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  • Arpád Soltész : Le Bal Des Porcs. A tous les râteliers.

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    Journaliste d’investigation en Slovaquie, Arpád Soltész a bien des choses à raconter sur les instances dirigeantes de son pays, mais toutes ne sont pas publiables par manque de faits étayés. En lieu et place il s’est donc mis à écrire des fictions dont Il Etait Une Fois Dans L’Est, un premier roman noir détonnant publié chez Agullo évoquant le parcours d’une jeune fille enlevée, torturée et violée tout en mettant en exergue les accointances entre institutions étatiques et clan mafieux complètement dévoyés.Sur un mode trépident, presque insensé, on découvrait ainsi les arcanes d’un pays complètement gangréné par la corruption en prenant conscience des risques que prennent ceux qui tentent de dénoncer ces dérives qui laminent le pays, à l’instar de Ján Kuciak, collègue d’Arpád Soltész, qui a été froidement exécuté en 2018. C’est d’ailleurs autour de cet événement tragique que l’auteur slovaque rédige Le Bal Des Porcs, récit tout aussi cinglant que le précédent qui décrit les collusions entre le monde politique et les truands qui régissent ainsi le devenir d’un pays qui n’a rien de fictif.

     

    Que deviennent les jeunes et belles adolescentes qui consomment de la marijuana dans le Joli Petit Pays sous la Minuscule Chaîne des Hautes Montagnes ? Certaines d’entre elles finissent dans un centre de désintoxication un peu particulier où les patientes sont contraintes de fournir de prestations sexuelles aux notables du pays qui sont filmés à leur insu. Et gare à celles qui oseraient se révolter ou dénoncer les faits. Elles finissent sur la table d’un médecin légiste qui se charge de maquiller les meurtres en accidents mortels. Ainsi va le monde du Joli Petit Pays sous la Minuscule Chaîne des Hautes Montagnes avec un maître-chanteur tout puissant qui fait et défait les carrières fulgurantes de politiciens véreux, des notables corrompus aux plus hauts niveaux de l’état, des membres de la mafia calabraise qui détournent des fonds européens et un journaliste qui tente d'évoquer ces dysfonctionnements à ses risques et périls.

     

    Comme le précédent ouvrage, Le Bal Des Porcs débute avec un fait divers sordide autour de jeunes filles qui sont contraintes de se prostituer sous le couvert d’un étrange centre de désintoxication dont les dirigeants et le personnel soignant se révèlent être les pourvoyeurs de salons de massage luxueux ou s’ébattent les édiles du pays. On découvre ainsi les accointances entre un monde politique dévoyé et des truands qui font du chantage en menaçant de dévoiler les ébats de ces énarques qui ont été filmés sans qu’ils ne le sachent. En suivant le parcours terrible de Broña et de Nadà, Arpád Soltész nous met en rapport avec quelques personnages inquiétants dont le fameux Wagner qui n’est rien d’autre qu’un maître-chanteur tout puissant qui tient toute une partie des élites du pays sous sa coupe en les contraignants ainsi à effectuer toutes sortes de malversations qui gangrènent la nation, ceci jusqu’au plus haut sommet de l’état. Si cette première partie est relativement aisée à suivre, il n’en sera pas de même avec la seconde partie où l’auteur s’intéresse à l’entourage de ce Wagner en décortiquant les magouilles que ces individus mettent en place pour se couvrir et faire fructifier leurs avoirs au détriment de tout respect des règles. S’ensuit une successions de personnages douteux aux sobriquets déjantés qui interviennent dans une cacophonie déjantée qui n’est pas toujours aisée à comprendre, tant les interventions foireuses, règlements de compte et autres combines douteuses s’enchaînent sur un rythme effréné qu’il faut suivre avec une attention accrue pour en comprendre tout le sens. Mais Arpád Soltész retombe rapidement sur ses pieds lorsque les journalistes d’investigation interviennent pour dénoncer les basse manoeuvres complexes de ce conglomérat de truands, de mafieux et d’hommes politiques corrompus. C’est ainsi que la dernière partie prend une tournure tragique, puisque l’auteur prend le parti de nous relater la manière dont un jeune journaliste et sa compagne sont exécutés dans leur résidence secondaire. Tout cela nous permet de prendre conscience que la fiction rejoint une réalité tragique puisque Arpád Soltész nous dévoile sur ce mode fictif tous les protagonistes qui ont participé au meurtre de son confrère Ján Kuclak à qui il rend un hommage appuyé.

