veut préserver à tout prix en l'opposant au désir et à la sexualité que l'on ne saurait concilier. On perçoit ainsi cette hypocrisie frappant les hautes instances religieuses préférant s'enfermer dans un déni meurtrier en s'autorisant à éliminer cette jeune prostituée encombrante faisant des miracles lors de l'exercice de son métier. Mais en jouant avec ces clichés imprégnés d'une dérision cinglante, Joseph Incardona évite l'écueil du pamphlet lourdingue en déclinant une atmosphère aux relents poisseux et âpres dans laquelle évolue ces personnages emblématiques du genre, mais dotés, pour certains d'entre eux, de caractéristiques dissonantes à l'image de ce prêtre James Brown, un nom pareil ça ne s'invente pas, incarnation de toutes nos contradictions. Cette opposition on la retrouve également dans les deux portraits de femmes qui traversent le récit avec tout d'abord Stella Thibodeaux, personnalité solaire se laissant porter par les événements, dont la générosité et la gentillesse se décline autour d'une certaine naïveté expliquant peut-être l'origine de ce don si encombrant dont elle est affublée, tandis que Brenda Moore, une inquiétante séductrice, manipule son entourage de tueurs et de commanditaires puissants pour parvenir à ses fins qui se révèlent peu honorables. Ainsi, au détour de cette tonitruante satyre sociale à la noirceur jubilatoire, Stella Et L’Amérique révèle, une fois encore, toute l’originalité d’un auteur talentueux qui ne cesse de se renouveler tout en nous bousculant dans nos certitudes.
     

     

    Joseph Incardona : Stella Et L'Amérique. Editions Finitude 2024.

    A lire en écoutant : Get Up I Feel Like Being A Sex Machine de James Brown. Album: Funk Power 1970: A Brand New Thang (feat. The Original J.B.s).1996 UMG Recordings, Inc.