     

    Plus qu’une fiction, Le Bal Des Porcs se révèlent être un document à charge qui met à mal toutes les instances étatiques d’une Slovaquie dévoyée peu après la chute du bloc des pays de l’Est et dont le chemin sinueux vers la démocratie met en lumière toute la gabegie d’une nation gangrénée par la corruption d’institutions noyautées par la mafia calabraise en lien avec les truands du pays et les plus hauts notables de la nation. Un nouveau récit édifiant qu'il faut lire impérativement.

     

     

    Arpád Soltész : Le Bal Des Porcs (Sviña). Editions Agullo Noir. Traduit du slovaque par Barbora Faure.

     

    A lire en écoutant : I Need A Dollar d’Aloe Blacc. Album : Good Things. 2010 Stones Throw Records.

  • Árpád Soltész : Colère. Flic et voyou.

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    Dans les contrées des pays de l'Europe de l'Est, la littérature noire et plus particulièrement le roman policier sont des prétextes pour mettre en lumière les carences sociales ou les dysfonctionnements étatiques comme ont pu le démontrer des auteurs polonais comme Wojciech Chmielarz ou Zygmunt Miloszewski s'employant à dépeindre notamment les dérives des violences domestiques qu'ils entendent dénoncer. Sur une dimension plus ample, on a pu apprécier L'Eau Rouge (Agullo 2021) du romancier croate Jurica Pavičić qui, autour d'un fait divers, alimente une gigantesque fresque contemporaine de son pays bouleversé par la chute des régimes communistes et la guerre qui a sévit dans les Balkans. Dans un autre registre beaucoup plus décapant, on peut également découvrir la plume corrosive du roumain Bogdan Teodorescu dénonçant avec Spada (Agullo 2016) l'incurie du gouvernement de l'époque sur fond de discrimination à l'égard des roms. Et puis c'est au tour de la Slovaquie de donner de la voix par le biais du journaliste d'investigation Árpád Soltész qui se lance à son tour dans l'écriture pour mettre en scène, sous forme de fiction, la corruption généralisée qui sévit au sein de son pays que ce soit avec Il Etait Une Fois Dans L'Est (Agullo 2019) et Le Bal Des Porcs (Agullo 2020) où il met à jour les accointances entre les membres du gouvernement frayant avec des bandes mafieuses bénéficiant de l'appui d'officines des services secrets s'employant à couvrir les frasques d'hommes politiques dévoyés jusqu'au plus haut niveau de l'état. Autant dire qu'une telle activité n'est pas sans conséquence puisque son collègue journaliste Ján Kuciak et sa compagne ont été froidement exécutés en 2018 en déclenchant une vague d'indignation et de manifestations contraignant le président Robert Fico à démissionner. Árpád Soltész choisi lui de s'exiler à Prague après les élections législatives de 2023 et l'émergence d'une coalition populiste marquant le retour d'un certain Robert Fico qui défraie l'actualité avec la tentative d'assassinat dont il est victime le 15 mai 2024. Dans de telles circonstances, on appréciera d'autant plus Colère, nouveau roman noir d'Árpád Soltész qui remonte au début des années 90 à l'époque d'un libéralisme outrancier et débridé où la corruption gangrène toutes les institutions de la Slovaquie. 

     

    Au début des années 1990, Miki Miko est un policier de la vieille école, plutôt rusé, exerçant à Kosice, seconde ville de la Slovaquie qui possède sa pègre locale avec laquelle il faut composer tout en faisant preuve d’ingéniosité pour faire tomber les truands qui veulent en découdre. Mais avec l’arrivée du lieutenant Molnàr tout part en vrille lorsque ce jeune officier aussi fougueux qu’idéaliste veut donner un grand coup de pied dans la fourmilière en nettoyant la cité du crime au grand dam de Miki qui tente de contenir l’enthousiasme de son partenaire afin d’éviter des mesures de rétorsion. Pourtant l’inévitable se produit et l’on découvre le corps sans vie du lieutenant Molnàr dans la carcasse de sa voiture fracassée contre un arbre. Mais Miki n’est pas né de la dernière pluie et sait parfaitement que son collègue a été tabassé à mort par des malfrats n’appréciant pas le zèle de ce policier novice. Se rendant compte que sa hiérarchie se contente de la version de l’accident et que rien ne sera fait pour appréhender les coupables qui bénéficient notamment de la protection des services secrets, Miki Miko se lance dans une longue et méthodique démarche vengeresse où personne ne sera épargné. 

     

    Même si j'ai pu en dire parfois du mal, je peux comprendre l'engouement vis-à-vis des best-sellers simplistes qui encombrent les rayonnages des librairies et dont on fait une promotion outrancière tant dans la presse que sur les réseaux sociaux. Pour le dire franchement, j'ai même pu prendre plaisir à lire certains d'entre eux. Néanmoins, cela devient quelque peu ennuyeux lorsque ce genre de littérature devient la norme et que l'on reproche aux auteurs, se lançant dans l'élaboration d'une intrigue plus élaborée, le fait que l'on doive se concentrer pour en appréhender sa complexité, notamment due à l'interaction d'une multitude de personnages qui pourrait perdre le lecteur, comme j'ai pu le lire lors de retours concernant les romans d'Árpád Soltész. Mais que l'on se rassure, malgré les patronymes slovaques des protagonistes effectivement nombreux ainsi que la kyrielle de sobriquets, parfois assez cocasses d'ailleurs, dont certains d'entre eux sont affublés, personne ne se fera une entorse du cerveau en lisant les récits survoltés de ce journaliste qui, autour de faits divers réels, entend mettre à jour, sous l'angle de la fiction, les turpitudes d'un pays où le dévoiement est devenu institutionnel avec les dérives parfois meurtrières qui en découlent. Avec Colère, les trois romans d'Árpád Soltész prennent désormais la forme d'une trilogie puisque l'on retrouve le journaliste Pali Schlesinger ainsi que le flic Miki Miko qui devient le personnage central d’une intrigue s’articulant autour d'une vendetta sournoise nous permettant d'explorer les interfaces entre la pègre locale de Kosice, seconde ville de la Slovaquie où l'auteur a vécu, et les autorités de tout bord à la solde d'entrepreneurs véreux dont certains ont pris les commandes du pays en devenant notamment ministres. On prend donc une immense plaisir à suivre le périple déjanté, mais extrêmement bien maitrisé, de ce policier débrouillard et ambivalent, s'accommodant des législations et des procédures qui pourraient l'entraver dans son action, tout en frayant avec les communautés roms et albanaises ainsi que les services secrets afin de monter les truands les uns contre les autres pour parvenir à ses fins, en n'hésitant pas à employer la manière forte, d'une façon radicale parfois, quand le besoin s'en fait sentir. Et puis il y a cette énergie qui se dégage du texte, pareille à une décharge électrique vous secouant en permanence au détour de dialogues cinglants mettant en perspective cette violence outrancière qui plane sur l'ensemble du récit sans nous laisser le temps de respirer. On parlera bien d'un style affirmé à nul autre pareil qui fait d'Árpád Soltész un auteur à la voix singulière, imprégnée de fureur et de colère qu'il distille au gré d'une succession de règlements de compte féroces savamment mis en scène et dont on prend toute la pleine mesure au terme d'un roman dantesque qui vous ravage les tripes à l'instar des tord-boyaux infâmes que les protagonistes ingurgitent à longueur de journées et de nuits agitées, ceci notamment au Rat d'Egout, estaminet sordide où Miki Miko a ses habitudes. Reflet d'une société sans foi ni loi, on saisit ainsi dans les dernières ligne d'un bref épilogue que Colère devient cet ultime sentiment animant des personnages sans illusion évoluant dans un environnement dépourvu d'espoir.

     

    Árpád Soltész : Colère (Hnev). Editions Agullo 2024. Traduit du slovaque par Barbora Faure.

    A lire en écoutant : Innocence de Gabriels. Album : Bloodline. 2021 Gabriels LLC.

  • OTO OLTVANJI : LE CHAMP DES MEDUSES. LE SCEPTIQUE.

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    Si vous consultez le listing des auteurs présents au festival Quais du Polar et que vous décelez la présence isolée d’un auteur des pays de l’Est, il y a de grande chance qu’il soit publié auprès des éditions Agullo célébrant cette année leur dixième anniversaire, ce qui n’a rien d’une évidence dans un monde du livre passablement chahuté où les maisons indépendantes peinent à se faire une place au sein d’une concurrence féroce et parfois destructrice orchestrée par les grands groupes éditoriaux ne laissant guère de place à la diversité. Dans un tel contexte, c’est l’audace, l’amour des beaux textes ainsi que la singularité qui ont permis aux éditions Agullo de se démarquer durant cette décennie en accompagnant au plus près des auteurs qui ont pu émerger dans ce déferlement de fictions toujours plus nombreuses, à l’instar de Valerio Varesi, Frédéric Paulin, Yan Lespoux, Arpád Soltész et Jurica Pavičić qui ont durablement marqué les esprits. Et à l’occasion de cette dixième année débutant en fanfare, c’est à nouveau l’audace et la singularité qui continue de définir le courant éditorial de cette maison iconique nous proposant de découvrir avec La Chance Rouge, un primo-romancier français s’aventurant dans les régions froides de la Sibérie, au plus fort de la guerre froide et sur lequel j’aurais l’occasion de revenir. Tout aussi singulier qu’audacieux, il faut également se pencher sur Le Champ Des Méduses du serbe Oto Oltvanji mettant en scène Le Sceptique, un ancien journaliste devenu détective privé qui officie dans la ville méconnue de Belgrade au gré de tonalités nous rappelant les meilleurs romans de Raymond Chandler afin de nous livrer un panorama assez corrosif de l’ex Yougoslavie. Lui-même journaliste et travaillant à Belgrade, Oto Oltavanji, n’a rien d’un novice en matière d’écriture, puisqu’il a publié son premier roman à l’âge de 16 ans pour ensuite rédiger toute une multitude de nouvelles pour le compte de nombreux magazines tout en traduisant des auteurs anglophones tels que George P. Pelecanos en soulignant ainsi son intérêt pour la littérature noire. 

     

    le champ des méduses,oto oltvanji,éditions agullo,chronique littéraire,blog littéraire,blog mon roman noir et bien serré,parution 2026,roman noir,roman policier,littérature noire,sortie 2026A Belgrade en 2020, Le Sceptique c’était le nom de la rubrique qu’il rédigeait pour le quotidien de son beau-père avant qu’il n’entame une carrière de détective privé en conservant le surnom qui a fait sa réputation. Et c’est Ales, un ancien camarade de l’armée qui va le solliciter afin de savoir ce qu’il est advenu de son épouse Marijana, dont il est sans nouvelle depuis près de dix ans et que sa fille n’a de cesse de retrouver. Le Sceptique entame donc des investigations qui vont l’entrainer du côté de Rovinj en Croatie où il met en évidence une autre disparition de plus de trente ans, celle de Bisera qui n’est autre que la mère de Marijana. Et comme tout bon sceptique qu’il est, le détective ne croit guère aux coïncidences et déterre peu à peu les secrets entourant un petit groupe de nantis dont les jeux de pouvoir sont devenus de plus en plus délétères en levant ainsi le voile sur des zones d’ombre peu reluisantes de l’ex-Yougoslavie. Et comme si cela ne suffisait pas, Le Sceptique va croiser une bande de braqueurs bien déjantés, pourtant des masques de soudeur, qui se sont mis en tête de le dessouder. 

     

    Il émane du Champ Des Méduses quelques accents dignes des grands romans de Raymond Chandler dans ce qui apparaît comme une intrigue à la fois subtile et chargée de nuances qu’Oto Oltvanji distille avec un soupçon de spleen qui imprègne cette atmosphère de la ville de Belgrade en Serbie mais également celle de ville de Rovinj en Croatie dont on découvre le charme balnéaire en dehors de la saison estivale. Le récit s’articule autour d’une double disparition s’étalant sur plusieurs décennies, ce qui permet de faire émerger quelques éléments peu reluisants de l’ex-Yougoslavie que le romancier met en scène avec une belle ingéniosité nécessitant une attention soutenue pour saisir l’ensemble des investigations du Sceptique qui va croiser une multitude de protagonistes se révélant dans toute leur complexité notamment pour ce qui a trait à ce groupe d’individus nantis fréquentant la station balnéaire de l’Istrie et dont les rapports sociaux seront sources de quelques dissensions que l’enquêteur va mettre à jour peu à peu. Si l’on ignore l’identité du Sceptique, on découvre au gré de ses rencontres quelques éléments de la personnalité de cet ex-journaliste en vue qui a su déterrer quelques scandales pour le compte de son ex-beau-père directeur du grand quotidien de la ville dont il a quitté la rédaction pour devenir détective privé. Collectionneur passionné de vinyle, il peut compter sur un réseau composé notamment de son ex-femme Lana avec laquelle il entretient des liens étroits ainsi que de l’inspectrice Valentina Radenović, surnommée Vanja qui est à la tête de sa « bande », une équipe de policiers qui traque les Masques, un gang de braqueurs sévissant dans la capitale serbe. le champ des méduses,oto oltvanji,éditions agullo,chronique littéraire,blog littéraire,blog mon roman noir et bien serré,parution 2026,roman noir,roman policier,littérature noire,sortie 2026C’est au détour de cette intrigue parallèle que l’on va découvrir certains aspects méconnus de la ville de Belgrade, dont les « blocks », ces bâtiments issus de l’architecture brutaliste composant le quartier de la Nouvelle Belgrade qui va devenir le théâtre d’une confrontation intense avec des malfrats déterminés que le Sceptique va affronter à son corps défendant. Il faut bien dire que le personnage n’a rien d’un héros intrépide et s’inscrit davantage dans une logique de réflexions et de contacts qui ne l’empêcheront pas de se confronter aux dangers que le romancier met en scène avec un certain sens du réalisme qui n’enlève rien à la tension émergeant d’un texte tout en intelligence et en habilité. Ainsi, on ne peut qu’espérer que Le Champ Des Méduses ne soit que le début d’une série à venir mettant en valeur une Serbie méconnue, ne s’inscrivant aucunement dans une démarche de guide touristique ou de récit régionaliste, pour mettre en lumière les travers d’un pays énigmatique que l'on se réjouit de découvrir par l’entremise du Sceptique, personnage au charme indéniable et à la personnalité complexe dont il nous tarde d’en savoir plus. A noter qu’Oto Oltvanji sera présent en France à l’occasion notamment du festival Quais du Polar à Lyon.

     

    Oto Oltvanji : Le Champ Des Méduses (Polje Medusa). Aditions Agullo 2026. Traduit du serbe par Puntić-Lew.


    A lire en écoutant : Things Behind The Sun de Nick Drake. Album: Pink Moon. 1972 Island Records.

  • Jurica Pavičić : L'Eau Rouge. Trajectoire croate.

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    Dénicheurs de talent au sein de contrées méconnues, cela fait maintenant près de cinq ans, que les éditions Agullo n'ont de cesse de nous proposer des textes aboutis en provenance notamment des pays de l'Europe de l'est à l'instar de la Pologne représentée par Wojciech Chmielarz et son inspecteur Jakub Mortka au fil d'une série qui est devenue une référence dans le domaine du roman policier. Puis c'est du côté des Balkans que la maison d'éditions nous a entraîné en nous permettant de découvrir le côté obscur de la Slovaquie avec Arpád Soltész, auteur de deux romans noirs glaçants tels que Il Etait Une Fois Dans L'Est et Le Bal Des Porcs où l'on prend la pleine mesure d'un état complètement dévoyé et livré à la merci d'organisations mafieuses dénuées du moindre scrupule. Toujours dans les Balkans, avec un premier polar croate traduit en français, c'est désormais sur la côte dalmate que l'on va s'aventurer avec L'Eau Rouge de Jurica Pavičić, au gré d'une intrigue policière nous projetant sur la trajectoire du pays se déroulant sur l'espace des trois dernières décennies qui ont bouleversé la destinée de tout un peuple. 

     

    Août 1989, village du Misto, niché au bord de la mer Adriatique, situé non loin de Split, les habitants sont en émoi depuis la disparition de Silva, une jeune fille de 17 ans dont on est sans nouvelle après l'avoir aperçue une dernière fois lors de la soirée estivale où toute la jeunesse de la localité était présente. Chargé de l'enquête, l'inspecteur Gorki Sain explore en vain toutes les pistes possibles pour retrouver Silva dont on découvre qu'elle était impliquée dans un trafic de drogue. Puis survient l'effondrement du régime de Tito qui pousse Gorki Sain à démissionner suite à une purge au sein des forces de police L'enquête s'enlise avant d'être enterrée définitivement. Désormais seul avec sa mère, Mate, frère jumeau de Silva, s'obstine dans ses recherches pour savoir ce qu'il est advenu de sa sœur sans que les années qui passent n'entament sa détermination. C'est ainsi que par le prisme du fait divers et d'une quête sans fin, on suit les destins de tous ceux qui ont côtoyé Silva pour former une grande fresque historique de la Croatie contemporaine.

     

    C'est souvent autour du crime que l'auteur met en exergue les carences sociétales qui pèsent sur une nation. Avec L'Eau Rouge, Jurica Pavičić va bien au-delà de la simple dénonciation puisqu'il s'attache à dépeindre autour de la disparition de Silva rien de moins que  tout le contexte historique de la Croatie des 30 dernières années où se succèdent la chute du régime de Tito, la guerre des Balkans, l'effondrement économique qui s'ensuivit pour laisser place à un capitalisme débridé s'incarnant dans le domaine du tourisme et des investissements immobiliers. Tout cela, Jurica Pavičić le met en scène d'une manière magistrale autour des proches  de la disparue, mais également par le biais des témoins et enquêteurs qui se sont trouvés impliqué dans ce fait divers. Ainsi les chapitres prennent le nom des protagonistes que l'on va retrouver au fil des années qui passent en rythmant un récit passionnant où l'enjeu réside bien évidemment à savoir ce qu'il est advenu de Silva. Pour le savoir, l'auteur nous invite à suivre les parcours variées de ses personnages gravitant bien évidemment en Croatie, et plus particulièrement au sein du petit village de Misto, mais dont les trajectoires surprenantes nous entraine également du côté de la Suède, de l'Espagne, de l'Allemagne, du Canada et même dans des régions méconnues bordant la mer de Chine méridionale. C'est de cette manière que l'on observe l'évolution d'individus attachants à l'instar de Mate qui tente désespérément de retrouver sa soeur ou de Gorki Sain, fils de partisan et policier qui va s'adapter aux changements en jouant le jeu de promoteurs immobiliers prêts à investir leurs deniers sur cette côte dalmate qui devient la proie de tous les appétits de grands groupes financiers cherchant à diversifier leurs capitaux. On assiste de cette manière à l'évolution radicale d'un pays communiste qui s'adapte aux modèles économiques libéraux pour faire de la Croatie une nation désormais connue pour ses attraits touristiques qui se développent à un rythme effréné.

     

    Ainsi le drame qui touche la famille de Silva et l'intrigue policière qui s'ensuit, font donc écho au contexte historique qui marque la Croatie pour faire de L'Eau Rouge une grande fresque subtile qui dépeint brillamment le devenir d'un pays méconnu que le lecteur ne manquera pas d'apprécier au terme d'un récit captivant.

     

    Jurica Pavičić : L'Eau Rouge (Crvena Voda). Editions Agullo/Noir 2021. Traduit du croate par Olivier Lannuzel.

    A lire en écoutant : Agra de Slavic Soul Party! Album : Duke Ellington's Far East Suite. 2016 Ropeadope LCC.

  • ARPAD SOLTESZ : IL ETAIT UNE FOIS DANS L’EST. OUTLAW.

    arpad soltesz, il était une fois dans l'est, éditions agulloService de presse

     

     « Une partie de cette histoire s’est vraiment produite, mais d’une autre manière. Les personnages sont fictifs.
    Si vous vous êtes tout de même reconnu dans l’un d’eux, soyez raisonnable et ne l’avouez pas.
    Les gens n’ont pas à savoir quel salopard vous êtes. »

     

    Avec un tel avant-propos, on comprend d’entrée de jeu que Il Etait Une Fois Dans L’Est, premier roman noir slovaque traduit en français par l’audacieuse maison d’éditions Agullo, ne va pas s’aventurer sur le terrain du polar ethno pour nous décliner une série de clichés folkloriques d’un pays méconnu, perdu dans les confins de l’Europe centrale. Journaliste d’investigation, son auteur, Árpád Soltész, dirige une agence journalistique portant le nom d’un de ses confrères, abattu dans la périphérie de Bratislava après avoir enquêté sur des affaires de corruptions et de fraudes fiscales. Ainsi, dans le contexte d’un pays miné par les affaires, où l’effondrement du communisme a fait place à une espèce de pseudo démocratie au libéralisme sans foi ni loi avec une corruption institutionnalisée et des détournements de fonds endémiques alimentant les rouages d’un état dévoyé, Árpád Soltész signe une fiction débridée autour d'un terrible fait divers qui nous permet d’entrevoir toutes les arcanes des institutions étatiques noyautées par les mafias et autres organisations occultes.

     

    A Košice, dans l’est de la Slovaquie, il ne fait pas bon pour une jeune fille d’être larguée sur le bord de la route par son petit ami. Alors qu’elle fait du stop pour rentrer chez elle, Veronika, à peine âgée de 17 ans, va l’apprendre à ses dépends en se faisant enlever par deux truands qui, après l’avoir violée sauvagement, prévoient de la céder à un souteneur albanais qui l’emploiera dans un sordide bordel du Kosovo. Mais pleine de ressources, la jeune fille parvient à échapper à ses tortionnaires en espérant trouver la protection de la police locale chez qui elle va déposer plainte. Pourtant les choses ne se déroulent pas comme la victime et sa famille l’escomptaient puisque les truands bénéficient d’un réseau de protection composé de membres des services secrets, de juges, de procureurs et même de hauts fonctionnaires de police qui vont s’efforcer de se débarrasser de ce témoin gênant. Il reste pourtant quelques individus intègres comme Miko et Valent le Barge, deux flics violents ne craignant absolument personne tout comme Schlesinger, un journaliste valeureux qui n’hésite pas à dénoncer les accointements entre officines étatiques et groupuscules mafieux. Tous vont s’employer à protéger la jeune fille planquée dans un palace désert, situé à la frontière de l’Ukraine et tenu par le mystérieux Robo possédant quelques compétences meurtrières. Entourée de ce staff étrange, Véronika a la certitude de vouloir bien plus que la justice. Elle souhaite désormais se venger de ses bourreaux et de tous ceux qui ont tenté de les protéger.

     

    La tonalité de l’avant-propos vous donne également une idée de l’ironie mordante qui imprègne l’ensemble d’un texte sans concession, doté d’une terrible énergie qui va sonner le lecteur au rythme d’une intrigue échevelée, presque foutraque qui va se révéler pourtant d’une incroyable maîtrise. Mais il va tout de même falloir s’accrocher pour suivre cette imposante galerie de personnages évoluant dans un univers où les valeurs morales sont quasiment inexistantes tout en se demandant à quels instants la réalité rejoint la fiction. Son auteur répondrait probablement : Tout le temps. D'ailleurs on se doute bien, par exemple, que le personnage du journaliste Pali Schlesinger nous renvoie au vécu d’Árpád Soltész ou de son collègue assassiné, Jan Kuciak. Véritable exutoire, Il Etait Une Fois dans L’Est n’est donc pas qu’une simple compilation des scandales qui ont émaillé le pays sur l’espace d’une décennie qui a suivi l’effondrement du bloc soviétique car Árpád Soltész parvient, avec une virtuosité confondante, à mettre en scène, autour du viol d’une jeune fille de 17 ans, un cinglant concentré de noirceur où l’on distingue les accointances entre le crime organisé et les multiples institutions d’un état complètement corrompu dont les services secrets deviennent la terrible incarnation de dérives meurtrières. Ce sont la contrebande et les trafics de migrants transitant entre l’Ukraine et l'Autriche, les détournements de fonds européens destinés à la communauté tsigane, les magouilles financières et immobilières avec les instances politiques que l’auteur dépeint au gré des points de vue de toute une panoplie de salopards dénués de tout scrupule.

     

    En se focalisant sur l’effroyable destinée de Véronika, cette jeune femme issue de la communauté tsigane, Árpád Soltész se dispense de toute forme d’emphase en lien avec une victimisation larmoyante pour se concentrer sur l’aspect social d’une population discriminée qui n’attend plus rien d’un état de droit inexistant. Ainsi, dans un tel contexte, c’est l’occasion pour l’auteur de décrire ces mécanismes hallucinants d’une fausse immigration de Roms vers les pays de l’Ouest afin de toucher quelques subsides mensuels permettant d’alimenter les caisses de chefs mafieux qui ont intégré les règles, ou plutôt l’absence de règles, d’une société capitaliste complètement effrénée où la corruption, les meurtres et les détournements en tout genre deviennent un véritable art de vivre. Violentée, traquée, on suit donc le parcours de cette fille à la beauté décomplexée qui va d’ailleurs en faire une arme lui permettant de se retourner contre ses ravisseurs avec l’aide d’un entourage à la probité douteuse à l’instar de Miko et Valent le Barge, ces deux flics borderline qui se dispensent de suivre les directives d’une institution policière dévoyée pour instaurer leurs propres lois leur permettant ainsi de survivre dans un univers régis par des politiciens et des magistrats à la solde de clans mafieux et autres truands en tout genre. D’une extrême noirceur et dépourvu de toute forme d’espoir, comme en atteste un épilogue sordide démontrant l’immuable sort des victimes, Il Etait Une Fois Dans L’Est prête parfois à rire (un rire jaune, il faut bien le concéder) au gré d’échanges savoureux, épicés d’idiomes percutants, entre des protagonistes complètement déjantés insufflant une espèce de dynamisme à la fois insensé et hallucinant de réalisme pour nourrir un récit effrayant qui prend l’allure d’un réquisitoire désespéré.

     

    Véritable brûlot politique à l’encontre d’un état sans foi ni loi, Árpád Soltész nous livre, avec Il Etait Une Fois Dans L’Est, un sombre western où les  règlements de compte sauvages deviennent les seuls actes valables pour lutter contre une corruption institutionnalisée que l’on ne saurait enrayer que par la force. En attendant, il ne reste plus qu’à compter le nombre de victimes sacrifiées sur l'autel du profit. Un roman noir effrayant à nul autre pareil.

     

    Árpád Soltész : Il Etait Une Fois Dans L’Est. Editions Agullo Noir 2019. Traduit du slovaque par Barbora Faure.

    A lire en écoutant : Sex On Fire de King Of Leon. Album : Only By the Night. 2008 RCA Records.